GABRIEL GARCIA MARQUEZ

GABRIEL GARCIA MARQUEZ

GABRIEL GARCIA MARQUEZ

Gabriel García Márquez : Le sorcier d’Aracataca qui inventa Macondo et ensorcelait le monde

Il y a des livres qui changent la façon dont une civilisation se raconte. Cent ans de solitude est de ceux-là. Publié en 1967, traduit en plus de quarante langues, vendu à plus de cinquante millions d’exemplaires, il a imposé au monde entier la vision de l’Amérique latine qu’un enfant d’Aracataca avait absorbée dans les histoires de sa grand-mère et les silences de son grand-père colonel. Gabriel García Márquez, « Gabo » pour ses amis et ses lecteurs, est mort le 17 avril 2014 à Mexico, à 87 ans, laissant une œuvre qui restera l’une des plus grandes du XXe siècle.

Le colonel et la vieille aux fantômes

Gabriel José de la Concordia García Márquez naît le 6 mars 1927 à Aracataca, bourg tropical de la côte Caraïbe colombienne, coincé entre la Sierra Nevada de Santa Marta et la mer. Son père, Gabriel Eligio García, télégraphiste puis pharmacien, et sa mère, Luisa Santiaga Márquez, quittent rapidement la ville. Le petit Gabriel est confié à ses grands-parents maternels et passera avec eux ses huit premières années, les plus décisives de sa vie.

Le grand-père, le colonel Nicolás Ricardo Márquez Mejía : que Gabo appelle « Papalelo », est une figure imposante : vétéran libéral de la Guerre des Mille Jours (1899-1902), il fut aussi l’un des rares hommes de la région à témoigner publiquement du massacre des ouvriers bananiers de 1928, perpétré par l’armée pour le compte de la United Fruit Company. García Márquez le décrira comme « son cordon ombilical avec l’histoire et la réalité ». La grand-mère, Tranquilina Iguarán, est une conteuse incomparable qui parle des morts comme des vivants, des présages comme des faits accomplis, et des fantômes comme de membres de la famille, sur le même ton neutre et imperturbable qu’elle emploie pour parler du temps qu’il fait.

C’est précisément ce ton, cette façon de raconter l’extraordinaire comme s’il était banal, que García Márquez revendiquera comme le secret du réalisme magique : « Je raconte exactement comme ma grand-mère me racontait. »

Le Bogotazo et l’entrée dans le journalisme

Adolescent, García Márquez est envoyé à Bogotá pour ses études. Il s’inscrit en droit mais dévore la littérature. La révélation est brutale : il lit La Métamorphose de Kafka et comprend que la littérature peut dire ce que la réalité ordinaire refuse d’admettre. Le 9 avril 1948, l’assassinat du chef libéral Jorge Eliécer Gaitán déclenche le « Bogotazo », insurrection populaire, incendies, chaos dans toute la capitale. Sa pension brûle, l’université ferme. García Márquez se retrouve à Cartagena de Indias, où il entame une carrière de journaliste au quotidien El Universal.

À Barranquilla, il rejoint un cercle d’intellectuels et d’écrivains, le « Grupo de Barranquilla », qui l’initialisent aux grands romanciers modernes : William Faulkner (dont les techniques narratives non linéaires l’éblouissent), Ernest Hemingway (dont la sécheresse du style lui enseigne que moins est plus), Virginia Woolf et James Joyce. Il commence à écrire des nouvelles, puis son premier roman, La Hojarasca (La Feuille de tempête, 1955), clairement influencé par Faulkner.

Paris, la faim et Pas de lettre pour le colonel

En 1955, son patron de El Espectador, le grand quotidien libéral de Bogotá, l’envoie en Europe comme correspondant, en partie pour le mettre à l’abri après un reportage retentissant sur un naufrage de la marine colombienne qui avait irrité le gouvernement. García Márquez étudie le cinéma à Rome, puis s’installe à Paris, où il vit dans une pauvreté quasi absolue, sautant des repas pour s’acheter du papier.

C’est dans ce dénuement parisien qu’il écrit El coronel no tiene quien le escriba (Pas de lettre pour le colonel, publié en 1961), peut-être son œuvre la plus pure : un ancien colonel attend depuis quinze ans la pension militaire qui ne vient jamais, dans un village où le temps s’est arrêté. La maîtrise formelle y est totale, le désespoir retenu, la dignité intacte.

Macondo : dix-huit mois pour un chef-d’œuvre

García Márquez et sa femme Mercedes Barcha : épousée en 1958, avec qui il aura deux fils, Rodrigo et Gonzalo, s’installent à Mexico City au début des années 1960. Il écrit des scénarios pour survivre, publie des nouvelles. Puis, un jour de 1965, sur la route de Mexico à Acapulco, quelque chose se déclenche. Il fait demi-tour, s’enferme dans son bureau et écrit pendant dix-huit mois, laissant Mercedes régler seule les dettes familiales.

Cien años de soledad (Cent ans de solitude) paraît en 1967 à Buenos Aires. Le livre raconte les six générations de la famille Buendía dans le village imaginaire de Macondo : miroir d’Aracataca et métaphore de toute l’Amérique latine, depuis sa fondation jusqu’à son apocalypse finale. Guerres civiles, plagues d’insomnies, filles qui montent au ciel, pluie de fleurs jaunes, une femme si belle qu’elle rend les hommes fous : tout y est dit avec le même sérieux imperturbable. Le tirage initial de 8 000 exemplaires est épuisé en une semaine. Le boom de la littérature latino-américaine, dont Vargas Llosa, Cortázar et Fuentes sont aussi les figures, trouve dans ce roman son monument central.

Le Nobel et la solitude de l’Amérique latine

Le 21 octobre 1982, l’Académie suédoise lui décerne le Prix Nobel de littérature. García Márquez arrive à Stockholm en liquette blanche, le liqui-liqui, tenue traditionnelle des Caraïbes colombiennes, refusant le smoking imposé par le protocole. Son discours, intitulé « La soledad de América Latina » (La Solitude de l’Amérique latine), est une tribune politique autant qu’une méditation littéraire : il y dénonce le mépris de l’Occident pour un continent dont il juge la réalité incroyable et que les Européens refusent de prendre au sérieux, tout en plaidant pour le droit des peuples latinoaméricains à leur propre utopie.

En 1985, El amor en los tiempos del cólera (L’Amour au temps du choléra), histoire d’un homme qui attend cinquante ans la femme qu’il aime, confirme sa maîtrise des romans-fleuves sentimentaux. L’œuvre de García Márquez comprend aussi L’Automne du patriarche (1975), portrait féroce d’un dictateur caribéen solitaire et délirant, et Chronique d’une mort annoncée (1981), roman-enquête à la construction horlogère.

L’amitié cubaine : la seule ombre

Sa trajectoire politique est celle d’un homme de gauche latino-américain engagé, hostile aux dictatures de droite, proche des mouvements de libération. Mais elle comporte une exception notoire : son amitié indéfectible avec Fidel Castro, dont il ne condamna jamais les abus, bénéficiant d’une maison à La Havane et d’un accès direct au Líder Máximo. García Márquez, qui avait utilisé son influence pour obtenir la libération de plusieurs prisonniers cubains, refusa toujours de critiquer publiquement le régime castriste. Cette fidélité lui fut reprochée par une partie de l’intelligentsia latinoaméricaine et internationale.

En 1999, on lui diagnostique un cancer lymphatique. Il subit un traitement, entre en rémission partielle, mais sa santé décline progressivement. En 2012, des proches signalent des signes de démence. Son dernier grand livre, Vivir para contarla (Vivre pour la raconter, 2002), premier volume de ses mémoires, avait été un testament lucide et lumineux.

Gabriel García Márquez meurt le 17 avril 2014 à Mexico City, à 87 ans. Le monde entier lui rend hommage. À Aracataca, la petite ville qui fut Macondo, les habitants pleurent l’enfant qui les avait rendus immortels.


Grandes dates de la vie de Gabriel García Márquez

  • 6 mars 1927 : Naissance à Aracataca, Colombie
  • 1935 env. : Rejoint ses parents à Barranquilla, après huit ans chez ses grands-parents (8 ans)
  • 9 avril 1948 : Bogotazo : assassinat de Gaitán ; García Márquez abandonne le droit, entre en journalisme (21 ans)
  • 1955 : Publie La Hojarasca (premier roman) ; part comme correspondant en Europe (28 ans)
  • 1955-1957 : Rome, Paris, misère, écriture de Pas de lettre pour le colonel (28-30 ans)
  • 1958 : Mariage avec Mercedes Barcha ; deux fils : Rodrigo et Gonzalo (31 ans)
  • 1961 : Publication de Pas de lettre pour le colonel ; s’installe à Mexico (34 ans)
  • 1967 : Cent ans de solitude, tirage épuisé en une semaine à Buenos Aires (40 ans)
  • 1975 : L’Automne du patriarche (48 ans)
  • 1981 : Chronique d’une mort annoncée (54 ans)
  • 21 octobre 1982 : Prix Nobel de littérature ; discours « La soledad de América Latina » (55 ans)
  • 1985 : L’Amour au temps du choléra (58 ans)
  • 1999 : Diagnostic d’un cancer lymphatique (72 ans)
  • 2002 : Vivre pour la raconter (mémoires, tome I) (75 ans)
  • 17 avril 2014 : Décès à Mexico City (87 ans)
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