Óscar Arias Sánchez : Le président sans armée qui pacifía l’Amérique centrale
Il gouvernait un pays qui n’avait plus d’armée depuis 1948 : fait unique dans l’histoire des États souverains, et c’est précisément cette singularité qui lui donna la crédibilité nécessaire pour s’imposer comme médiateur entre cinq nations déchirées par des guerres civiles financées de l’extérieur. Óscar Arias Sánchez fut président du Costa Rica à deux reprises, Nobel de la Paix en 1987, et l’architecte d’un accord régional qui, en quelques années, mit fin aux conflits armés qui ravageaient l’Amérique centrale. Sa vie illustre ce que peut accomplir la diplomatie d’un petit pays neutre quand elle est portée par une conviction ferme et une intelligence politique aiguisée.
Le fils du café de Heredia
Óscar Rafael de Jesús Arias Sánchez naît le 13 septembre 1940 à Heredia, ville coloniale du centre du Costa Rica, dans une famille de la bourgeoisie caféière. Son père, Juan Rafael Arias Trejos, est avocat ; sa mère, Lylliam Sánchez Cortés, est issue d’une lignée ancrée dans la politique libérale costaricienne. Les Arias sont proches du Partido Liberación Nacional (PLN), le grand parti social-démocrate fondé par José Figueres Ferrer : l’homme qui, en 1948, avait aboli l’armée costaricienne après une courte guerre civile et inscrit cette décision dans la Constitution. Ce geste fondateur, la conversion des casernes en musées et en écoles, imprègnera profondément la vision politique d’Arias.
Il fait ses études secondaires au Collège Saint-Francis à San José, envisage la médecine avant de choisir le droit et les sciences économiques à l’Université du Costa Rica. Il part ensuite en Europe : il étudie à l’Université de Londres puis décroche un doctorat en sciences politiques à l’Université d’Essex en Angleterre. Sa thèse porte sur les groupes de pression et le processus décisionnel au Costa Rica, une formation rigoureuse qui façonne un homme de dossiers plus que de tribunes.
L’apprentissage du pouvoir avec Figueres
De retour au Costa Rica, Arias entre dans l’orbite de Figueres. En 1971, le « Don Pepe » le nomme directeur du Bureau de planification nationale ; de 1972 à 1977, sous la présidence de Figueres, il est ministre de la Planification nationale et de la Politique économique. À ce poste, il acquiert une maîtrise des rouages de l’État qui lui vaudra une réputation de technocrate rigoureux. En 1979, il devient secrétaire général du PLN.
En 1986, il remporte l’élection présidentielle. Il a quarante-cinq ans et prend la tête d’un pays prospère, stable, non armé, au milieu d’une région en flammes.
L’Amérique centrale en guerre : le contexte d’Esquipulas
Pour comprendre ce qu’Arias accomplit, il faut mesurer l’état de l’Amérique centrale en 1986-1987. Au Nicaragua, les Sandinistes gouvernent depuis 1979 et affrontent les Contras : guérilla contre-révolutionnaire financée, armée et entraînée par les États-Unis de Reagan dans le cadre de sa croisade anticommuniste. Au Salvador, la guérilla du FMLN combat un gouvernement soutenu par Washington depuis 1980, plus de 75 000 morts au fil de la décennie. Au Guatemala, la guerre civile menée par Ríos Montt et ses successeurs continue de saigner le pays. Le Honduras sert de base arrière aux Contras nicaraguayens et aux forces américaines. Le Panama est sous la coupe du général Noriega. Chaque conflit est alimenté de l’extérieur par des puissances qui y voient des pions dans la guerre froide.
Reagan propose son propre plan de paix, qui refuse de reconnaître la légitimité du gouvernement sandiniste. Arias refuse cette logique. En février 1987, il soumet à ses homologues centraméricains un plan de paix fondé sur un principe radicalement différent : tous les gouvernements de la région sont légitimes, et la solution ne peut être que négociée, non militaire.
Esquipulas II : le 7 août 1987
Les négociations sont ardues. Les présidents d’El Salvador, du Guatemala, du Honduras et du Nicaragua ont des intérêts divergents, des pressions américaines sur certains d’entre eux et des opinions militaires rétives à l’idée de négocier. Arias use de sa crédibilité de dirigeant d’un pays neutre, sans armée et sans passé répressif, pour maintenir les parties à la table.
Le 7 août 1987, à Esquipulas (Guatemala), les cinq présidents signent l’accord dit Esquipulas II (Procedimiento para establecer la paz firme y duradera en Centroamérica, Procédure pour établir une paix ferme et durable en Amérique centrale). L’accord prévoit :
- Le cessez-le-feu dans tous les pays en conflit
- La création de Commissions nationales de réconciliation dans chaque État
- L’organisation d’élections libres et la garantie des libertés civiques
- La fin de l’aide extérieure aux guérillas et aux forces irrégulières
- La démocratisation des régimes en place
- L’assistance aux réfugiés et aux personnes déplacées
- Un mécanisme de vérification internationale
Le 13 octobre 1987, le Comité Nobel norvégien décerne à Arias le Prix Nobel de la Paix, moins de trois mois après la signature, une rapidité sans précédent qui signale l’importance historique du geste. Arias a 47 ans.
Les effets d’Esquipulas se déploient sur plusieurs années : au Nicaragua, les élections de 1990 portent Violeta Chamorro au pouvoir et entérinent la sortie des Sandinistes (couverte dans notre article sur Chamorro) ; au Salvador, les accords de Chapultepec mettent fin à la guerre en 1992 ; au Guatemala, Álvaro Arzú signe la paix définitive en 1996 (couverte dans notre article sur Arzú). La chaîne causale commence à Esquipulas.
En 1988, Arias consacre l’essentiel de son argent Nobel à fonder la Fondation Arias pour la Paix et le Progrès humain, qui continuera son travail de médiation et de désarmement bien au-delà de ses mandats présidentiels.
Le retour et le second mandat
Après sa présidence (1990), Arias reste une figure internationale majeure. Il milite pour la réduction des ventes d’armes dans les pays en développement et pour la démocratisation. La Constitution costaricienne interdit la réélection depuis 1969 : Arias conteste cette clause devant la Cour constitutionnelle, qui la maintient d’abord (2000), puis la renverse en 2003 sur saisine de ses partisans.
En février 2006, il est réélu président avec une marge très étroite. Son second mandat (2006-2010) est marqué par la négociation du traité de libre-échange CAFTA-DR avec les États-Unis, approuvé de justesse par référendum national en 2007 dans un pays très divisé sur la question, et par des efforts de modernisation économique.
En 2019, plusieurs femmes l’accusent de comportements sexuels déplacés. Arias conteste les accusations. En décembre 2020, toutes les charges formelles sont abandonnées par la justice costaricienne.
Óscar Arias, aujourd’hui dans sa quatre-vingt-quatrième année, demeure l’une des figures les plus respectées de la diplomatie latinoaméricaine.
Grandes dates de la vie de Óscar Arias Sánchez
- 13 septembre 1940 : Naissance à Heredia, Costa Rica, dans une famille caféière
- ~1965-1974 : Études à l’Université du Costa Rica, puis doctorat en sciences politiques à l’Université d’Essex (25-34 ans)
- 1971-1972 : Directeur du Bureau national de planification sous Figueres (31 ans)
- 1972-1977 : Ministre de la Planification nationale (32-37 ans)
- 1979 : Secrétaire général du PLN (39 ans)
- 8 mai 1986 : Élu président du Costa Rica (45 ans)
- février 1987 : Soumet son plan de paix centroaméricain (46 ans)
- 7 août 1987 : Signature des Accords d’Esquipulas II par les 5 présidents centroaméricains (47 ans)
- 13 octobre 1987 : Prix Nobel de la Paix (47 ans)
- 1988 : Fonde la Fondation Arias pour la Paix et le Progrès humain (48 ans)
- 1990 : Fin du premier mandat (50 ans)
- 2003 : Cour constitutionnelle autorise la réélection non consécutive (63 ans)
- février 2006 : Réélu président, second mandat 2006-2010 (65 ans)
- 2007 : Référendum CAFTA-DR approuvé à une faible majorité (67 ans)
- 2019 : Accusations d’agressions sexuelles (78 ans)
- décembre 2020 : Toutes les charges abandonnées (80 ans)
