Álvaro Uribe : « Le président de la manière forte »
Le fils du ganadero antioqueño
Álvaro Uribe Vélez naît le 4 juillet 1952 à Medellín, capitale du département d’Antioquia, en Colombie. Son père, Alberto Uribe Sierra, est éleveur et propriétaire terrien, un ganadero de la tradition rurale antioqueña, attaché à sa terre et à ses bêtes. Sa mère, Laura Vélez, est militante pour les droits des femmes et siège comme conseillère municipale à Salgar, bourg de l’Antioquia où la famille possède une hacienda. Álvaro est l’aîné de cinq enfants. Il grandit entre Medellín et la campagne de l’Antioquia, dans une Colombie que déchirent déjà les premières guérillas.
En 1977, il obtient son diplôme de droit à l’Université d’Antioquia. Il entreprend ensuite une carrière dans l’administration : nommé directeur de l’aéronautique civile colombienne (1980-1982), il est brièvement maire de Medellín en 1982, poste qu’il occupe cinq mois avant de passer au niveau national. En 1986, il est élu sénateur, mandat qu’il renouvelle jusqu’en 1994. Entre 1995 et 1997, il gouverne l’Antioquia comme gouverneur, s’y forgeant une réputation de dirigeant intransigeant face aux guérillas. Il complétera plus tard sa formation à Harvard (1993) et à Oxford (1998-1999, bourse Chevening-Simón Bolívar).
Le meurtre du père
Le 14 juin 1983, la vie d’Uribe bascule. Son père, Alberto Uribe Sierra, se rend en hélicoptère à la hacienda familiale de Guacharacas, en Antioquia, accompagné de deux de ses enfants. Un commando des FARC : qui cherche à s’emparer de la propriété, les prend pour cible. Alberto Uribe s’oppose à l’attaque. Il est abattu. Il avait cinquante-six ans.
Cet assassinat marque Álvaro Uribe pour le reste de sa vie. Il n’en fera pas mystère : c’est à partir de ce drame qu’il construit politiquement sa conviction que les guérillas communistes, et en premier lieu les FARC, constituent le mal central de la Colombie, et qu’elles doivent être détruites militairement, sans concession.
La victoire de 2002 et la Sécurité démocratique
En 2002, Uribe se présente à la présidence hors des partis traditionnels (libéral et conservateur), sur une plateforme centrée sur la sécurité. La Colombie traverse alors une crise aiguë : les FARC contrôlent des pans entiers du territoire, les enlèvements et massacres se multiplient, les grandes villes sont sous la menace permanente des bombes. La lassitude de la population est immense. Uribe remporte l’élection au premier tour avec 53 % des voix, score inédit dans l’histoire récente du pays.
Il met en œuvre ce qu’il appelle la Politique de sécurité démocratique : augmentation massive des effectifs militaires, de 313 000 hommes en 2002 à 441 000 en 2010 , déploiement de l’armée et de la police dans des régions abandonnées depuis des décennies, réseau de milices civiles d’information, et appui financier et logistique massif des États-Unis dans le cadre du Plan Colombie. Les résultats sont réels : les homicides, les enlèvements et les massacres reculent significativement. Les FARC sont refoulées dans des zones de plus en plus reculées. Uribe est réélu en 2006 avec 62 % des voix après un amendement constitutionnel autorisant un second mandat.
L’accord avec les paramilitaires et ses ambiguïtés
Parallèlement à la guerre contre les guérillas, Uribe négocie avec les Autodefensas Unidas de Colombia (AUC), les milices paramilitaires d’extrême droite liées au trafic de drogue et accusées de massacres de masse. Le 15 juin 2003, l’accord de Santa Fe de Ralito prévoit le désarmement progressif des AUC. Quelque 30 000 paramilitaires sont officiellement démobilisés.
Mais cette démobilisation révèle ses limites : le scandale de la parapolitique éclate en 2006, révélant des connexions profondes entre des politiciens proches d’Uribe, des membres des services de sécurité et les chefs paramilitaires. Un quart du Congrès colombien : soit 64 parlementaires, est mis en cause par la Cour suprême ; 32 sont placés en détention, dont des sénateurs directement liés à Uribe. L’ancien chef des renseignements militaires, Jorge Noguera, est arrêté pour avoir transmis des listes de syndicalistes aux paramilitaires. Uribe nie toute implication personnelle.
Le scandale des « faux positifs »
L’ombre la plus lourde sur la présidence Uribe est celle des falsos positivos, les faux positifs. Des soldats colombiens, bénéficiant d’un programme de primes liant les avantages professionnels (congés, promotions) au nombre d’ennemis tués au combat, lèvent de jeunes hommes pauvres ou vulnérables dans les villes, les emmènent dans des régions reculées, les exécutent et les présentent comme des guérilleros abattus au combat. Le phénomène, documenté dès les années 1980, connaît une explosion entre 2006 et 2009, sous la seconde présidence Uribe.
La Juridiction spéciale pour la paix (JEP) : tribunal post-conflit créé par les accords de 2016, établit que 78 % des cas de faux positifs se produisent sous l’administration Uribe et recense 6 402 victimes civiles ainsi présentées frauduleusement comme combattants ennemis ; certaines sources documentent jusqu’à 7 837 victimes. Uribe conteste toute responsabilité directe et rejette la faute sur des commandants militaires agissant à leur propre initiative. La question de la chaîne de commandement reste l’objet d’enquêtes judiciaires en cours.
L’opposant tenace et le procès
Après sa deuxième présidence, Uribe fonde en 2013 le parti Centro Democrático, fer de lance de la droite dure colombienne. Il est élu sénateur en 2014. En 2016, il mène la campagne du Non au référendum sur l’accord de paix avec les FARC, et l’emporte de justesse (50,21 %), obligeant le gouvernement Santos à renégocier certaines clauses de l’accord. Il reste le principal visage de l’opposition à toute négociation avec les guérillas.
En 2020, la Cour suprême ordonne sa mise en résidence surveillée dans le cadre d’une enquête pour manipulation de témoins et fraude procédurale : Uribe est soupçonné d’avoir payé des détenus paramilitaires pour qu’ils témoignent contre son adversaire politique, le sénateur de gauche Iván Cepeda. En juillet 2020, il démissionne de son siège de sénateur, geste qui transfère l’affaire des mains de la Cour suprême à la justice ordinaire. Il est libéré de résidence surveillée quelques jours plus tard.
Le 22 août 2025, un tribunal de Bogotá le déclare coupable de manipulation de témoins et de fraude procédurale, le condamnant à douze ans de résidence surveillée : il devient le premier ancien président colombien condamné pénalement. Mais en octobre 2025, un autre tribunal annule cette condamnation, déclarant illégales les écoutes présentées comme preuves et contestant la méthodologie du juge de première instance. L’affaire se retrouve dans un vide juridique. Pendant ce temps, en Argentine, des victimes de faux positifs tentent d’ouvrir une procédure contre lui devant la justice internationale, au nom de la juridiction universelle : une affaire rouverte au printemps 2026.
Uribe demeure, à plus de soixante-douze ans, l’une des figures les plus controversées et les plus influentes de la politique colombienne, adulé par une partie du pays qui lui attribue le recul de l’insécurité, vilipendé par une autre qui lui impute des milliers de morts civiles et des connivences avec les pires acteurs armés du conflit.
Grandes dates de la vie d’Álvaro Uribe
- 4 juillet 1952 : Naissance à Medellín, Antioquia, Colombie (0 an)
- 1977 : Diplôme de droit, Université d’Antioquia (25 ans)
- 1980–1982 : Directeur de l’aéronautique civile colombienne (28–30 ans)
- 1982 : Maire de Medellín pour cinq mois (30 ans)
- 14 juin 1983 : Assassinat de son père Alberto par les FARC à la hacienda Guacharacas (31 ans)
- 1986–1994 : Sénateur de la République (34–42 ans)
- 1995–1997 : Gouverneur d’Antioquia (43–45 ans)
- 1998–1999 : Études à Oxford (bourse Chevening-Simón Bolívar) (46–47 ans)
- 26 mai 2002 : Élu président de la Colombie au premier tour avec 53 % des voix (49 ans)
- 7 août 2002 : Investiture comme 32e président de la Colombie (50 ans)
- 15 juin 2003 : Accord de Santa Fe de Ralito : démobilisation des AUC paramilitaires (51 ans)
- 2006 : Réélu avec 62 % des voix ; début du scandale de la parapolitique (54 ans)
- 2006–2009 : Pic du scandale des faux positifs : jusqu’à 7 837 civils exécutés et présentés comme guérilleros (54–57 ans)
- 7 août 2010 : Fin de la présidence (58 ans)
- 2013 : Fonde le Centro Democrático (61 ans)
- 2 octobre 2016 : Mène la campagne du Non au référendum sur la paix avec les FARC ; le Non l’emporte à 50,21 % (64 ans)
- Août 2020 : Résidence surveillée ordonnée par la Cour suprême ; démissionne du Sénat (68 ans)
- 22 août 2025 : Condamné à 12 ans de résidence surveillée, premier ancien président colombien condamné pénalement (73 ans)
- Octobre 2025 : Condamnation annulée en appel ; affaire juridiquement en suspens (73 ans)

