Patricio Aylwin

PATRICIO AYLWIN

Patricio Aylwin

Patricio Aylwin : L’homme du NON qui réconcilia le Chili avec lui-même

Son nom reste attaché à l’une des transitions démocratiques les mieux réussies de l’histoire latino-américaine. Patricio Aylwin Azócar dirigea le Chili de 1990 à 1994, après dix-sept ans de dictature militaire, en naviguant avec une habileté rare entre les exigences de la justice et les contraintes d’une démocratie encore fragile. Mais son parcours porte aussi une ombre tenace : en 1973, cet homme de conviction démocratique avait accueilli favorablement le coup d’État qui instaurait la dictature dont il serait, dix-sept ans plus tard, le fossoyeur.

De Viña del Mar aux amphithéâtres de droit

Patricio Aylwin Azócar naît le 26 novembre 1918 à Viña del Mar, station balnéaire de la région de Valparaíso. Son père est magistrat. Il fait des études de droit à l’Université du Chili, dont il sort diplômé en 1943 avec la plus haute distinction, et enseigne ensuite le droit dans les facultés de l’Université du Chili et de l’Université pontificale catholique.

Sa vocation politique est précoce et clairement ancrée dans la tradition démocrate-chrétienne. En 1945, il adhère à la Falange Nacional, courant issu du Partido Conservador qui s’inspire de la doctrine sociale de l’Église. En 1957, il est l’un des cofondateurs du Partido Demócrata Cristiano (PDC). Il en sera président à sept reprises, ce qui en fait l’architecte institutionnel du principal parti centriste chilien. En 1965, il est élu sénateur ; en 1971, il devient président du Sénat.

1973 : la faute originelle

C’est là que la biographie d’Aylwin se complique. En 1973, le Chili est un pays fracturé. Le gouvernement socialiste de Salvador Allende, élu en 1970, heurte violemment les intérêts des classes moyennes et de la droite, et la déstabilisation économique et politique est orchestrée avec l’appui de Washington. Le PDC, sous la pression de son aile droite, s’aligne sur l’opposition radicale à Allende.

Le 22 août 1973, la Chambre des députés, avec les voix du PDC, vote une résolution déclarant le gouvernement Allende inconstitutionnel, texte qui sera interprété comme un feu vert implicite aux militaires. Le 11 septembre 1973, le général Pinochet prend le pouvoir. Aylwin approuve publiquement le coup d’État, estimant qu’il met fin à une dérive vers la dictature communiste, et s’attend à ce que les militaires remettent rapidement le pouvoir aux civils. Il se trompera lourdement.

Cette position hantera Aylwin pour le reste de sa vie. Il reconnaîtra plus tard sa naïveté et son erreur de jugement. Mais pour les victimes de la dictature et leurs familles, la responsabilité morale de ceux qui ont ouvert la voie au coup d’État reste entière.

Résister à Pinochet depuis l’intérieur

Dès que l’ampleur de la répression devient évidente, les « desaparecidos », les tortures de la DINA, les stades transformés en camps de détention, Aylwin prend ses distances avec le régime et s’impose comme l’une des voix les plus constantes de l’opposition démocrate-chrétienne à Pinochet. Il est l’un des rares leaders politiques chiliens à ne pas se taire dans un contexte où se taire est la règle.

Tout au long des années 1970 et 1980, il travaille à construire une coalition d’opposition qui dépasse les clivages partisans traditionnels. En 1988, cette coalition, la Concertación de Partidos por la Democracia, est prête pour l’épreuve de vérité que la Constitution de 1980 a paradoxalement rendu obligatoire : le plébiscite.

Le plébiscite du 5 octobre 1988 : la nuit où le NON l’emporta

La Constitution de Pinochet prévoyait qu’en 1988 les Chiliens seraient appelés à voter pour ou contre la prolongation de son mandat de huit années supplémentaires. Aylwin est la figure centrale de la campagne du NON. La campagne, connue pour avoir inventé un style politique inédit, coloré, optimiste, délibérément non-agressif pour ne pas effrayer les indécis , remporte une victoire historique : le 5 octobre 1988, le NON l’emporte avec 55,99 % des voix. Pinochet est défait dans les urnes.

La transition s’engage. Aylwin négocie avec les militaires et le camp gouvernemental un ensemble de 54 réformes constitutionnelles qui ouvrent la voie à des élections libres, tout en préservant plusieurs verrous institutionnels favorables à l’armée : inamovibilité de Pinochet comme commandant en chef des forces armées, présence de sénateurs désignés, système électoral binominal qui garantit une surreprésentation de la droite.

La présidence : vérité et justice « dans la mesure du possible »

Le 14 décembre 1989, Aylwin remporte l’élection présidentielle. Le 11 mars 1990, il est investi président de la République, premier chef d’État démocratiquement élu depuis Salvador Allende. Lors de la cérémonie, il pleure en rendant hommage aux victimes de la dictature.

L’une de ses premières décisions est de créer la Commission nationale de vérité et de réconciliation, présidée par l’avocat Raúl Rettig : connue depuis comme la Commission Rettig. Son rapport, remis en 1991, documente 2 279 cas de meurtres ou de disparitions entre 1973 et 1990. Dans une allocution télévisée, les yeux brillants, Aylwin demande pardon aux familles des victimes « au nom de la nation » et demande à l’armée d’en faire autant.

Mais c’est sa formule sur la justice qui marquera les esprits, et les décevra en partie : il promet de poursuivre les responsables des crimes « en la medida de lo posible », « dans la mesure du possible ». Cette expression, qui reconnaît les limites imposées par l’armée encore puissante et par la loi d’amnistie de 1978 que Pinochet avait fait voter, sera tantôt défendue comme du réalisme politique courageux, tantôt dénoncée comme l’aveu d’une capitulation devant les bourreaux.

Sur le plan économique, Aylwin maintient les grandes lignes du modèle libéral hérité de Pinochet, croissance, exportations, ouverture, tout en augmentant les dépenses sociales. La proportion de Chiliens vivant dans la pauvreté passe d’environ 40 % en 1989 à environ 33 % en 1993. La stabilité politique permet à l’économie de croître à des taux soutenus. Le modèle de la Concertación, démocratie politique + économie de marché + filet social progressivement renforcé, devient une référence régionale.

Il transmet le pouvoir en mars 1994 à son successeur de la Concertación, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, dans le calme. La démocratie chilienne a survécu à sa première épreuve.

Patricio Aylwin meurt le 19 avril 2016 à Santiago, à l’âge de 97 ans, des suites d’une insuffisance respiratoire. Il reste, dans la mémoire collective chilienne et internationale, la figure centrale d’une transition qui sut éviter à la fois la vengeance et l’amnésie, imparfaitement, mais sans retour à la violence.


Grandes dates de la vie de Patricio Aylwin

  • 26 novembre 1918 : Naissance à Viña del Mar
  • 1943 : Diplômé de droit avec mention, Université du Chili (25 ans)
  • 1945 : Adhère à la Falange Nacional, future PDC (27 ans)
  • 1957 : Cofondateur du Partido Demócrata Cristiano (PDC) (38 ans)
  • 1965 : Élu sénateur (47 ans)
  • 1971 : Président du Sénat (52 ans)
  • 11 septembre 1973 : Approuve le coup d’État de Pinochet contre Allende (54 ans)
  • 5 octobre 1988 : Victoire du NON au plébiscite contre Pinochet (55,99 %) (69 ans)
  • 14 décembre 1989 : Élu président de la République (71 ans)
  • 11 mars 1990 : Investiture ; premier président démocratiquement élu depuis Allende (71 ans)
  • 1991 : Réception du Rapport Rettig : 2 279 meurtres et disparitions documentés ; discours télévisé demandant pardon (72 ans)
  • mars 1994 : Remise du pouvoir à Eduardo Frei Ruiz-Tagle (75 ans)
  • 19 avril 2016 : Décès à Santiago, insuffisance respiratoire (97 ans)
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