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LE MONDE | 05.07.07 |
Le milliardaire chinois qui défie Danone
Flanqué de son porte-parole et de deux assistants, Zong Qinghou reçoit dans sa suite d'un hôtel de Shanghaï. Il arrive de Hanzghou, dans le sud-est du pays. Le fondateur du premier fabricant chinois de boissons, Wahaha, 25e fortune du pays, affecte la simplicité un peu fruste des patrons de province. Il fume des cigarettes à la chaîne. L'homme qui tient tête à Danone déclare qu'il n'a pas l'intention de rendre les armes, alors que son partenaire français l'accuse de concurrence déloyale, avec la mise en place d'un système de sociétés parallèles et illégales qui "siphonne" ses profits.
Entre les deux "partenaires", depuis quelques semaines, c'est oeil pour oeil, dent pour dent : M. Zong vient d'attaquer Danone devant la cour d'arbitrage de Stockholm en demandant 5 milliards d'euros. Le français avait lui-même saisi cette cour un mois plus tôt, puis engagé des poursuites judiciaires à Los Angeles contre une entreprise domiciliée aux Etats-Unis appartenant à un réseau parallèle produisant et distribuant la marque Wahaha, dont la responsable est la propre fille de Zong, Kelly Fuli Zong.
Dernier épisode, mardi 3 juillet : Zong a annoncé vouloir poursuivre en justice trois responsables de Danone, pour violation d'un accord de non-concurrence, dont Emmanuel Faber, le président de Danone Asie, nommé voici quinze jours à sa place à la tête de la société commune. De son côté pourtant, Danone affirmait, dans le cadre d'une conférence de presse à Paris sur la cession de son pôle biscuits à l'américain Kraft Food, continuer la négociation et mener des "actions de lobbying" auprès des autorités politiques.
A Shanghaï, l'affaire est devenue un cas d'école parmi les cadres expatriés des multinationales. Ils découvrent comment une coopération en apparence exemplaire peut tourner à l'aigre.
Tout commence en 1993-1994. L'économie chinoise traverse une phase délicate. Les crédits bancaires sont devenus rares, surtout pour les entrepreneurs privés. Wahaha, comme beaucoup d'entreprises chinoises, cherche des partenaires étrangers. Plusieurs fonds d'investissement américains, notamment Blackstone, jugent le risque trop élevé. Une banque d'affaires approche l'ex-groupe BSN, qui cherche aussi un partenaire en Chine. "Les tentatives pour aborder, seuls, le marché chinois, lancé dès 1987 par Antoine Riboud, n'avaient pas été concluantes", se souvient un ancien haut responsable de Danone.
"Le risque était important, l'opportunité aussi", raconte une source proche du dossier. Le fondateur de Wahaha, Zong Qinghou, est un entrepreneur particulier. Il se fie plus à son intuition et à ses réseaux qu'aux études de marché. Il a pour lui son esprit d'entreprise, l'appui de la ville de Hangzou, son appartenance au Parti communiste et surtout un réseau de distribution en Chine. Le mariage a lieu en avril 1996. En échange d'un investissement de 60 millions de dollars, Danone prend 51 % dans le joint-venture. Un mois plus tard, Antoine cède la place à son fils Franck, qui veut mettre les bouchées doubles en Asie et en Amérique latine, où Nestlé et Unilever ont pris de l'avance. Wahaha est le quatrième poulain sur lequel a misé Danone en Chine et semble enfin être le bon.
Les premières années, les partenaires apprennent à se connaître. En 1996, M. Zong est invité par Franck Riboud au Festival d'Evian. A plusieurs reprises, il participe par la suite au comité des directeurs généraux du groupe à Paris. Il fait de multiples visites dans les sites de production et le centre de recherche Daniel Carasso de Danone. Il envoie des stagiaires en France.
Mais Zong se plaint de la gestion à distance de Danone. Avec ses rencontres tous les trois mois et ses rapports de faisabilité nécessaires pour chaque investissement, le français n'est pas en phase avec la cadence du marché chinois, juge-t-il. "Il faut réagir beaucoup plus vite aux opportunités", nous raconte Zong, qui lui les saisit, passant outre aux procédures trop lourdes. Il dit aujourd'hui qu'il a pris tous les risques.
"PROTECTIONNISME CROISSANT"
Cette logique a conduit à la situation dénoncée aujourd'hui par Danone, à savoir que le quart des ventes de Wahaha est le fait de produits fabriqués par des sociétés extérieures au joint-venture et contrôlées par Zong. "En regardant de plus près, on s'est aperçu qu'une vingtaine d'usines était détenue par Zong ou ses proches via un réseau compliqué de sociétés écrans basées dans les îles Vierges", souligne M. Faber. La pratique est, en Chine, au coeur des privatisations menées par Pékin. Une culture très éloignée de celle de Danone et de n'importe quelle entreprise du CAC 40.
"On peut tolérer un certain nombre de dysfonctionnements qui correspondent à la logique des affaires dans un pays qui se transforme, mais le phénomène de ces fabrications parallèles s'était très fortement accéléré", dit M. Faber. L'enjeu est de taille pour Danone. L'eau Wahaha est devenue la quatrième marque du groupe français aux côtés de Lu, Evian et Danone. Ses ventes ont été multipliées par quinze en onze ans. Elle représente 8,5 % du chiffre d'affaires mondial de Danone (14 milliards d'euros au total).
Pour Zong, peu familier des subtilités du contrôle de gestion, la crise de confiance remonte à l'année 2000 : l'entrepreneur revient sur le cas Robust, un concurrent chinois dont Danone prend alors le contrôle. Il estime que Danone a tenté de "limiter le développement de Wahaha" et l'a forcé à partager son savoir-faire avec Robust. A ses yeux, Danone a poursuivi ses aventures extraconjugales en prenant le contrôle de quatre sociétés chinoises, dont une de jus de fruits, Huiyan, en 2006.
En 2005, l'arrivée de M. Faber à la tête de la division Asie-Pacifique de Danone, en remplacement de Simon Israël, en poste depuis 1996, va crisper l'entrepreneur chinois. Agé de 41 ans, l'ancien directeur financier de Danone est l'homme qui monte au sein du groupe. Ce financier au profil de jeune loup exaspère le patron de Wahaha. "Simon connaissait l'Asie et notre culture. On pouvait discuter avec lui. Emmanuel Faber pourrait être mon fils, et ne me respecte pas. J'ai commencé à travailler à 17 ans, il n'était pas né", s'emporte Zong.
"L'affaire s'inscrit aussi dans un contexte de protectionnisme croissant en Chine contre les groupes étrangers", estime Cédric Lecasble, analyste chez Kepler Equities. Selon lui, les Jeux olympiques de Pékin pourraient faciliter le règlement du conflit en amenant les autorités à intervenir. Peut-être. Mais "les rôles ont évolué dans le partenariat. Les Chinois sont désormais capables de faire sans Danone", explique un autre analyste. Pas l'inverse. "Les distributeurs savent que, sans moi, ils ne pourront jamais gagner autant d'argent", lance M. Zong en guise de défi.
Laetitia Clavreul et Brice Pedroletti (à Shanghaï)
Article paru dans l'édition du 05.07.07