EVO MORALES

Evo Morales : Le fils de l’Altiplano

Il est né dans une maison en adobe, a grandi en gardant des lamas sur les hauts plateaux boliviens, et a travaillé comme boulanger et trompettiste pour payer ses études. Evo Morales est devenu le premier président indigène de l’histoire de la Bolivie, a gouverné pendant treize ans, a transformé l’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine, avant d’être renversé dans des circonstances que le monde entier débat encore, et de voir sa fin de carrière rattrapée par la justice.


L’enfance des hauts plateaux

Juan Evo Morales Ayma naît le 26 octobre 1959 à Isallawi, dans le canton d’Orinoca, département d’Oruro, sur l’Altiplano bolivien à plus de 3 700 mètres d’altitude. Sa famille est paysanne et aymara, l’un des grands peuples indigènes des Andes. Son père, Dionisio Morales Choque, et sa mère, María Ayma Mamani, ont sept enfants, dont quatre mourront en bas âge. Seuls Evo, sa sœur Esther et son frère Hugo survivent à l’enfance.

La maison familiale est en adobe, briques de terre séchée. La langue parlée à la maison est l’aymara. Evo aide très tôt aux travaux agricoles : il plante, récolte, garde le troupeau de lamas et de moutons. C’est une enfance rude, marquée par la pauvreté et la proximité avec la terre.

Après l’école primaire à Orinoca, il est envoyé à Oruro pour terminer ses études secondaires en 1977. Pour survivre, il multiplie les petits métiers : maçon, ouvrier agricole, boulanger, et même trompettiste dans un orchestre local. Il effectue son service militaire obligatoire entre 1977 et 1978.


Le Chapare et la lutte des cocaleros

En 1978, Morales s’installe dans la région du Chapare, dans les basses terres tropicales du département de Cochabamba. C’est une région de colonisation agricole, où des milliers de paysans andins déplacés cultivent notamment la feuille de coca, plante aux usages traditionnels millénaires dans les Andes (mastication contre l’altitude, infusions rituelles), mais aussi matière première de la cocaïne.

Dans les années 1980 et 1990, sous pression des États-Unis dans le cadre de la « guerre contre la drogue », le gouvernement bolivien lance des programmes massifs d’éradication forcée des cultures de coca. Pour les paysans du Chapare, c’est une attaque contre leur moyen de subsistance et contre leur identité culturelle. Morales s’impose comme leur porte-voix.

Il gravit rapidement les échelons du mouvement syndical paysan : responsable local, puis dirigeant des Fédérations des producteurs de coca du Tropique de Cochabamba. Sa méthode : grèves, blocages de routes, mobilisations massives, négociations acharnées avec le gouvernement. Il devient le symbole de la résistance indigène-paysanne contre un État perçu comme l’instrument de Washington.


L’entrée en politique

Fort de sa base syndicale, Morales fonde et dirige à partir de 1998 le Mouvement vers le socialisme, MAS , créé formellement en 1997. Le MAS se définit comme un mouvement politique d’inspiration socialiste et indigéniste, ancré dans les syndicats paysans et les communautés autochtones.

En 2002, Morales se présente pour la première fois à l’élection présidentielle. Il arrive deuxième avec 20,9 % des voix, résultat remarquable pour un inconnu de la scène nationale. Entre les deux tours, l’ambassadeur américain à La Paz avertit publiquement que les États-Unis couperaient leur aide à la Bolivie si Morales était élu. Cette interférence étrangère se retourne contre son auteur : la popularité de Morales bondit.

En décembre 2005, il remporte l’élection présidentielle dès le premier tour avec 53,7 % des suffrages. C’est une victoire écrasante, sans précédent dans l’histoire récente de la Bolivie. Il a 46 ans. Le 22 janvier 2006, vêtu d’un pull-over à motifs andins plutôt que d’un costume de cérémonie, il prend ses fonctions à Tiwanaku, site archéologique sacré, avant la cérémonie officielle à La Paz. Le message est clair : ce président vient d’ailleurs.


La présidence : nationalisation, Constitution, transformation

La première décision spectaculaire arrive le 1er mai 2006, jour de la fête du Travail. Morales signe un décret de nationalisation des hydrocarbures : l’État reprend « la propriété, la possession et le contrôle total et absolu » de toutes les réserves de gaz naturel, les deuxièmes d’Amérique du Sud après le Venezuela. Les compagnies étrangères ont six mois pour renégocier leurs contrats ou partir. Les revenus pétroliers et gaziers affluent massivement dans les caisses de l’État.

Ces ressources financent une transformation sociale ambitieuse : alphabétisation, réduction de la pauvreté, programmes de santé et de logement, revalorisation des retraites. La Bolivie, l’un des pays les plus pauvres du continent, voit son taux de pauvreté reculer significativement sur la décennie.

En janvier 2009, une nouvelle Constitution est approuvée par référendum. Elle proclame la Bolivie « État plurinational », reconnaissant officiellement les 36 nations indigènes du pays comme co-fondatrices de l’État. Elle renforce les droits des peuples autochtones, leur accorde le droit de créer leurs propres institutions judiciaires, et consacre le contrôle de l’État sur les ressources naturelles. C’est une révolution symbolique et juridique profonde.

Morales est réélu en 2009 puis en 2014. Son bilan économique est réel : croissance soutenue, réduction de la pauvreté, stabilité macroéconomique. Mais les années passant, des tensions apparaissent avec les mouvements environnementalistes, une partie de la gauche intellectuelle, et les institutions démocratiques qu’il tend à concentrer.


La chute : 2019

En 2016, Morales organise un référendum pour modifier la Constitution et pouvoir briguer un quatrième mandat. Il perd le vote. Le tribunal électoral lui permet néanmoins de se présenter en 2019, invoquant ses droits politiques. L’opposition dénonce un coup de force constitutionnel.

Le 20 octobre 2019, l’élection présidentielle tourne au scandale. Dans la nuit du dépouillement, le système de comptage rapide s’interrompt inexplicablement pendant vingt-quatre heures. Quand il reprend, la tendance a changé en faveur de Morales, lui donnant la majorité pour éviter un second tour. L’Organisation des États américains conclut à des « manipulations graves ». Des manifestations massives éclatent dans tout le pays.

Pendant trois semaines, la Bolivie est paralysée. Le 10 novembre 2019, le coup de grâce vient de l’armée : le général Williams Kaliman demande publiquement à Morales de démissionner « pour le bien de la Bolivie ». Morales annonce sa démission le soir même. Le Mexique lui accorde l’asile politique dès le lendemain. Les partisans de Morales parlent de coup d’État ; ses adversaires, de déroute face à la fraude. Des études publiées par des chercheurs du MIT remettront partiellement en cause les conclusions de l’OEA, sans lever toutes les incertitudes. Le débat reste ouvert.


Le retour, les fractures et les ennuis judiciaires

En octobre 2020, son ancien ministre des Finances Luis Arce remporte l’élection présidentielle sous les couleurs du MAS. Morales rentre en Bolivie en novembre 2020. Mais la lune de miel est brève : dès fin 2021, une rupture profonde s’ouvre entre les deux hommes autour du contrôle du parti et de la candidature présidentielle de 2025.

Sur ce fond de guerre fratricide, la justice bolivienne entre en scène. Le parquet ouvre une enquête pour des faits qui auraient eu lieu pendant son mandat : Morales aurait entretenu une relation avec une adolescente de 15 ans et aurait eu avec elle une fille en 2016. En octobre 2024, un mandat d’arrêt est émis contre lui pour « traite d’être humain à l’égard d’une mineure ». Un premier mandat avait déjà été annulé après un recours de la défense ; un second est rendu public le 16 décembre 2024. Morales dénonce une « guerre juridique » orchestrée par Arce pour l’écarter de la course présidentielle. Ses avocats affirment que le dossier avait déjà été examiné et classé en 2020.

Retranché depuis lors dans sa base du Chapare, Morales organise des blocages de routes à répétition pour peser sur la vie politique. En mai 2025, Luis Arce renonce à se représenter. Morales tente de se porter candidat pour les élections prévues en août 2025, malgré les obstacles légaux qui s’accumulent. L’issue est, à l’heure où ces lignes sont écrites, incertaine.


Grandes dates de la vie d’Evo Morales

26 octobre 1959 : Naissance à Isallawi, canton d’Orinoca, Altiplano bolivien.

1977–1978 : Service militaire ; travaille comme maçon, boulanger et trompettiste à Oruro.

1978 : S’installe dans le Chapare ; devient cultivateur de coca (18 ans).

Années 1980–90 : Leader syndical des cocaleros face aux programmes d’éradication américains.

1998 : Prend la direction du Mouvement vers le socialisme (MAS).

Décembre 2002 : Termine deuxième à l’élection présidentielle (43 ans).

18 décembre 2005 : Élu président avec 53,7 % au premier tour (46 ans).

22 janvier 2006 : Prend ses fonctions : premier président indigène de l’histoire de la Bolivie.

2009 et 2014 : Réélections présidentielles.

10 novembre 2019 : Démissionne sous pression de l’armée (60 ans) ; exil au Mexique.

Novembre 2020 : Retour en Bolivie après l’élection de Luis Arce.

Décembre 2024 : Mandat d’arrêt pour « traite d’être humain à l’égard d’une mineure » ; Morales dénonce une persécution judiciaire.

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