Manuel Noriega : L’homme de la CIA qui finit en prison pour avoir trop bien appris son métier
Il fut simultanément agent de la CIA, informateur de Fidel Castro et associé de Pablo Escobar. Il dirigea le Panama d’une main de fer pendant six ans, fit décapiter ses opposants, truqua les élections et finit assiégé dans une nonciature apostolique tandis que les soldats américains lui balançaient du hard rock sous les fenêtres. Manuel Noriega est l’une des figures les plus grotesques et les plus révélatrices des guerres froides et des guerres de la drogue qui ont ensanglanté l’Amérique centrale dans la seconde moitié du XXe siècle.
Des origines obscures
La date de naissance de Manuel Antonio Noriega Moreno est elle-même incertaine : les sources indiquent 1934, 1936 ou 1938 selon les documents, une ambiguïté que l’intéressé n’a jamais cherché à dissiper. Ce qui est établi : il naît à Panama City dans un milieu très modeste, d’héritage amérindien, africain et espagnol mêlés. Sa mère meurt de tuberculose alors qu’il est enfant ; son père disparaît peu après. Il grandit dans la misère, recueilli par un tuteur.
Sa sortie de la pauvreté passe par l’armée. Grâce à une bourse, il intègre l’École militaire de Chorrillos à Lima, la même institution qui a formé Velasco Alvarado et Morales Bermúdez, et en sort officier dans les années 1960. De retour au Panama, il se range du côté des putschistes lors du coup d’État du 11 octobre 1968 qui porte Omar Torrijos au pouvoir. C’est là que commence véritablement sa carrière.
Le double agent du Canal
Torrijos récompense la loyauté de Noriega en lui confiant la direction du G-2, les services de renseignement militaires, dès 1970. Le poste est idéal pour un homme de son espèce : il lui permet de tisser simultanément des liens avec toutes les parties en présence, sans jamais en choisir une seule.
La CIA le recrute comme informateur. Il restera sur la masse salariale de l’Agence américaine jusqu’en 1986, touchant des centaines de milliers de dollars pour ses rapports sur les mouvements de guérilla et les réseaux communistes d’Amérique centrale. Dans le même temps, il renseigne les services cubains de Fidel Castro. Et dans le même temps encore, il perçoit de $100 000 à $200 000 par vol de cocaine du cartel de Medellín : auquel s’ajoute une commission mensuelle pouvant atteindre 4 millions de dollars pour laisser les pistes d’aviation panaméennes ouvertes au trafic d’Escobar. Le canal du Panama comme plaque tournante : Noriega a compris avant tout le monde la géographie de la cocaïne.
Le 31 juillet 1981, Omar Torrijos meurt dans un accident d’avion dans des circonstances jamais totalement élucidées, des proches de Noriega accuseront plus tard ce dernier d’avoir fait saboter l’appareil. En 1983, après deux ans de luttes internes, Noriega consolide son emprise, fusionne les forces armées en les rebaptisant Forces de défense du Panama, se décerne le grade de général et devient le maître incontesté du pays.
Le satrape : Spadafora et les élections volées
Le règne de Noriega repose sur la terreur et la corruption. En 1984, il organise des élections présidentielles dont il fait ouvertement truquer le résultat en faveur de son candidat, Nicolás Ardito Barletta : que l’opposition surnomme aussitôt « Fraudito Barletta ».
Le 13 septembre 1985 survient l’épisode qui bascule l’opinion internationale. Hugo Spadafora, médecin, ancien ministre et opposant qui avait publiquement accusé Noriega de trafic de drogue, rentre au Panama depuis le Costa Rica. Il est intercepté à la frontière par des agents des Forces de défense. Son corps est retrouvé deux jours plus tard dans un sac de courrier postal, décapité, portant les traces de tortures prolongées. L’assassinat fait l’effet d’une bombe. Le président Barletta veut ouvrir une enquête, Noriega le contraint à démissionner quarante-huit heures plus tard.
En mai 1989, les élections présidentielles donnent une victoire écrasante à l’opposition menée par Guillermo Endara. Des observateurs internationaux, dont l’ancien président américain Jimmy Carter, attestent de la victoire de l’opposition. Noriega annule les résultats, envoie ses milices, les « Bataillons de la dignité », tabasser Endara et ses colistiers en direct devant les caméras, et installe un gouvernement fantoche.
Just Cause : 27 000 soldats et du hard rock
À Washington, la patience est épuisée. Les grands jurys fédéraux de Miami et de Tampa ont mis Noriega en examen en 1988 pour trafic de drogue, racket et blanchiment d’argent. Le 15 décembre 1989, l’Assemblée nationale panaméenne déclare l’état de guerre avec les États-Unis. Le lendemain, un lieutenant américain est tué à un barrage militaire panaméen.
Le 20 décembre 1989, le président George H.W. Bush lance l’opération Just Cause : 27 000 soldats américains envahissent le Panama. L’opération dure moins d’une semaine. Noriega disparaît dans la nature.
Le 24 décembre 1989, il se réfugie dans la nonciature apostolique du Vatican à Panama City et demande l’asile à l’archevêque. Les forces américaines encerclent le bâtiment et installent d’immenses enceintes acoustiques qui diffusent jour et nuit du hard rock à plein volume, « Panama » de Van Halen, des titres d’AC/DC, des décibels de heavy metal, pour briser psychologiquement le dictateur et en finir avec le surréalisme diplomatique de la situation. La pression psychologique, doublée des interventions du nonce apostolique, finit par avoir raison de lui.
Le 3 janvier 1990, Noriega se rend aux forces américaines. Il est transféré à Miami.
De cellule en cellule jusqu’à la mort
En 1992, un tribunal fédéral de Miami le condamne à 40 ans de prison pour trafic de drogue, racket et blanchiment d’argent. Sa peine est réduite à 17 ans pour bonne conduite. À sa sortie, en 2010, il n’est pas libre pour autant : la France, qui l’avait condamné in absentia à 7 ans de prison pour blanchiment de fonds du cartel de Medellín via des comptes bancaires parisiens, obtient son extradition. Il purge sa peine en France.
En décembre 2011, Panama obtient à son tour son extradition. Il est jugé et condamné pour les assassinats commis sous son régime, notamment celui de Spadafora.
En mars 2017, on lui diagnostique une tumeur cérébrale. Une opération chirurgicale entraîne des complications. Manuel Noriega meurt le 29 mai 2017 dans un hôpital de Panama City, à l’âge de 83 ans selon sa date de naissance officielle. Il avait passé les vingt-sept dernières années de sa vie dans des cellules de trois pays différents, un record judiciaire pour un ancien chef d’État.
Grandes dates de la vie de Manuel Noriega
- 11 février 1934 (date officielle, contestée), Naissance à Panama City
- 1968 : Soutient le coup d’État d’Omar Torrijos ; débuts au G-2 (34 ans)
- 1970 : Nommé chef des services de renseignement militaires (36 ans)
- 31 juillet 1981 : Mort d’Omar Torrijos dans un crash aérien (47 ans)
- 1983 : Commandant des Forces de défense du Panama ; maître de facto du pays (49 ans)
- 1984 : Élections présidentielles fraudées (50 ans)
- 13 septembre 1985 : Assassinat de Hugo Spadafora, corps décapité retrouvé dans un sac postal (51 ans)
- 1988 : Mis en examen par deux grands jurys fédéraux américains (54 ans)
- 7 mai 1989 : Élections annulées ; opposition tabassée en direct (55 ans)
- 20 décembre 1989 : Opération Just Cause : invasion américaine du Panama (55 ans)
- 24 décembre 1989 : Refuge dans la nonciature apostolique du Vatican (55 ans)
- 3 janvier 1990 : Reddition aux forces américaines (55 ans)
- 1992 : Condamné à 40 ans de prison à Miami (58 ans)
- 2010 : Extradé en France ; condamné à 7 ans pour blanchiment (76 ans)
- décembre 2011 : Extradé au Panama (77 ans)
- 29 mai 2017 : Décès à Panama City, complications chirurgicales (83 ans)
