DANIEL ORTEGA

Daniel Ortega : « Du guérillero sandiniste au co-dictateur de Managua »

Il incarne l’une des trajectoires politiques les plus troublantes de l’Amérique latine contemporaine : ancien prisonnier politique, commandant de la révolution qui renversa la dictature Somoza, puis président élu à deux reprises, Daniel Ortega est devenu ce qu’il combattait. Né le 11 novembre 1945 à La Libertad, dans le département minier de Chontales, il dirige aujourd’hui le Nicaragua avec son épouse Rosario Murillo en tant que co-président d’un régime que les organisations de défense des droits humains qualifient unanimement de dictature. Son nom est désormais associé à la répression, à l’exil forcé de centaines d’opposants et à la persécution de l’Église catholique.

L’enfant du soulèvement : de La Libertad aux geôles de Somoza

Le père de Daniel Ortega, Daniel Ortega Serda, a été un soldat de l’armée paysanne de Sandino ; la politique révolutionnaire est une affaire de famille. Sa mère, Lidia Saavedra, manifestera elle-même contre le régime Somoza dans les années 1970 et sera emprisonnée pour ses activités. Ses deux frères cadets, Humberto (né en 1948) et Camilo (né en 1950), embrasseront également la lutte armée ; Camilo mourra au combat en 1978.

En 1959, lycéen à Managua, Daniel participe aux manifestations étudiantes contre la dictature. En 1960, il rejoint la Juventud Patriótica Nicaragüense : et est arrêté puis torturé à l’âge de 15 ans. En 1963, il entre dans le FSLN clandestin, abandonne ses études à l’Université d’Amérique centrale et passe dans la clandestinité. À l’automne 1967, il est arrêté à l’occasion d’un braquage de banque au profit du FSLN et condamné à une peine de prison. Il y passe sept ans.

En décembre 1974, un commando sandiniste prend en otage des personnalités proches de Somoza lors d’une réception à Managua. Somoza cède : Ortega et d’autres prisonniers politiques sont libérés et exilés à Cuba, où ils reçoivent une formation militaire. Il a 29 ans et la révolution attend.

1979 : la révolution triomphe

Ortega s’impose rapidement comme l’un des neuf commandants de la Dirección Nacional du FSLN. Le 17 juillet 1979, Anastasio Somoza Debayle fuit Managua. Deux jours plus tard, les Sandinistes entrent dans la capitale. Ortega rejoint la Junta de Gobierno de Reconstrucción Nacional : gouvernement de transition, aux côtés de Violeta Chamorro, entre autres.

Le 4 novembre 1984, il est élu président de la République avec 67 % des voix et entre en fonctions le 10 janvier 1985. Son gouvernement conduit d’ambitieuses réformes : réforme agraire redistribuant des terres à environ 100 000 familles paysannes, campagne nationale d’alphabétisation saluée par l’UNESCO, extension des soins de santé primaires.

Mais la guerre des Contras : guérilla anti-sandiniste financée, armée et dirigée par la CIA sous Ronald Reagan : ravage le pays. De 1980 à 1989, plus de 30 000 Nicaraguayens meurent dans ce conflit. L’embargo américain étouffe l’économie ; l’hyperinflation s’emballe. Le 25 février 1990, lors d’élections libres et internationalement supervisées, Ortega perd face à Violeta Barrios de Chamorro (coalition UNO). Il concède sa défaite. Cet acte démocratique rare dans la région lui vaut à l’époque l’estime de nombreux observateurs.

Les années d’opposition et le scandale Zoilamérica

Ortega perd encore deux élections présidentielles, contre Arnoldo Alemán en 1996, contre Enrique Bolaños en 2001, avant de revenir au pouvoir.

Entretemps survient un scandale qui l’accompagne depuis lors. En mars 1998, Zoilamérica Narváez : fille de Rosario Murillo, sa compagne depuis 1977 : dépose une plainte publique pour abus sexuels répétés depuis l’âge de neuf ans et pour viol. Le cas est classé pour prescription. Ortega et Murillo nient catégoriquement. Rosario Murillo choisit publiquement son partenaire contre sa propre fille, la traitant d’« ingrate ». Zoilamérica vit aujourd’hui en exil au Costa Rica.

Le retour au pouvoir et la dérive autoritaire

En 2006, Ortega remporte l’élection présidentielle avec 38 % des voix, une règle électorale spéciale permettant la victoire au premier tour avec moins de 40 %, contre le candidat conservateur Eduardo Montealegre. Il est réélu en 2011 après que la Cour suprême, acquise au FSLN, lève inconstitutionnellement l’interdiction de réélection consécutive. En 2016, les limites de mandat sont supprimées ; Rosario Murillo devient vice-présidente : la première fois qu’un couple dirige formellement le pays.

La cohabitation conjugale au sommet de l’État condense tout le pouvoir dans un cercle familial fermé. Les institutions, Assemblée nationale, tribunaux, armée, police, sont progressivement alignées sur le couple présidentiel.

Avril 2018 : la répression d’un peuple en révolte

Le 18 avril 2018, des réformes réduisant les prestations de sécurité sociale déclenchent des protestations populaires massives. Le régime répond en lâchant paramilitaires et forces de police contre les manifestants. Selon les ONG et Amnesty International, la répression fait plus de 300 morts, plus de 2 000 blessés et des centaines d’arrestations arbitraires. Ortega conteste ce bilan. La communauté internationale condamne. Le régime, loin de reculer, s’enfonce dans la répression systématique.

À partir de 2019, les arrestations d’opposants, de journalistes, d’universitaires et de militants de la société civile se multiplient. Des centaines de Nicaraguayens sont déchus de leur nationalité et expulsés. Près de deux millions de personnes : sur une population d’environ 6,5 millions, ont fui le pays ou ne peuvent y rentrer.

L’Église persécutée, les candidats emprisonnés, la constitution d’un couple

À l’approche des élections de novembre 2021, le régime fait arrêter sept candidats potentiels à la présidence, dont Cristiana Chamorro Barrios : fille de Violeta Chamorro, ainsi que 39 opposants au total, accusés de crimes aussi vagues que « porter atteinte à l’intégrité nationale ». Ortega est réélu avec 75 % des voix dans un scrutin qualifié de mascarade par les États-Unis, l’Union européenne et la majorité des démocraties du continent.

L’Église catholique devient une cible prioritaire. L’évêque de Matagalpa, Mgr Rolando Álvarez, est arrêté en 2022 et condamné à 26 ans de prison sans procès équitable, avant d’être expulsé en janvier 2024 vers le Vatican avec 18 autres ecclésiastiques (2 évêques, 15 prêtres, 2 séminaristes). Au total, selon les organisations religieuses, plus de 261 responsables chrétiens ont été bannis du Nicaragua, dont 4 évêques, le nonce apostolique, plus de 140 prêtres et plus de 90 religieuses. L’université jésuite a été fermée et ses biens confisqués.

En janvier 2025, l’Assemblée nationale, contrôlée par le FSLN, approuve une nouvelle Constitution instituant formellement Ortega et Murillo en co-présidents, prolongeant le mandat à six ans, donnant au président le contrôle de tous les pouvoirs de l’État et supprimant la double nationalité. Le Nicaragua devient le seul pays au monde gouverné par une dyarchie conjugale constitutionnellement consacrée.

Grandes dates de la vie de Daniel Ortega

  • 11 novembre 1945 : Naissance à La Libertad, Chontales, Nicaragua (0 an)
  • 1960 : Rejoint la Juventud Patriótica ; arrêté et torturé pour la première fois (15 ans)
  • 1963 : Entre dans le FSLN clandestin (17 ans)
  • Automne 1967 : Arrêté lors d’un braquage au profit du FSLN ; emprisonné 7 ans (22 ans)
  • Décembre 1974 : Libéré en échange d’otages ; exilé à Cuba pour formation militaire (29 ans)
  • 19 juillet 1979 : Les Sandinistes prennent Managua ; Ortega rejoint la Junte (33 ans)
  • 4 novembre 1984 : Élu président avec 67 % des voix (39 ans)
  • 25 février 1990 : Perd l’élection face à Violeta Chamorro ; reconnaît sa défaite (44 ans)
  • Mars 1998 : Zoilamérica Narváez l’accuse publiquement d’abus sexuels depuis l’âge de 9 ans (52 ans)
  • 5 novembre 2006 : Réélu président avec 38 % des voix (61 ans)
  • 2016 : Réélection ; Rosario Murillo nommée vice-présidente (71 ans)
  • 18 avril 2018 : Soulèvement populaire ; répression : 300+ morts selon les ONG (72 ans)
  • Novembre 2021 : Réélection après l’arrestation de 7 candidats adverses ; condamné internationalement (76 ans)
  • 14 janvier 2024 : Expulsion de 19 religieux dont 2 évêques vers le Vatican (78 ans)
  • Janvier-février 2025 : Nouvelle Constitution : Ortega et Murillo co-présidents à vie (79 ans)

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