
Alfonso Portillo : « L’homme qui tua deux personnes, le confessa à la télévision, et gagna les élections »
Rares sont les candidats à la présidence qui reconnaissent publiquement avoir tué deux hommes avant d’être élus. Alfonso Portillo est de ceux-là. Né le 24 septembre 1951 à Zacapa, dans l’est du Guatemala, cet avocat de formation devenu politicien du Frente Republicano Guatemalteco a présidé son pays de 2000 à 2004 sous l’ombre tutélaire du général Efraín Ríos Montt, avant de fuir, d’être extradé aux États-Unis et de plaider coupable devant un tribunal fédéral de Manhattan. Son parcours illustre avec une brutalité particulière les pathologies de la démocratie guatémaltèque.
De Zacapa à Chilpancingo : une biographie mexicaine
Fils d’Alfonso Portillo Rodríguez et d’Hilda Cabrera, d’une famille de la classe moyenne de la région orientale du Guatemala, Portillo quitte son pays pour le Mexique et s’installe dans l’État de Guerrero, à Chilpancingo, où il enseigne les sciences politiques à l’Universidad Autónoma de Guerrero. Il revendique un diplôme de sciences sociales de cet établissement et un doctorat de l’UNAM à Mexico City ; l’authenticité de ces titres a été mise en doute sans avoir été définitivement établie.
Dans les années 1970, il se lie aux milieux de gauche guatémaltèques en exil et aux mouvements indigènes du Guerrero. Mais c’est un fait criminel qui définit durablement son image publique. Dans la nuit du 23 août 1982, à la suite d’une altercation lors d’une fête étudiante, Portillo quitte les lieux, rentre chez lui chercher son revolver, puis retrouve deux étudiants de l’UAG, Gustavo Cabrera Encarnación et Arturo Visoso : qui marchent sans armes dans un parc de Zumpango del Río, à quelques kilomètres de Chilpancingo. Il les abat à bout portant. Les deux hommes meurent sur place.
Portillo prend la fuite. Il demeure pendant des années sous le coup d’un mandat d’arrêt mexicain. En 1995, un tribunal du Guerrero prononce la prescription de l’affaire et classe le dossier.
La confession qui fait les élections
De retour au Guatemala en 1989, Portillo s’engage dans plusieurs formations politiques avant de rejoindre, le 20 juillet 1995, le Frente Republicano Guatemalteco (FRG), le parti fondé par le général Efraín Ríos Montt, ancien dictateur responsable des massacres des années 1982-1983 et constitutionnellement interdit de se présenter à la présidence. Le FRG cherche un candidat présentable ; Portillo accepte le rôle.
Lors de la campagne de 1995-1996, il est battu au second tour par Álvaro Arzú (48,7 % contre 51,3 %). Mais en 1999, il tente à nouveau sa chance dans un contexte qui lui est favorable : la signature des accords de paix en 1996 a créé des attentes démocratiques, et le FRG capitalise sur un électorat déçu. Portillo prend alors une décision politique contre-intuitive : lors d’une émission télévisée, il avoue publiquement avoir tué deux hommes au Mexique en 1982. Sa formule, directe et sans fard, produit un effet paradoxal, une large partie de l’électorat y voit un acte de courage et de transparence rare en politique guatémaltèque.
Le 7 novembre 1999, au premier tour, il recueille plus d’un million de voix contre 660 000 pour son rival conservateur Óscar Berger (PAN). Au second tour, le 26 décembre 1999, il l’emporte avec 68,3 % des suffrages. Le 14 janvier 2000, il prend ses fonctions de 45e président du Guatemala.
À la Maison Présidentielle sous l’ombre de Ríos Montt
La présidence Portillo est dès le premier jour marquée par une tension structurelle : l’homme qui gouverne officiellement le pays n’est pas celui qui détient réellement le pouvoir. Le général Ríos Montt, patron du FRG, se fait élire président du Congrès, installant de facto une dyarchie au sommet de l’État. Les observateurs évoquent un Portillo sous tutelle, prisonnier d’un système qu’il n’a pas créé mais dont il profite.
Le bilan de son administration en matière de corruption est accablant. Selon les sources judiciaires américaines et guatémaltèques, les membres de son gouvernement créent des comptes bancaires secrets au Panama, au Mexique et aux États-Unis, et procèdent à des transferts massifs de fonds publics. Quinze millions de dollars sont détournés via le ministère de la Défense. L’ensemble des malversations est estimé à plus d’un milliard de dollars selon les enquêtes postérieures.
En 2000 et 2002, Portillo accepte personnellement 2,5 millions de dollars de l’ambassade de Taïwan au Guatemala : en échange, son gouvernement maintient la reconnaissance diplomatique de Taipei plutôt que de Pékin. Les chèques, tirés sur un compte bancaire new-yorkais, constituent la pièce maîtresse du futur dossier américain.
La fuite, l’extradition, la condamnation
Le 19 février 2004, le Congrès guatémaltèque révoque l’immunité présidentielle de Portillo. Le même jour, sans attendre, il s’enfuit au Mexique. Les autorités mexicaines lui accordent en août 2004 un visa de travail d’un an. Les procédures judiciaires au Guatemala s’étirent pendant des années ; en 2011, un tribunal guatémaltèque l’acquitte des charges de corruption domestique dans une décision largement contestée.
Mais les États-Unis, où les transferts frauduleux avaient transité par des banques new-yorkaises, engagent leurs propres poursuites. En 2010, un grand jury fédéral le met en examen pour blanchiment d’argent. En août 2011, la Cour constitutionnelle du Guatemala ordonne son extradition. Le 24 mai 2013, Portillo arrive à New York sous escorte.
Le 18 mars 2014, devant le juge fédéral Robert P. Patterson du District Sud de New York, il plaide coupable : il reconnaît avoir blanchi des millions de dollars à travers les banques américaines et accepté 2,5 millions de dollars de pots-de-vin de Taïwan. Le 22 mai 2014, il est condamné à 70 mois de prison (environ cinq ans et dix mois), à une confiscation de 2,5 millions de dollars et à une amende de 100 dollars.
Le 25 février 2015, il est libéré du centre pénitentiaire de Denver et rentre à Guatemala City. Il est l’un des très rares anciens présidents latino-américains à avoir effectivement purgé une peine de prison aux États-Unis pour des actes commis dans l’exercice de ses fonctions.
Grandes dates de la vie d’Alfonso Portillo
- 24 septembre 1951 : Naissance à Zacapa, Guatemala (0 an)
- Années 1970-1980 : Exil au Mexique ; enseignement à l’Université autonome de Guerrero, Chilpancingo (20-30 ans)
- 23 août 1982 : Tue deux étudiants à Zumpango del Río, Guerrero, Mexique ; prend la fuite (30 ans)
- 1989 : Retour au Guatemala ; engagement politique (37 ans)
- 20 juillet 1995 : Rejoint le FRG d’Efraín Ríos Montt (43 ans)
- 1995-1996 : Candidat à la présidence ; perd le second tour face à Álvaro Arzú (43-44 ans)
- 1995 : Prescription de l’affaire mexicaine par un tribunal du Guerrero (43 ans)
- 7 novembre 1999 : Premier tour : 1er avec plus d’un million de voix (48 ans)
- 26 décembre 1999 : Second tour : élu avec 68,3 % (48 ans)
- 14 janvier 2000 : Prend ses fonctions de 45e président du Guatemala (48 ans)
- 19 février 2004 : Immunité révoquée ; fuite immédiate au Mexique (52 ans)
- 2011 : Acquitté par la justice guatémaltèque ; Cour constitutionnelle ordonne son extradition (59 ans)
- 24 mai 2013 : Extradé aux États-Unis (61 ans)
- 18 mars 2014 : Plaide coupable devant le tribunal fédéral de Manhattan (62 ans)
- 22 mai 2014 : Condamné à 70 mois de prison et 2,5 millions de dollars de confiscation (62 ans)
- 25 février 2015 : Libéré, retour à Guatemala City (63 ans)
