ALFREDO STROESSNER

Alfredo Stroessner : « Le fils du Bavarois, trente-cinq ans de nuit paraguayenne »

Fils d’un comptable bavarois émigré dans la pampa paraguayenne et d’une mère d’ascendance guaraní et espagnole, Alfredo Stroessner Matiauda a dirigé le Paraguay pendant trente-cinq ans : de 1954 à 1989 , signant la plus longue dictature de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Né le 3 novembre 1912 à Encarnación, il a bâti un régime d’une cohérence glaçante : élections truquées tous les cinq ans, parti unique obligatoire, archives secrètes conservant le nom de chaque dissident, et portes ouvertes aux criminels de guerre nazis. Il a fallu un coup d’État de son propre gendre spirituel pour lui arracher le pouvoir. Il mourut en exil à Brasília le 16 août 2006, à 93 ans, sans avoir jamais rendu de comptes.

D’Encarnación à l’état-major : un officier forgé dans la guerre du Chaco

Le père d’Alfredo, Hugo Stroessner, quitte Hof, en Bavière, à la fin des années 1890 pour s’installer à Encarnación, petite ville du sud du Paraguay, où il exerce comme comptable. Sa mère, Heriberta Matiauda, est d’ascendance guaraní et créole espagnole. Ce métissage bavarien-guaraní produit un homme aux ambitions totalement paraguayennes.

À 16 ans, en 1929, Stroessner s’engage dans l’armée. Il acquiert sa première expérience du combat dans la guerre du Chaco (1932-1935), conflit brutal opposant le Paraguay à la Bolivie pour le contrôle d’une région présumée pétrolifère. Il en sort avec une réputation de courage et d’efficacité, et grimpe rapidement les échelons. En 1951, il est nommé commandant en chef de l’armée paraguayenne.

Le coup du 4 mai 1954 : une dictature naît en une nuit

Le président civil Federico Chaves commet l’erreur de vouloir armer la police nationale, ce qui menace le monopole de l’armée sur la force. Stroessner s’en fait le prétexte. Dans la nuit du 4 mai 1954, il renverse Chaves avec l’appui du Parti Colorado : formation conservatrice qui contrôle le pays depuis 1947, seul parti légal depuis lors.

Après un bref gouvernement provisoire, Stroessner se fait « élire » président le 15 août 1954 lors d’un scrutin sans opposition. Il sera « réélu » sept fois supplémentaires selon le même procédé. La légalité formelle est maintenue en permanence : il n’y a pas de président à vie officiellement proclamé, juste des élections où personne d’autre ne se présente.

L’État de peur : le Stronisme et ses instruments

Dès sa prise de pouvoir, Stroessner place le pays sous état de siège permanent : renouvelé tous les quatre-vingt-dix jours pendant trente-cinq ans, qui autorise l’arrestation et la détention de n’importe qui, sans jugement, sans durée limitée. L’appartenance au Parti Colorado est obligatoire pour tout fonctionnaire, tout militaire, tout enseignant, tout candidat à un emploi public. L’État et le parti se confondent.

La règle non écrite la plus révélatrice du climat de terreur : trois personnes pouvaient marcher ensemble dans la rue ; quatre constituaient un acte subversif. La vie sociale et politique est atomisée, chaque citoyen potentiellement délateur de son voisin.

La répression s’organise autour de la police secrète et de ses centres de détention clandestins. En 2003, la Commission Vérité du Paraguay a répertorié près de 10 000 victimes : morts, disparus, torturés, pour les trente-cinq années du régime. Le chiffre est vraisemblablement sous-évalué.

Paraguay, refuge des criminels de guerre nazis

La dimension la plus sinistre du Stronisme à l’échelle internationale est le rôle du Paraguay comme sanctuaire pour criminels de guerre nazis. La presse étrangère parle volontiers du « régime nazi des pauvres » pour caractériser l’affinité idéologique de Stroessner, dont l’héritage paternel bavarois n’est pas sans rapport avec ces sympathies.

Josef Mengele : le « docteur de la mort » d’Auschwitz, responsable de sélections et d’expériences sur des prisonniers, s’installe au Paraguay vers 1959 après avoir quitté l’Argentine, et vit ouvertement dans la communauté germanophone de Hohenau sous son vrai nom, travaillant comme représentant de la société familiale. En 1964, l’ambassadeur de la République fédérale d’Allemagne demande son extradition. Stroessner refuse avec éclat : « Une fois Paraguayen, toujours Paraguayen. » Mengele mourra au Brésil en 1979, n’ayant jamais été jugé.

Eduard Roschmann : le « Boucher de Riga », commandant du ghetto letton où périrent des dizaines de milliers de Juifs , traqué par des chasseurs de nazis, se réfugie à Asunción sous l’alias Federico Wegener et y meurt en 1977. Le colonel SS Hans Ulrich Rudel, pilote de la Luftwaffe décoré d’une Croix de Chevalier avec Feuilles de Chêne en Or et Diamants, devient le principal passeur de criminels de guerre vers le Paraguay entre 1950 et 1970, effectuant de fréquents allers-retours entre l’Europe et Asunción.

L’Opération Condor et les Archives de la Terreur

Stroessner est l’un des piliers de l’Opération Condor : le réseau de coordination entre services secrets d’Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay pour traquer, enlever, torturer et éliminer les opposants politiques à travers les frontières, avec la coopération de la CIA. Le Paraguay fournit ses locaux, ses agents et sa logistique. L’officier américain Robert Thierry aide à construire La Técnica, centre de détention et d’interrogatoire spécialement équipé à Asunción.

La preuve documentaire de tout cela surgit après la chute du régime. En décembre 1992, l’ancien instituteur Martín Almada et le juge José Fernández découvrent dans le sous-sol d’un commissariat d’Asunción les Archives de la Terreur : environ 700 000 documents, soit quatre à cinq tonnes de paperasse, détaillant les arrestations, tortures, assassinats et transferts entre pays de milliers de Latino-Américains. Ces archives, désormais inscrites au registre Mémoire du Monde de l’UNESCO, constituent l’une des preuves les plus complètes jamais retrouvées d’une répression d’État systématique dans l’histoire moderne.

Itaipú, la triple frontière et le paradoxe économique

Le Stronisme n’est pas que terreur et idéologie. Sous Stroessner, le Paraguay connaît paradoxalement l’une de ses phases de croissance les plus rapides, portée notamment par la construction du barrage d’Itaipú sur le río Paraná, en partenariat avec le Brésil. À son achèvement, c’est le plus grand barrage hydroélectrique du monde. Le Paraguay ne reçoit que 15 % des contrats, mais le chantier propulse le pays vers les taux de croissance les plus élevés d’Amérique latine dans la décennie 1970.

La corruption est l’autre face du miracle : selon des enquêtes ultérieures, des pots-de-vin colossaux ont été versés au régime pour s’assurer sa coopération. La Triple Frontière : zone de convergence entre Paraguay, Brésil et Argentine, se développe comme un hub de contrebande et de commerce informel dont les structures persistent longtemps après la mort du dictateur.

La Noche de la Candelaria : la chute par les siens

Le 2 au 3 février 1989 : nuit de la Candelaria, le général Andrés Rodríguez dirige un coup d’État contre son propre patron. Rodríguez est le plus proche confident de Stroessner depuis trente-cinq ans ; sa fille a épousé le fils aîné de Stroessner. Les combats font officiellement 31 morts, peut-être jusqu’à 250 selon d’autres estimations.

Le 6 février 1989, Stroessner est mis dans un avion à destination de Brasília où il avait déjà une résidence. Il y vit ses dix-sept dernières années dans une discrétion relative, sans poursuites judiciaires significatives.

Il meurt le 16 août 2006 à Brasília, à 93 ans.

Grandes dates de la vie d’Alfredo Stroessner

  • 3 novembre 1912 : Naissance à Encarnación, Paraguay (0 an)
  • 1929 : S’engage dans l’armée paraguayenne (16 ans)
  • 1932-1935 : Guerre du Chaco contre la Bolivie ; distingué au combat (19-22 ans)
  • 1951 : Nommé commandant en chef de l’armée (38 ans)
  • 4 mai 1954 : Coup d’État contre le président Federico Chaves (41 ans)
  • 15 août 1954 : Élu président (sans opposition) ; début du Stronisme (41 ans)
  • 1959 : Josef Mengele s’installe ouvertement au Paraguay ; Stroessner refusera son extradition en 1964 (46 ans)
  • Années 1960-1970 : Paraguay actif dans l’Opération Condor ; construction de La Técnica (50-60 ans)
  • 1970s : Construction du barrage d’Itaipú ; croissance économique record (57-67 ans)
  • 28 novembre 1975 : Signature officielle de l’Opération Condor à Santiago du Chili (63 ans)
  • 3 février 1989 : Coup d’État d’Andrés Rodríguez ; Stroessner renversé (76 ans)
  • 6 février 1989 : Exilé à Brasília (76 ans)
  • Décembre 1992 : Découverte des Archives de la Terreur (700 000 documents) par Martín Almada (3 ans après sa chute)
  • 2003 : La Commission Vérité du Paraguay répertorie ~10 000 victimes
  • 16 août 2006 : Meurt en exil à Brasília (93 ans)
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