AUGUSTO SANDINO

Augusto César Sandino : « Le général des hommes libres, martyr de la souveraineté nicaraguayenne »

Certains hommes naissent deux fois : une première fois dans la chair, une seconde dans la mémoire des peuples. Augusto César Sandino, né le 18 mai 1895 à Niquinohomo, dans le département de Masaya, est de ceux-là. Fils illégitime d’un propriétaire terrien et d’une servante indigène, devenu mécanicien pétrolier au Mexique, il revient dans son pays pour y mener pendant six ans une guérilla sans précédent contre les Marines américains : la plus longue résistance armée à l’occupation des États-Unis en Amérique latine. Il n’avait pas d’armée régulière, pas d’aviation, pas d’État derrière lui. Il avait des paysans, des montagnes et une conviction : que la souveraineté d’un petit peuple ne se négocie pas. Assassiné en 1934 sur ordre d’Anastasio Somoza García, il est devenu le symbole continental de la résistance à l’impérialisme.

D’une naissance illégitime aux puits de Tampico

Sandino est le fruit d’une union inégale et clandestine. Son père, Gregorio Sandino, est un propriétaire terrien d’origine espagnole ; sa mère, Margarita Calderón, est une servante indigène de la famille Sandino. Né hors mariage, Augusto vit ses neuf premières années avec sa mère dans la pauvreté, travaillant dès l’enfance dans les plantations de café. À dix ans, il assiste à l’emprisonnement de sa mère pour dettes, une scène qui ne le quitte jamais. En 1906, son père le reconnaît et l’accueille chez lui ; Augusto adopte alors le patronyme Sandino, tout en conservant l’initiale C. (Calderón) pour honorer sa mère.

Il grandit dans le Nicaragua du début du XXe siècle, pays occupé militairement par les Marines américains depuis 1912, tiraillé entre factions libérales et conservatrices dont les guerres civiles servent avant tout les intérêts de Washington.

En 1920, contraint de fuir son pays à la suite d’une altercation, il parcourt l’Amérique centrale avant de s’installer à Tampico, sur le golfe du Mexique, ville pétrolière bouillonnante où il travaille comme mécanicien pour des compagnies américaines. Le Mexique de l’après-révolution est un laboratoire d’idées : nationalisme, anticapitalisme, solidarité ouvrière y fermentent. Sandino s’imprègne de cette atmosphère, lit, débat, adhère à la franc-maçonnerie dont le spiritualisme humaniste le marque profondément. Il y forge une conviction qui ne le quittera plus : les ressources naturelles d’un pays appartiennent à ses habitants, pas aux compagnies étrangères.

Le refus d’Espino Negro : un homme seul contre l’occupant

En 1926, Sandino rentre au Nicaragua. Il trouve un emploi de comptable à la mine de San Albino, dans le Matagalpa, où il commence à recruter des mineurs à la cause nationaliste. Il achète des armes avec ses propres économies, constitue une petite troupe et rejoint les forces libérales engagées dans la guerre civile contre le gouvernement conservateur soutenu par Washington.

Le 4 mai 1927, l’émissaire américain Henry L. Stimson, envoyé par le président Coolidge, impose aux deux camps l’accord d’Espino Negro : cessez-le-feu, désarmement général, mise en place d’une Guardia Nacional formée par les Marines pour maintenir l’ordre. La quasi-totalité des généraux libéraux, y compris le général Moncada, obtempèrent.

Sandino, lui, refuse. Il rend publique sa position dans une lettre fracassante : il ne déposera pas les armes devant une autorité que l’étranger impose à son pays. Il renomme ses hommes « Ejército Defensor de la Soberanía Nacional de Nicaragua » : l’Armée défendant la souveraineté nationale du Nicaragua, et remonte dans les montagnes du Nord.

La guérilla des Segovias : six ans qui ébranlent Washington

De 1927 à 1933, Sandino conduit depuis son quartier général de montagne, le fameux El Chipote, dans les Segovias , une guérilla de harcèlement incessant contre les Marines et la Guardia Nacional. Ses tactiques sont celles que les manuels de contre-insurrection du XXe siècle étudieront comme modèles fondateurs : embuscades éclairs, retraites dans la jungle, mobilisation des paysans locaux, refus du combat frontal. En novembre 1927, des avions américains localisent et bombardent El Chipote, Sandino se déplace, se reforme, attaque ailleurs.

Les Marines, la force militaire la plus puissante de l’hémisphère, ne parviennent pas à le capturer. Pendant six ans. Le département d’État américain le qualifie officiellement de « bandit » ; dans le reste de l’Amérique latine, il est un héros. Des comités de solidarité se constituent de Mexico à Buenos Aires, de La Havane à Bogotá. Des intellectuels, des artistes, des militants de toute la région font de Sandino le symbole de la résistance aux ambitions des États-Unis en Amérique centrale. Sa guérilla inspire les théoriciens de la guerre révolutionnaire qui, des décennies plus tard, de Cuba au Vietnam, s’en réclameront.

La victoire de 1933 : les Marines partent

En janvier 1933, le président Franklin D. Roosevelt retire les Marines du Nicaragua dans le cadre de sa politique de bon voisinage avec l’Amérique latine. C’est la capitulation diplomatique que Sandino attendait : l’occupation prend fin. Sans coup de grâce militaire, sans victoire décisive sur le champ de bataille, Sandino a obtenu par l’usure ce que personne n’avait obtenu par les armes.

Il négocie alors la paix avec le président Juan Bautista Sacasa, accepte un cessez-le-feu, démobilise ses troupes, à l’exception d’une petite garde personnelle, et reçoit en échange un territoire dans le Nord pour y établir une coopérative agricole avec ses anciens combattants. La guerre est finie. Sandino a 37 ans et croit à la possibilité d’une paix durable.

Il ne sait pas qu’Anastasio Somoza García, nouveau chef de la Guardia Nacional formée par les Marines, considère sa survie comme un obstacle à son propre projet de pouvoir.

Le piège du 21 février 1934

Le soir du 21 février 1934, Sandino dîne au Palais présidentiel de Managua avec le président Sacasa. Autour de la table : son père Gregorio, son frère Sócrates, ses généraux Francisco Estrada et Juan Pablo Umanzor, et le ministre de l’Agriculture Sofonías Salvatierra. L’atmosphère est détendue ; c’est une énième réunion de paix.

En sortant du palais, les six hommes sont arrêtés au portail principal par des soldats de la Guardia Nacional. Sandino n’est pas armé. Gregorio Sandino et Salvatierra sont laissés sur place. Les quatre autres, Sandino, son frère et ses deux généraux, sont embarqués de force vers un carrefour du quartier de Larreynaga. Ils y sont exécutés.

L’ordre venait de Somoza García, qui n’avait pas consulté le président Sacasa. Sa motivation : s’attirer la loyauté des officiers supérieurs de la Garde en supprimant celui qu’ils redoutaient encore.

Sandino avait 38 ans.

« Sandino vit » : un héritage inépuisable

Le meurtre de Sandino ne clôt pas son histoire, il l’ouvre. En 1961, Carlos Fonseca Amador fonde le Frente Sandinista de Liberación Nacional (FSLN) en revendiquant explicitement son héritage. En juillet 1979, les Sandinistes renversent la dynastie Somoza, accomplissant la promesse que Sandino n’avait pu tenir. Sa figure s’impose dans les murales de Managua, sur les billets de banque, dans les discours politiques, réclamé à la fois par la gauche révolutionnaire et par le nationalisme nicaraguayen dans toutes ses nuances.

À l’échelle du continent, Sandino reste le précurseur de toutes les guérillas anti-impérialistes du XXe siècle latino-américain : de Guevara à Ho Chi Minh, sa méthode, tenir face à une puissance supérieure, user l’occupant sur son propre terrain, refuser toute capitulation, aura plus de disciples que n’importe quelle doctrine écrite.

Grandes dates de la vie d’Augusto César Sandino

  • 18 mai 1895 : Naissance à Niquinohomo, Masaya, Nicaragua ; fils illégitime de Gregorio Sandino et Margarita Calderón (0 an)
  • 1906 : Reconnu par son père ; adopte le nom Sandino (11 ans)
  • 1920 : Fuit le Nicaragua ; parcourt l’Amérique centrale et s’installe à Tampico, Mexique (25 ans)
  • 1926 : Rentre au Nicaragua ; travaille à la mine de San Albino ; commence à recruter (31 ans)
  • 4 mai 1927 : Accord d’Espino Negro imposé par Washington : Sandino seul refuse de désarmer (31 ans)
  • 1927 : Baptise ses forces Ejército Defensor de la Soberanía Nacional ; installe son QG à El Chipote (32 ans)
  • Novembre 1927 : El Chipote bombardé par l’aviation américaine ; Sandino se déplace et continue (32 ans)
  • 1927-1933 : Six ans de guérilla dans les Segovias contre les Marines et la Guardia Nacional (32-37 ans)
  • Janvier 1933 : Les Marines américains quittent le Nicaragua ; Sandino négocie la paix avec Sacasa (37 ans)
  • 21 février 1934 : Assassiné avec son frère et ses deux généraux, sur ordre de Somoza García (38 ans)
  • 1961 : Carlos Fonseca Amador fonde le FSLN en son nom (27 ans après sa mort)
  • Juillet 1979 : Les Sandinistes renversent la dynasty Somoza (45 ans après sa mort)

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