RAFAEL CORREA

Rafael Correa : L’économiste qui défia le FMI et laissa un héritage ambigu

Il fit partie de cette génération de dirigeants latino-américains qui, dans les années 2000, rompirent avec les recettes néolibérales imposées par Washington et le Fonds monétaire international. En dix ans de présidence, il transforma l’Équateur en profondeur, réduisant la pauvreté, refondant l’État, défiant les créanciers étrangers , mais accumula aussi les dérives autoritaires qui finirent par ternir son bilan. Condamné par contumace pour corruption, réfugié en Belgique, Rafael Correa reste l’une des figures les plus débattues de l’Amérique latine du XXIe siècle.

Guayaquil, le secret du père et les études en Europe

Rafael Vicente Correa Delgado naît le 6 avril 1963 à Guayaquil, principal port et ville la plus peuplée de l’Équateur. Sa famille appartient à la petite classe moyenne, son père, Rafael Correa Icaza, originaire de la province de Los Ríos, est employé. Mais la biographie familiale cache un secret douloureux : quand Rafael a cinq ans, son père est arrêté et emprisonné trois ans aux États-Unis pour avoir tenté d’introduire de la drogue en contrebande. Le fils n’apprend les faits que bien plus tard, à dix-huit ans. Cette blessure intime, il ne l’évoquera que rarement.

Jeune, il s’engage dans le mouvement scout et se révèle d’une intelligence précoce. Il étudie l’économie à l’Université Catholique de Guayaquil, puis part en Europe : il décroche un master en économie à l’Université de Louvain (Belgique), où il rencontre sa future épouse, la Belge Anne Malherbe, avec qui il aura trois enfants, puis un doctorat en économie à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign. Spécialiste des politiques de développement et des théories hétérodoxes, il rentre en Équateur comme professeur d’économie à Guayaquil.

Le ministre qui dit non au FMI

En avril 2005, le président Alfredo Palacio, qui vient de succéder au président renversé par des manifestations populaires, nomme Correa ministre de l’Économie et des Finances. L’épisode est bref mais révélateur. Correa refuse de rembourser une dette contractée envers le FMI via un fonds pétrolier et propose de rediriger ces ressources vers la santé et l’éducation. Face aux pressions de Washington et des institutions financières internationales, et sans soutien de Palacio, il démissionne après quatre mois : mais sort de l’épisode avec une réputation de nationaliste économique inflexible.

En 2006, il fonde Alianza PAIS (Patria Altiva I Soberana), mouvement politique de gauche qui promet une « révolution citoyenne » contre les partis traditionnels et les élites. Le 26 novembre 2006, il remporte l’élection présidentielle au second tour avec 56,7 % face au milliardaire conservateur Álvaro Noboa. Il prend ses fonctions le 15 janvier 2007 comme 45e président de l’Équateur.

La Révolution citoyenne : refonder l’État

La pièce maîtresse du premier mandat est la nouvelle Constitution, approuvée par référendum le 28 septembre 2008 avec 63,9 % des suffrages. Rédigée par une Assemblée constituante élue à cet effet, elle est l’une des plus avancées du monde sur plusieurs points : elle reconnaît l’Équateur comme État plurinational (première reconnaissance constitutionnelle des peuples indigènes), consacre des droits de la Nature (Pacha Mama), une première mondiale , garantit l’accès universel à la santé et à l’éducation, et réforme en profondeur les institutions.

En décembre 2008, Correa prend une décision spectaculaire : il déclare la partie de la dette extérieure libellée en obligations rachetables « immorale et illégitime », héritée, selon lui, de gouvernements corrompus, et cesse d’en rembourser le capital. L’Équateur rachète finalement ces titres à 35 centimes pour un dollar, économisant des milliards. L’opération est saluée par les économistes hétérodoxes, condamnée par les marchés financiers.

En octobre 2007, l’Équateur réintègre l’OPEP après quinze ans d’absence. En juin 2009, Correa adhère à l’ALBA, le bloc bolivarien de Chávez. Les liens avec le Venezuela, Cuba, la Bolivie de Morales, l’Argentine des Kirchner et le Brésil de Lula sont étroits.

Le bilan social : des chiffres réels

Les résultats économiques et sociaux de la décennie Correa sont réels et documentés. La pauvreté tombe de 38 % à 22,5 % entre 2006 et 2014. La pauvreté extrême passe de 16,9 % à 8,6 %. Le coefficient de Gini : qui mesure les inégalités, recule de 0,54 à 0,47. Les dépenses publiques en éducation doublent ; les dépenses en santé progressent fortement. Des centaines de kilomètres de routes, d’hôpitaux, d’écoles et de centrales hydroélectriques sont construits.

Les ombres : presse, Yasuní, contradictions

Le bilan comporte aussi des zones d’ombre profondes. Correa entretient une relation conflictuelle avec la presse : il intente des poursuites contre des journalistes et des médias critiques, utilise des ressources du renseignement pour supprimer des contenus critiques en ligne, et fait adopter en 2013 une Loi organique de communication qui réduit l’espace des médias privés et crée un régulateur accusé de servir le pouvoir. Reporters Sans Frontières le classe régulièrement parmi les présidents les plus répressifs envers la presse.

La contradiction la plus symbolique concerne l’initiative Yasuní-ITT. En 2007, devant l’ONU, Correa propose un pacte inédit : l’Équateur s’engage à laisser sous terre les quelque 900 millions de barils de pétrole du parc national Yasuní, l’un des écosystèmes les plus riches de la planète, où vivent des peuples indigènes en isolement volontaire , à condition que la communauté internationale verse 3,6 milliards de dollars sur dix ans (la moitié des revenus escomptés). L’initiative est saluée comme une révolution dans la pensée environnementale.

Le 15 août 2013, Correa abandonne l’initiative. Seul 1 % des fonds promis a été versé, dit-il. Il autorise le forage dans le Yasuní. Les communautés indigènes et les écologistes crient à la trahison. En 2023, un référendum populaire, sous un autre gouvernement, ordonnerait l’arrêt des forages.

En juin 2012, Correa accorde l’asile politique à Julian Assange dans l’ambassade d’Équateur à Londres, geste de défi envers Washington et Londres, acclamé à gauche. Mais la coexistence dure sept ans, dans une tension croissante, jusqu’à ce que son successeur Lenín Moreno retire l’asile en avril 2019 et permette l’arrestation d’Assange.

La trahison de Moreno et la condamnation

En 2017, constitutionnellement limité, Correa choisit de ne pas se représenter et soutient Lenín Moreno : son ancien vice-président, comme successeur. Moreno gagne en avril 2017. Mais dès ses premières semaines au pouvoir, il rompt avec Correa, se rapproche du FMI, démantèle des programmes sociaux et autorise des enquêtes sur d’anciens membres du gouvernement Correa.

Le 7 avril 2020, un tribunal équatorien condamne Correa in absentia à huit ans de prison et vingt-cinq ans d’inéligibilité pour avoir accepté des pots-de-vin en échange de contrats publics entre 2012 et 2016 : infraction qualifiée de « cohecho agravado ». Correa nie les faits et dénonce une persécution politique. Interpol refuse d’émettre un mandat d’arrestation international, jugeant l’affaire « de toute évidence politique ». La Belgique lui accorde l’asile politique.

En 2022, l’Équateur engage formellement une procédure d’extradition depuis Bruxelles. Correa continue de diriger à distance Alianza PAIS et reste une force politique déterminante dans les élections équatoriennes.


Grandes dates de la vie de Rafael Correa

  • 6 avril 1963 : Naissance à Guayaquil, Équateur
  • ~1968 : Arrestation de son père pour trafic de drogue aux États-Unis (5 ans)
  • ~1985-1999 : Études à Guayaquil, Louvain (Belgique), Illinois (PhD) (22-36 ans)
  • avril–août 2005 : Ministre de l’Économie ; démissionne après refus de rembourser le FMI (42 ans)
  • 2006 : Fonde Alianza PAIS (43 ans)
  • 26 novembre 2006 : Élu président avec 56,7 % au second tour (43 ans)
  • 15 janvier 2007 : Inauguration comme 45e président de l’Équateur (43 ans)
  • 23 octobre 2007 : L’Équateur réintègre l’OPEP après 15 ans d’absence (44 ans)
  • 2007 : Initiative Yasuní-ITT présentée à l’ONU (44 ans)
  • 28 septembre 2008 : Nouvelle Constitution approuvée par référendum (63,9 %) (45 ans)
  • décembre 2008 : Défaut partiel sur la dette extérieure ; obligations rachetées à 35 % (45 ans)
  • juin 2009 : Entrée de l’Équateur dans l’ALBA (46 ans)
  • juin 2012 : Asile accordé à Julian Assange à l’ambassade d’Équateur à Londres (49 ans)
  • 2013 : Loi organique de communication, critiquée pour restriction de la presse (50 ans)
  • 15 août 2013 : Abandon de l’initiative Yasuní-ITT ; feu vert au forage (50 ans)
  • 2017 : Fin de la présidence ; part pour la Belgique (54 ans)
  • 7 avril 2020 : Condamné in absentia à 8 ans de prison et 25 ans d’inéligibilité (57 ans)
  • 2022 : Procédure d’extradition lancée depuis Bruxelles (59 ans)
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