
Álvaro Arzú : L’homme qui mit fin à trente-six ans de guerre civile au Guatemala
Le 29 décembre 1996, dans le Palais national de Guatemala City, un homme de cinquante ans signe un document qui met fin à la guerre civile la plus longue et la plus meurtrière de l’histoire centraméricaine. Álvaro Arzú Irigoyen est président du Guatemala depuis moins d’un an. En quelques mois, il aura fait ce que ses prédécesseurs n’avaient pas voulu ou pas pu accomplir depuis 1960 : asseoir le gouvernement et la guérilla à la même table, et les y maintenir jusqu’à la signature. C’est le moment central de sa vie politique, et le moment le plus important de l’histoire guatémaltèque du XXe siècle.
L’héritier de la capitale
Álvaro Enrique Arzú Irigoyen naît le 14 mars 1946 à Guatemala City, dans une famille de l’oligarchie urbaine guatémaltèque. Il fait ses études de droit et de sciences sociales à l’Université Rafael Landívar, établissement jésuite de la capitale. Son parcours politique débute tôt : il est élu maire de Guatemala City en 1982, mais refuse de prendre ses fonctions en raison du coup d’État du général Efraín Ríos Montt qui balaye le gouvernement civil. En 1986, il est à nouveau élu maire et assume cette fois ses responsabilités. La ville est son terrain d’enracinement.
En 1989, il fonde le PAN (Partido de Avanzada Nacional), formation de centre-droit modernisatrice qu’il dote d’un programme orienté vers la croissance économique, la lutte contre la corruption et, singularité dans le Guatemala de l’époque, une distance affichée vis-à-vis de l’armée. Il se présente à la présidence en 1990, sans succès. Mais la machine est en marche.
Trente-six ans de guerre : le contexte
Pour comprendre ce qu’Arzú accomplit, il faut mesurer l’ampleur du gouffre. Le Guatemala est en guerre civile depuis 1960, quand des officiers nationalistes se soulèvent contre un gouvernement soutenu par les États-Unis, lesquels avaient renversé en 1954 le président démocratiquement élu Jacobo Árbenz, coupable d’avoir osé nationaliser des terres de la United Fruit Company. Pendant trente-six ans, l’armée guatemaltèque mène une contre-insurrection d’une brutalité exceptionnelle contre des guérillas de gauche regroupées depuis 1982 sous le sigle URNG (Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca).
Le bilan est effroyable. La Commission pour la Clarification Historique (CEH), mise en place dans le cadre des accords de paix et dont le rapport est rendu en 1999, documente plus de 200 000 morts et disparus. Parmi eux, 83 % sont des Mayas. L’apogée de la terreur correspond au régime de Ríos Montt (mars 1982 – août 1983) : 48 % de l’ensemble des victimes du conflit périssent durant la seule année 1982. La CEH conclut à l’existence d’actes de génocide perpétrés par l’État guatémaltèque dans plusieurs régions à majorité indigène, Ixil, Huehuetenango, Rabinal, où entre 70 et 90 % des communautés furent détruites.
L’élection de 1996 et le pari de la paix
En novembre 1995, Arzú arrive en tête du premier tour de l’élection présidentielle. En janvier 1996, il bat au second tour Alfonso Portillo : candidat du Front républicain guatémaltèque de Ríos Montt, avec 51,2 % des voix, dans un scrutin serré. Le Guatemala élit un président qui avait refusé de s’asseoir avec les putschistes quatorze ans plus tôt.
Arzú prend ses fonctions avec une conviction : la paix est possible, à condition de négocier sérieusement et vite. Dès le 19 mars 1996, l’URNG annonce une suspension unilatérale et indéfinie de ses opérations armées. Le lendemain, le gouvernement répond en suspendant les opérations contre-insurrectionnelles. Pour la première fois en trente-six ans, les armes se taisent.
Le 29 décembre 1996 : la signature
Les négociations, menées sous l’égide des Nations Unies et en présence d’une dizaine de pays « amis du processus », aboutissent à un accord final le 29 décembre 1996. Arzú et le commandant de l’URNG Rolando Morán (Jorge Ricardo Ramírez de León) signent devant les caméras du monde entier.
L’accord est plus qu’un cessez-le-feu. Il engage :
- La réduction d’un tiers des forces armées guatémaltèques
- La dissolution de la Garde présidentielle et des Patrullas de Autodefensa Civil (PAC), milices paramilitaires qui avaient servi d’instrument de terreur dans les campagnes
- La reconnaissance des droits des communautés indigènes mayas, qui représentent plus de la moitié de la population
- Une réforme fiscale et agraire destinée à réduire les inégalités structurelles
- La création de la Commission pour la Clarification Historique (CEH), chargée d’établir la vérité sur les crimes commis depuis 1960
- L’amnistie pour les infractions liées au conflit, à l’exclusion des crimes contre l’humanité
En mars 1997, les quelque 3 000 combattants de l’URNG déposent les armes et se démobilisent. La guerre est terminée.
Un héritage entre lumière et ombre
Le rapport de la CEH, rendu public en février 1999, établit que l’État guatémaltèque est responsable de 93 % des violations des droits humains commises pendant le conflit. Il qualifie explicitement certaines opérations militaires de génocide. Le rapport, intitulé « Guatemala : Memoria del Silencio », est présenté sous la présidence d’Arzú, dont le gouvernement avait accepté la création de la commission et s’engagea à respecter ses conclusions, ce que beaucoup de ses prédécesseurs n’auraient jamais toléré.
Les détracteurs reprochent à Arzú les clauses d’amnistie, jugées trop larges, qui ont permis à de nombreux responsables militaires d’échapper à la justice. Ils soulignent aussi que la réforme agraire promise ne fut que très partiellement réalisée, et que les structures de pouvoir oligarchique, qui avaient soutenu la répression, restèrent largement intactes.
Le maire indéboulonnable
Après sa présidence (2000), Arzú revient à la mairie de Guatemala City, où il sera élu et réélu à quatre reprises : en 2003, 2007, 2011 et 2015. Il fait de la capitale sa seconde œuvre politique, restructurant le réseau de transports en commun, rénovant des quartiers historiques et administrant la ville avec une efficacité reconnue même par ses adversaires. Son fils, Álvaro Arzú Escobar, devient président du Congrès.
Álvaro Arzú meurt le 27 avril 2018 d’une crise cardiaque survenue alors qu’il jouait au golf à Guatemala City. Il a 72 ans et est encore en exercice comme maire de la capitale. Le Guatemala lui rend hommage avec des funérailles nationales.
Grandes dates de la vie de Álvaro Arzú
- 14 mars 1946 : Naissance à Guatemala City
- 1982 : Élu maire de Guatemala City ; refuse de prendre ses fonctions après le coup d’État de Ríos Montt (36 ans)
- 1986-1990 : Maire de Guatemala City (40-44 ans)
- 1989 : Fonde le PAN (Partido de Avanzada Nacional) (43 ans)
- janvier 1996 : Élu président avec 51,2 % au second tour, face à Alfonso Portillo (49 ans)
- 19 mars 1996 : L’URNG annonce la suspension de ses opérations armées (49 ans)
- 29 décembre 1996 : Signature des accords de paix avec l’URNG, fin de 36 ans de guerre civile (50 ans)
- mars 1997 : Démobilisation complète des 3 000 combattants de l’URNG (51 ans)
- février 1999 : Rapport CEH : 200 000+ victimes documentées ; génocide reconnu (52 ans)
- 2000 : Fin de la présidence (54 ans)
- 2003, 2007, 2011, 2015 : Réélu maire de Guatemala City à quatre reprises (57-69 ans)
- 27 avril 2018 : Décès d’une crise cardiaque à Guatemala City, en exercice comme maire (72 ans)
