Michelle Bachelet

MICHELLE BACHELET

Michelle Bachelet

Michelle Bachelet : « De Villa Grimaldi au Palais de La Moneda »

La fille du général

Vera Cruz Michelle Bachelet Jeria naît le 29 septembre 1951 à Santiago du Chili. Son père, Alberto Bachelet, est général de brigade de l’armée de l’air chilienne. Sa mère, Ángela Jeria, est archéologue. La famille est de tradition militaire et démocrate-chrétienne, mais Alberto Bachelet est aussi un homme profondément attaché aux institutions constitutionnelles du Chili.

Lorsque Salvador Allende remporte l’élection présidentielle de 1970, Alberto Bachelet choisit de rester fidèle à la légalité républicaine. Il accepte même d’occuper un poste dans le gouvernement socialiste, à la tête de l’Office de distribution alimentaire, dans un pays où la pénurie s’aggrave. Cette loyauté lui sera fatale.

Le 11 septembre 1973, lors du coup d’État du général Pinochet, Alberto Bachelet est immédiatement arrêté, accusé de trahison pour avoir servi Allende. Incarcéré à l’Académie de Guerre aérienne de Santiago, il est soumis à des interrogatoires et des tortures quotidiennes. Le 12 mars 1974, il meurt d’un arrêt cardiaque dans sa cellule, à l’âge de cinquante et un ans. Michelle a vingt-deux ans.

Villa Grimaldi

Michelle Bachelet avait commencé ses études de médecine à l’Université du Chili en 1970. Le coup d’État les interrompt. Membre de la Jeunesse socialiste, elle entre dans la clandestinité. En janvier 1975, deux agents de la DINA : la police secrète de Pinochet, se présentent à son appartement. Michelle et sa mère Ángela sont arrêtées, les yeux bandés, et conduites à Villa Grimaldi, centre de détention secret de Santiago où des centaines de personnes sont torturées et font disparaître. Elles sont séparées, interrogées, menacées. Michelle entend ce qui se passe dans les pièces voisines. Elle et sa mère sont relâchées quelques semaines plus tard, une survie que beaucoup n’ont pas eue.

Elles quittent le Chili. D’abord l’Australie, puis l’Allemagne de l’Est, où Michelle s’installe à Potsdam en 1975 et reprend ses études à l’Université Humboldt de Berlin. Elle se spécialise en pédiatrie, apprend l’allemand couramment, s’immerge dans la culture européenne. En 1979, elle rentre au Chili malgré la dictature toujours en place. Elle obtient son diplôme de médecin à l’Université du Chili en 1982 et exerce comme pédiatre.

Médecin, stratège, ministre

Dans les années 1990, après la fin de la dictature, Bachelet s’engage en politique au sein du Parti socialiste chilien. Mais ce qui la distingue est son double parcours : en parallèle de sa formation médicale, elle se spécialise en stratégie militaire, notamment à l’Académie nationale d’études politiques et stratégiques (ANEPE) au Chili et au Collège interaméricain de défense à Washington. Une ancienne victime de la répression militaire qui maîtrise la pensée stratégique des armées : le paradoxe est saisissant.

En 2000, le président socialiste Ricardo Lagos la nomme ministre de la Santé. Elle y gère notamment la réforme du système de santé publique (plan AUGE). En 2002, Lagos franchit un pas historique : il la nomme ministre de la Défense, faisant d’elle la première femme à occuper ce poste en Amérique latine. Elle doit commander les mêmes forces armées qui ont tué son père et l’ont torturée. Elle le fait avec une autorité saluée par les militaires eux-mêmes.

Première présidente du Chili

Agnostique et mère célibataire de trois enfants, caractéristiques inhabituelles pour un candidat à la présidence dans un pays encore très catholique , Bachelet se présente à l’élection présidentielle de décembre 2005. Au premier tour, elle obtient 46 % des suffrages, insuffisants pour une victoire directe. Le 15 janvier 2006, elle remporte le second tour avec 53,5 % des voix face à Sebastián Piñera, homme d’affaires de centre-droit.

Le 11 mars 2006, elle est investie présidente de la République du Chili. Elle est la première femme élue à la présidence du Chili et la première femme en Amérique latine à accéder à la présidence par élection directe sans être l’épouse ou la veuve d’un dirigeant politique. Dès sa prise de fonctions, elle nomme un cabinet paritaire, dix femmes et dix hommes , une première dans l’histoire du pays.

Son premier mandat (2006-2010) est marqué par le renforcement des programmes sociaux : notamment le système de retraites de solidarité pour les plus pauvres , par une gestion reconnue de la crise économique de 2008, et par la réponse au séisme dévastateur du 27 février 2010 (magnitude 8,8), l’un des plus puissants jamais enregistrés.

ONU Femmes puis retour au pouvoir

En 2010, à la fin de son mandat constitutionnel, la Constitution chilienne issue de l’ère Pinochet interdit deux mandats consécutifs , Bachelet est nommée première directrice exécutive d’ONU Femmes, la nouvelle entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. Elle occupe ce poste jusqu’en 2013.

Elle se représente alors à l’élection présidentielle chilienne de décembre 2013 et remporte le second tour avec environ 62 % des voix, redevenant la seule personnalité à avoir exercé deux fois la présidence du Chili depuis la fin de la dictature. Son second mandat (2014-2018) est plus ambitieux et plus turbulent. Elle fait voter une réforme de l’éducation rendant l’université gratuite pour les 70 % de Chiliens les moins aisés et interdisant les établissements scolaires à but lucratif. Elle abolit le système électoral binominal hérité de Pinochet, rétablissant la représentation proportionnelle. En août 2017, elle fait adopter une loi dépénalisant l’avortement dans trois cas : viol, danger pour la vie de la mère, fœtus non viable, mettant fin à l’une des législations les plus restrictives du monde.

Mais son second mandat est aussi alourdi par un scandale de corruption impliquant son fils Sebastián Dávalos et sa belle-fille dans une affaire de prêts bancaires liés à des transactions immobilières suspectes (affaire dite Caval, 2015). Bachelet présente des excuses publiques, mais sa popularité chute. Les réformes constitutionnelles et la réforme des retraites n’aboutissent pas.

Haut-commissaire de l’ONU et la controverse du Xinjiang

En septembre 2018, Bachelet est nommée Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, pour un mandat de quatre ans. Son bilan est contrasté. Elle condamne publiquement les exécutions de masse en Arabie saoudite, les violations commises au Venezuela, les conditions de détention à la frontière américano-mexicaine. Mais c’est sa gestion du dossier Xinjiang qui cristallise les critiques les plus vives.

En mai 2022, elle effectue une visite en Chine, accueillie par les autorités chinoises dans des conditions strictement contrôlées. Des organisations de défense des droits humains lui reprochent de ne pas avoir accédé librement aux régions ouïghoures. Sous la pression croissante des ONG et de nombreuses délégations diplomatiques, elle publie finalement le rapport de son bureau sur le Xinjiang le 31 août 2022 à 23h47 : littéralement à quelques minutes de la fin de son mandat. Ce rapport conclut à des « violations graves des droits de l’homme » contre les Ouïghours et d’autres communautés musulmanes, pouvant constituer des « crimes contre l’humanité ». Elle n’a pas demandé de second mandat.

Femme de paradoxes vivants, victime et gouvernante, militaire et pédiatre, symbole de réconciliation dans un pays que Pinochet avait brisé , Michelle Bachelet reste l’une des figures politiques les plus singulières que l’Amérique latine ait produites au XXe et XXIe siècle.


Grandes dates de la vie de Michelle Bachelet

  • 29 septembre 1951 : Naissance à Santiago du Chili
  • 12 mars 1974 : Mort de son père Alberto Bachelet, torturé par la dictature de Pinochet (22 ans)
  • Janvier 1975 : Arrestation avec sa mère et détention à Villa Grimaldi (23 ans)
  • 1975–1979 : Exil en Australie puis en Allemagne de l’Est ; études à l’Université Humboldt de Berlin (23–27 ans)
  • 1982 : Diplôme de médecin à l’Université du Chili (30 ans)
  • 2000 : Nommée ministre de la Santé par le président Lagos (48 ans)
  • 2002 : Nommée ministre de la Défense, première femme à ce poste en Amérique latine (50 ans)
  • 15 janvier 2006 : Élue présidente du Chili au second tour avec 53,5 % des voix (54 ans)
  • 2010 : Nommée première directrice exécutive d’ONU Femmes (58 ans)
  • Décembre 2013 : Réélue présidente avec ~62 % des voix (62 ans)
  • 1er septembre 2018 : Prend ses fonctions de Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme (66 ans)
  • 31 août 2022 : Fin de mandat ; publie le rapport sur le Xinjiang à 23h47 (70 ans)

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