Pablo Neruda

PABLO NERUDA

Pablo Neruda

Pablo Neruda : « Du Parral à Stockholm, la poésie comme destin »

Le fils du cheminot

Il naît le 12 juillet 1904 à Parral, une ville de la région de Linares, au centre du Chili, sous le nom de Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto. Sa mère, Rosa Neftalí Basoalto, institutrice, meurt le 14 septembre 1904 : moins de deux mois après la naissance de son fils. Son père, José del Carmen Reyes Morales, est employé des chemins de fer. La famille s’installe en 1906 à Temuco, ville de la frontière sud, au cœur du territoire mapuche, entourée de forêts denses et de pluies incessantes. Ce paysage austral, la terre mouillée, les bois sombres, l’odeur de la scie dans les scieries, irrigue toute l’œuvre future du poète.

Le père est un homme rude, hostile à la littérature. Le fils écrit ses premiers poèmes à l’âge de dix ans, en 1914, et les cache. Pour les soustraire aux yeux paternels, il adopte un pseudonyme dès octobre 1920 : Pablo Neruda, emprunté au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). À Temuco, le jeune Ricardo croise Gabriela Mistral, qui dirige l’école locale. Elle l’encourage, lui prête des livres de Dostoïevski, devine en lui une vocation extraordinaire. Deux futurs prix Nobel se reconnaissent dans une salle de classe de Patagonie.

Le jeune prodige et les vingt poèmes

En 1921, Neruda monte à Santiago pour étudier le français et la pédagogie à l’Université du Chili, sans jamais réellement obtenir de diplôme. Il vit dans la misère, mais il publie. En 1923, son premier recueil, Crepusculario, le fait remarquer. L’année suivante, en 1924, à dix-neuf ans, il publie Veinte poemas de amor y una canción desesperada, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée. Le livre devient immédiatement l’un des recueils de poésie les plus lus jamais écrits en espagnol, traduit en des dizaines de langues. La sensualité directe, la mélancolie lumineuse, le corps de la femme mêlé aux paysages du Chili : Neruda trouve d’un coup sa voix et conquiert le monde hispanique.

Les années d’Asie et la nuit intérieure

La gloire ne nourrit pas son homme. En 1927, faute d’argent, Neruda accepte un poste de consul honoraire à Rangoon, en Birmanie, alors colonie britannique sous administration indienne. Il y vit dans un isolement profond, déraciné, sans maîtriser la langue locale. Il enchaîne les postes en Asie : Colombo (Ceylan), Batavia (Java), Singapour. Ces années de solitude radicale et de dépaysement absolu nourrissent une crise créatrice qui produit une œuvre d’une noirceur hallucinatoire : Residencia en la tierra (Résidence sur la terre), dont les deux volumes paraissent en 1933 et 1935. La poésie surréaliste, hermétique, désespérée de ces recueils tranche radicalement avec les Vingt poèmes : Neruda explore les abîmes du moi.

En 1930, à Java, il épouse María Antonieta Hagenaar, une Néerlandaise. Leur fille Malva Marina naît en 1934 atteinte d’hydrocéphalie. Neruda, incapable d’assumer cette paternité douloureuse, s’éloigne progressivement de l’enfant, qui mourra en 1943 aux Pays-Bas. Cette page sombre de sa biographie tranche avec son image de chantre de l’humanité.

L’Espagne, la guerre et le tournant politique

En 1934, Neruda est nommé consul à Barcelone, puis à Madrid. Il se plonge dans la vie littéraire espagnole, noue des amitiés avec Federico García Lorca, Rafael Alberti, Miguel Hernández. En 1936, la guerre civile éclate. García Lorca est assassiné par les franquistes en août. La mort de son ami bascule définitivement Neruda vers l’engagement politique. Il adhère à la cause républicaine, puis au communisme.

En 1939, depuis Paris où il est consul pour l’émigration espagnole, il organise l’embarquement de 2 200 réfugiés républicains espagnols à bord du navire Winnipeg, affrété pour les transporter au Chili. Ce sauvetage, l’une des grandes actions humanitaires de sa vie, reste l’un des actes dont il était le plus fier.

Sénateur, exilé, Canto General

De retour au Chili en 1943, Neruda est élu sénateur en 1945 sous les couleurs du Parti communiste chilien, qu’il rejoint officiellement. Il prononce au Sénat un discours-fleuve dénonçant le président Gabriel González Videla, qui avait trahi ses anciens alliés communistes. En 1948, González Videla fait interdire le Parti communiste et émet un mandat d’arrêt contre Neruda. Des amis le cachent pendant des mois dans des maisons clandestines à travers le Chili. En 1949, il traverse les Andes à cheval, de nuit, avec dans sa sacoche le manuscrit du Canto General, et entre clandestinement en Argentine.

Il vit en exil jusqu’en 1952 : Mexico, URSS, Europe. En 1950, au Mexique, paraît Canto General, le grand poème épique du continent américain, 250 poèmes en 15 sections retraçant l’histoire des Amériques des civilisations précolombiennes aux luttes sociales du XXe siècle. L’édition originale est illustrée par Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros. L’œuvre est traduite dans le monde entier.

Matilde, les maisons, les Odes

De retour au Chili en 1952, Neruda vit une nouvelle vie. Il a rencontré Matilde Urrutia, chanteuse chilienne, lors d’un voyage au Mexique en 1949. Leur liaison secrète, cachée à sa deuxième compagne, Delia del Carril : inspire les Versos del Capitán (1951), publiés anonymement pour ménager Delia. En 1955, la rupture avec Delia est consommée. Neruda épousera Matilde en 1966. Pour elle, il fait construire à Santiago une maison secrète et fantaisiste qu’il nomme La Chascona : le surnom qu’il donne à ses cheveux bouclés. À Valparaíso, il possède La Sebastiana. Sur le Pacifique, à Isla Negra, sa maison-musée face à l’océan, qu’il avait acquise en 1939, est celle où il choisit de mourir et d’être enterré.

Ces années sont aussi celles d’une poésie nouvelle, solaire et populaire : les Odas elementales (1954) chantent l’oignon, la tomate, le pain, les chaussettes, le dictionnaire, les objets du quotidien élevés à la dignité poétique. Neruda veut être compris de tous, lu dans les champs comme dans les universités.

Le Nobel et les derniers jours

En 1971, le prix Nobel de littérature lui est décerné pour « une poésie qui, avec l’action d’une force élémentaire, donne vie au destin et aux rêves d’un continent ». Le 13 décembre 1971, il prononce à Stockholm sa conférence Nobel, Vers la cité splendide, plaidoyer magnifique pour la poésie comme langage universel. Neruda a soixante-sept ans, il est malade, un cancer de la prostate , mais sa voix porte encore.

Il rentre au Chili soutenir son ami Salvador Allende. Le 11 septembre 1973, au moment du coup d’État de Pinochet, Neruda est hospitalisé à Santiago. Les soldats saccagent ses trois maisons. Il apprend la mort d’Allende depuis son lit de malade. Le 23 septembre 1973, douze jours après le coup d’État, il meurt à la clinique Santa María de Santiago. Il a soixante-neuf ans. La cause officielle est une complication de son cancer de la prostate.

Mais en 2023, une équipe médico-légale réunissant des experts du Canada, du Danemark et du Chili publie ses conclusions : de la Clostridium botulinum en quantité considérable a été détectée dans ses restes, une bactérie, précise le rapport, « incompatible avec la vie humaine » en telle concentration. Les chercheurs ne peuvent cependant pas établir avec certitude si cette contamination a été intentionnelle. En février 2024, la cour d’appel chilienne rouvre officiellement l’enquête sur sa mort. La question reste ouverte.

Neruda est enterré à Isla Negra, face au Pacifique qu’il avait tant aimé, aux côtés de Matilde Urrutia. Son œuvre, plus de quarante recueils, est la plus lue de toute la poésie latino-américaine.


Grandes dates de la vie de Pablo Neruda

  • 12 juillet 1904 : Naissance à Parral, Chili, sous le nom de Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto
  • Septembre 1904 : Mort de sa mère, deux mois après sa naissance
  • 1906 : La famille s’installe à Temuco (2 ans)
  • 1914 : Premiers poèmes (10 ans)
  • Octobre 1920 : Adoption définitive du pseudonyme Pablo Neruda (16 ans)
  • 1924 : Publication des Veinte poemas de amor y una canción desesperada (19 ans)
  • 1927 : Nommé consul honoraire à Rangoon, Birmanie (23 ans)
  • 1933–1935 : Publication de Residencia en la tierra (29–31 ans)
  • 1945 : Élu sénateur ; adhésion officielle au Parti communiste chilien (41 ans)
  • 1948 : Mandat d’arrêt ; fuite clandestine à travers les Andes (44 ans)
  • 1950 : Publication du Canto General au Mexique (46 ans)
  • 1954 : Publication des Odas elementales (50 ans)
  • 10 décembre 1971 : Prix Nobel de littérature à Stockholm (67 ans)
  • 23 septembre 1973 : Décès à Santiago, douze jours après le coup d’État de Pinochet (69 ans)
  • Février 2023 : Un rapport médico-légal international révèle la présence de Clostridium botulinum dans ses restes ; l’hypothèse d’un empoisonnement ne peut être exclue
  • Février 2024 : La cour d’appel chilienne rouvre l’enquête sur sa mort
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