Rigoberta Menchu

RIGOBERTA MENCHU

Rigoberta Menchu

Rigoberta Menchú : La voix maya qui fit entendre le silence des peuples indigènes

En 1992, le Comité Nobel norvégien attribue le Prix de la Paix à une femme qui n’a pas encore trente-quatre ans, qui n’a jamais dirigé d’armée ni d’État, et dont la langue maternelle n’est pas l’espagnol mais le quiché : l’une des langues mayas du Guatemala. C’est la première fois qu’un Nobel de la paix récompense une représentante des peuples indigènes des Amériques. Le monde entier découvre alors une trajectoire marquée par les deuils les plus violents, une résistance inébranlable et un livre qui avait déjà changé la perception internationale d’une guerre dont personne, ou presque, ne voulait parler.

L’enfant de Chimel et les plantations de café

Rigoberta Menchú Tum naît le 9 janvier 1959 à Chimel, hameau du département du Quiché, dans les hautes terres de l’ouest guatemaltèque. Elle est d’ethnie quiché maya, groupe indigène majoritaire dans sa région, et grandit dans la misère structurelle des communautés paysannes du Guatemala : dès l’enfance, elle accompagne sa famille dans les migrations saisonnières vers les plantations de café et de coton de la côte pacifique, où les conditions de travail des mozos colonos, journaliers indigènes, frôlent le servage.

Son père, Vicente Menchú Pérez, est un homme d’une stature morale rare dans sa communauté : catéchiste catholique, il est aussi un organisateur paysan qui refuse la soumission aux grands propriétaires. Sa mère, Juana Tum Kótoja, est sage-femme et guérisseuse traditionnelle. Tous deux transmettent à leurs enfants une conscience aiguë de l’injustice et la conviction que la résistance est un devoir.

Naissance d’une militante : le CUC

À la fin des années 1970, la guerre civile guatémaltèque s’intensifie. L’armée étend ses opérations de « tierra arrasada », terre brûlée, contre les communautés paysannes soupçonnées de soutenir la guérilla de l’URNG. En 1978, Rigoberta Menchú contribue à la fondation du CUC (Comité de Unidad Campesina), organisation syndicale paysanne qui regroupe des milliers d’indígènes et de ladinos pauvres. Elle y travaille comme organisatrice, apprenant l’espagnol pour pouvoir communiquer au-delà de sa communauté linguistique.

La répression frappe sa famille avec une violence qui dépasse l’entendement. En 1979, son frère Patrocinio est capturé par l’armée, torturé et assassiné. Rigoberta dit avoir assisté à sa mort. L’année suivante, le drame s’amplifie.

L’ambassade d’Espagne en flammes

Le 31 janvier 1980 reste l’une des dates les plus tragiques de l’histoire guatémaltèque. Un groupe de paysans indigènes, d’étudiants et de militants, dont Vicente Menchú : occupe l’ambassade d’Espagne à Guatemala City pour dénoncer devant la communauté internationale les massacres militaires dans les campagnes. L’ambassadeur espagnol, Máximo Cajal, tente de négocier une sortie pacifique. Le gouvernement guatémaltèque refuse tout dialogue : la police et les forces de sécurité prennent d’assaut le bâtiment et y déclenchent un incendie.

Trente-sept personnes périssent dans les flammes : dont l’ancien vice-président guatémaltèque Adolfo Molina Orantes, d’anciens hauts fonctionnaires, trois diplomates espagnols et la quasi-totalité des occupants indigènes. Vicente Menchú est du nombre. L’ambassadeur Cajal survit de justesse. L’Espagne rompt ses relations diplomatiques avec le Guatemala. Le monde est choqué, brièvement.

Quelques semaines plus tard, Juana Tum Kótoja est enlevée par l’armée, torturée et assassinée. Rigoberta Menchú a perdu son père, sa mère et son frère en moins d’un an.

Le livre : une semaine à Paris, une onde de choc mondiale

Contrainte à l’exil au Mexique, Menchú poursuit son militantisme depuis l’étranger. En 1982, à Paris, elle rencontre l’ethnologue vénézuélienne Elisabeth Burgos-Debray. Pendant une semaine, elle lui raconte sa vie en espagnol, langue qu’elle a apprise comme adulte. Burgos-Debray transcrit, organise et édite ces entretiens. Le livre paraît en 1983 sous le titre Moi, Rigoberta Menchú : une vie et une voix, la révolution au Guatemala, en français d’abord, puis en espagnol sous le titre original Me llamo Rigoberta Menchú y así me nació la conciencia.

L’impact est immédiat et considérable. En pleine guerre froide, alors que l’administration Reagan soutient les régimes militaires centraméricains au nom de la lutte anticommuniste, le témoignage de Menchú brise le silence officiel et porte devant l’opinion mondiale le récit des massacres, de la misère des indigènes et de la résistance populaire. Le livre est traduit en plus de trente langues et devient un classique des études postcoloniales et des droits humains.

Le Nobel 1992 : un coup de tonnerre symbolique

En octobre 1992 : l’année du 500e anniversaire de l’arrivée de Colomb en Amérique, chargée d’une symbolique explosive , le Comité Nobel lui décerne le Prix Nobel de la Paix. Elle est alors la plus jeune lauréate de l’histoire du prix, et la première personne indigène à le recevoir. Le Comité salue « son travail pour la justice sociale et la réconciliation ethnoculturelle fondée sur le respect des droits des peuples indigènes. »

Elle utilise une partie du prix, 1,2 million de dollars : pour créer la Fondation Rigoberta Menchú Tum, dédiée aux droits des peuples indigènes à travers les Amériques.

La controverse Stoll et la question du témoignage

En 1999, l’anthropologue américain David Stoll publie Rigoberta Menchú and the Story of All Poor Guatemalans, remettant en cause certains détails du témoignage : la scolarité de Menchú (présentée comme quasi nulle dans le livre alors qu’elle aurait fréquenté des internats catholiques), des circonstances précises de certains décès, des événements dont elle aurait dit être témoin sans y avoir assisté directement.

La polémique est vive. Certains conservateurs américains en profitent pour réclamer le retrait du Nobel. Menchú répond que son livre est un « testimonio collectif », genre littéraire latino-américain qui parle au nom d’une communauté, pas une stricte autobiographie, et que l’essentiel de son récit, les massacres et la répression, est corroboré par des dizaines d’autres sources et confirmé par le rapport de la CEH en 1999. Le Comité Nobel confirme qu’il ne retirera pas le prix. La majorité des chercheurs conclut que, si certains détails peuvent être inexacts ou empruntés à d’autres témoignages, la réalité de la violence décrite est incontestable.

Candidate présidentielle et militante jusqu’à présent

Après les accords de paix de 1996, Menchú rentre au Guatemala. Elle crée le parti indigène Winaq et se présente à l’élection présidentielle en 2007 (environ 3 % des voix) et en 2011 (résultat comparable). Ces scores modestes reflètent moins un rejet de sa personne qu’une fracture entre son statut de symbole international et la réalité électorale d’un pays où les structures de pouvoir traditionnelles restent très solides.

En 2015, elle salue la condamnation par un tribunal guatémaltèque des policiers responsables de l’incendie de l’ambassade d’Espagne, trente-cinq ans après la mort de son père.

Rigoberta Menchú est aujourd’hui l’une des voix les plus écoutées du mouvement mondial pour les droits des peuples indigènes.


Grandes dates de la vie de Rigoberta Menchú

  • 9 janvier 1959 : Naissance à Chimel, département du Quiché, Guatemala
  • 1978 : Cofonde le CUC (Comité de Unidad Campesina) (19 ans)
  • 1979 : Son frère Patrocinio est torturé et assassiné par l’armée (20 ans)
  • 31 janvier 1980 : Son père Vicente Menchú périt dans l’incendie de l’ambassade d’Espagne : 37 morts (21 ans)
  • 1980 : Sa mère Juana Tum Kótoja est kidnappée, torturée et assassinée (21 ans)
  • 1981 : Exil au Mexique (22 ans)
  • 1982 : Raconte sa vie à Elisabeth Burgos-Debray à Paris (23 ans)
  • 1983 : Publication de Moi, Rigoberta Menchú, traduit en plus de 30 langues (24 ans)
  • octobre 1992 : Prix Nobel de la Paix ; plus jeune lauréate et première indigène (33 ans)
  • 1993 : Fonde la Fondation Rigoberta Menchú Tum (34 ans)
  • 1999 : Rapport CEH : génocide reconnu ; controverse Stoll ; Nobel confirmé (40 ans)
  • 2007 : Première candidature présidentielle guatémaltèque avec le parti Winaq (~3 %) (48 ans)
  • 2011 : Seconde candidature présidentielle (52 ans)
  • 2015 : Condamnation judiciaire des responsables de l’incendie de l’ambassade d’Espagne (56 ans)

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