
Simón Bolívar : Le Libertador qui libéra six nations et mourut dans l’oubli
Il est l’homme qui a fait traverser les Andes à une armée de gueux, battu les Espagnols sur cinq théâtres de guerre différents et donné son nom à une nation. Il est aussi l’homme qui a vu son rêve d’une Amérique latine unie se désintégrer de son vivant, et qui est mort à 47 ans, tuberculeux et abandonné, en route vers un exil qu’il n’a jamais atteint. Simón Bolívar est la figure fondatrice de l’Amérique du Sud indépendante, et l’une de ses plus grandes tragédies.
L’orphelin de Caracas
Simón José Antonio de la Santísima Trinidad Bolívar y Palacios naît le 24 juillet 1783 à Caracas, au sein d’une des familles créoles les plus riches de la capitainerie générale du Venezuela. Son père, Juan Vicente Bolívar, meurt d’une tuberculose alors que Simón n’a que trois ans ; sa mère, María de la Concepción Palacios y Blanco, disparaît à son tour quand il en a neuf. L’enfant est confié à son oncle, Don Carlos Palacios, homme austère et peu chaleureux, et à sa nourrice esclave Hipólita, dont il dira plus tard qu’elle fut sa « véritable mère ».
Sa formation intellectuelle est assurée par deux esprits exceptionnels. Andrés Bello, futur grand humaniste hispano-américain, lui enseigne les lettres et les sciences. Mais c’est Simón Rodríguez : philosophe excentrique, admirateur de Rousseau, qui forge son caractère et ses convictions politiques. Rodríguez lui inculque les idéaux des Lumières, la conviction que l’Amérique doit rompre avec l’Espagne et inventer sa propre modernité.
En 1799, Bolívar part en Espagne achever son éducation. Il y rencontre María Teresa Rodríguez del Toro, qu’il épouse à Madrid en 1802. Le couple rentre à Caracas. Huit mois plus tard, María Teresa meurt de la fièvre jaune. Bolívar n’a pas vingt ans. Il jure de ne jamais se remarier. Il tiendra parole, mais sa vie sentimentale sera tumultueuse, jusqu’à Manuela Sáenz, l’Équatorienne passionnée qui lui sauvera la vie.
Le serment de Rome et le retour au combat
De retour en Europe après la mort de María Teresa, Bolívar parcourt la France et l’Italie. C’est à Rome, sur le Monte Sacro, le 18 août 1805, en présence de Simón Rodríguez, qu’il prononce son serment fameux : libérer l’Amérique du joug espagnol. L’authenticité de l’épisode, consigné tardivement par Rodríguez, en 1850 : est discutée par les historiens, mais le serment est devenu l’acte fondateur de la légende bolivarienne.
Il rentre en 1807 au Venezuela. Le continent est en ébullition : les guerres napoléoniennes ont fragilisé la Couronne espagnole, et les élites créoles saisissent l’occasion. Le 5 juillet 1811, le Venezuela déclare son indépendance. Mais la première République s’effondre dès 1812, écrasée par les forces royalistes et les milices des llaneros (cavaliers des plaines). Bolívar s’exile en Nouvelle-Grenade (l’actuelle Colombie).
La guerre à mort et la libération du Venezuela
En 1813, Bolívar mène la Campaña Admirable : en quelques mois, il reconquiert le Venezuela et entre triomphalement à Caracas en juillet 1813. C’est là qu’il reçoit le titre de « Libertador ». Il proclame aussi la « guerra a muerte », la guerre à mort, déclarant que tout Espagnol qui ne combat pas pour l’indépendance sera exécuté. La violence est totale, des deux côtés.
La deuxième République s’effondre à son tour en 1814, après la défaite de La Puerta. Bolívar s’exile en Jamaïque, où il rédige en 1815 sa « Lettre de Jamaïque », texte prophétique qui analyse les causes de l’indépendance et dessine l’avenir du continent. Il obtient le soutien du président haïtien Alexandre Pétion, qui lui fournit hommes et matériel.
En 1816-1817, il revient au Venezuela et établit sa base à Angostura, sur l’Orénoque. C’est de là qu’il prépare son coup de génie militaire : la traversée des Andes.
Boyacá, Carabobo, Ayacucho : la reconquête d’un continent
À l’été 1819, Bolívar conduit environ 2 500 hommes depuis les plaines de l’Orénoque jusqu’en Nouvelle-Grenade, franchissant les Andes par des cols à plus de 4 000 mètres en pleine saison des pluies. Des centaines de soldats meurent de froid et d’épuisement. L’effet de surprise est total. Le 7 août 1819, à la bataille de Boyacá, les royalistes sont écrasés. Bogotá est libérée trois jours plus tard. En décembre 1819, le Congrès d’Angostura proclame la Grande-Colombie : État fédéral réunissant le Venezuela, la Nouvelle-Grenade et l’Équateur, dont Bolívar devient président.
Le 24 juin 1821, à la bataille de Carabobo, le Venezuela est définitivement libéré. Le 24 mai 1822, son fidèle lieutenant Antonio José de Sucre remporte la bataille de Pichincha, libérant Quito et l’Équateur. Bolívar entre dans la ville en triomphateur. C’est là qu’il rencontre Manuela Sáenz, épouse d’un commerçant anglais, qui devient sa compagne et sa confidente jusqu’à la fin.
En juillet 1822 à Guayaquil, Bolívar rencontre l’Argentin José de San Martín, libérateur du Río de la Plata et du Chili. Les deux hommes s’entretiennent en tête-à-tête pendant plusieurs heures. On ne saura jamais avec certitude ce qui se dit. San Martín quitte la réunion et renonce à poursuivre la guerre au Pérou, Bolívar prend le relais.
Le 6 août 1824, à la bataille de Junín, les Espagnols sont mis en déroute au Pérou. Le 9 décembre 1824, Sucre remporte la bataille d’Ayacucho : la dernière grande victoire des indépendantistes, qui met fin à la présence militaire espagnole en Amérique du Sud continentale. Le 6 août 1825, le Haut-Pérou proclame son indépendance et, en hommage au Libertador, se nomme Bolivie.
La désillusion et la mort
L’œuvre accomplie est immense. Mais Bolívar voulait plus : une Amérique hispanique unie dans une grande confédération. Il rêvait d’un continent fort face aux puissances européennes et aux États-Unis naissants. Ce rêve se fracasse sur les rivalités régionales, les intérêts des oligarchies locales et les ambitions des caudillos.
La Grande-Colombie se lézarde. Le 25 septembre 1828, Bolívar échappe de justesse à un attentat à Bogotá grâce à Manuela Sáenz, qui lui permet de fuir par une fenêtre, elle restera dans l’histoire comme « la Libératrice du Libertador ». En 1829-1830, le Venezuela puis l’Équateur font sécession. La Grande-Colombie n’existe plus.
Le 4 mai 1830, sa démission est acceptée. Il quitte Bogotá le 8 mai. En juin, il apprend l’assassinat de Sucre, celui qu’il considérait comme son successeur naturel. Épuisé, ruiné, atteint d’une tuberculose avancée, il se rend à Santa Marta sur la côte caraïbe pour tenter de s’embarquer vers l’Europe. Il n’en a plus la force.
Simón Bolívar meurt le 17 décembre 1830 dans une hacienda près de Santa Marta, à l’âge de 47 ans. Il est presque seul. Ses dernières paroles, rapportées par ses proches, auraient été : « Colombiens, mes derniers vœux sont pour le bonheur de la patrie. Si ma mort contribue à faire cesser les partis et à consolider l’Union, je descendrai tranquille dans le tombeau. »
Grandes dates de la vie de Simón Bolívar
- 24 juillet 1783 : Naissance à Caracas dans une famille créole fortunée
- 1786 : Mort de son père (3 ans)
- 1792 : Mort de sa mère ; orphelin confié à son oncle (9 ans)
- 1802 : Mariage avec María Teresa Rodríguez del Toro à Madrid (18 ans)
- 1803 : Mort de María Teresa de la fièvre jaune (19 ans)
- 18 août 1805 : Serment du Monte Sacro à Rome (22 ans)
- 5 juillet 1811 : Déclaration d’indépendance du Venezuela (28 ans)
- 1815 : Exil en Jamaïque ; rédaction de la Lettre de Jamaïque (31 ans)
- 7 août 1819 : Victoire de Boyacá ; Nouvelle-Grenade libérée (36 ans)
- décembre 1819 : Proclamation de la Grande-Colombie (36 ans)
- 24 juin 1821 : Bataille de Carabobo ; Venezuela définitivement libéré (38 ans)
- 24 mai 1822 : Bataille de Pichincha ; Équateur libéré (39 ans)
- juillet 1822 : Rencontre de Guayaquil avec San Martín (39 ans)
- 9 décembre 1824 : Bataille d’Ayacucho ; fin de la présence militaire espagnole (41 ans)
- 6 août 1825 : Création de la Bolivie, nommée en son honneur (42 ans)
- 25 septembre 1828 : Attentat à Bogotá ; sauvé par Manuela Sáenz (45 ans)
- 4 mai 1830 : Démission acceptée ; dissolution de la Grande-Colombie (46 ans)
- 17 décembre 1830 : Décès à Santa Marta, tuberculose (47 ans)
