PINOCHET

AUGUSTO PINOCHET

PINOCHET

Augusto Pinochet : « Du coup d’État au banc des accusés »

Un enfant de Valparaíso dans l’armée chilienne

Augusto José Ramón Pinochet Ugarte naît le 25 novembre 1915 à Valparaíso, principal port du Chili. Il est l’aîné de six enfants. Son père, Augusto Pinochet Vera, fonctionnaire des douanes au port, est le descendant d’un immigrant breton originaire de Lamballe, en France. Sa mère, Avelina Ugarte Martínez, est d’origine basque. La famille appartient à la petite bourgeoisie catholique provinciale, pieuse et conservatrice.

Pinochet fait ses études dans des établissements religieux de Valparaíso, avant d’intégrer l’École militaire de Santiago en 1931. Il est un élève sans éclat. Il en sort en 1935 avec le grade de sous-lieutenant d’infanterie. Il gravit ensuite lentement les échelons de la hiérarchie militaire chilienne, sans jamais se distinguer particulièrement sur le plan intellectuel ou tactique. En 1943, il épouse Lucía Hiriart, fille d’un homme politique influent. Le mariage lui ouvre des portes.

Pendant les décennies suivantes, Pinochet accumule les postes administratifs et les grades : professeur à l’École de guerre, chef de garnison, général de brigade. Rien, dans ce parcours ordinaire, ne laisse présager le rôle qu’il va jouer dans l’histoire du Chili et de l’Amérique latine.

Le traître d’Allende

Le 23 août 1973, le président socialiste Salvador Allende commet ce qui sera jugé comme une erreur fatale : il nomme Pinochet commandant en chef de l’armée de terre, le croyant loyal à la Constitution. Moins de trois semaines plus tard, Pinochet trahit cette confiance.

Le 11 septembre 1973, à l’aube, les forces armées chiliennes se soulèvent. L’armée de terre sous Pinochet, la marine sous l’amiral José Toribio Merino, l’aviation sous le général Gustavo Leigh et la police sous le général César Mendoza encerclent Santiago. Le palais présidentiel de La Moneda est assiégé. Allende refuse le sauf-conduit qu’on lui propose et appelle ses partisans à résister depuis les ondes de radio. À 11h52, des avions militaires bombardent La Moneda, qui prend feu. Salvador Allende meurt dans les flammes du palais, les enquêtes ultérieures concluront à un suicide par arme à feu. Une démocratie de quarante ans s’effondre en quelques heures.

Pinochet prend la tête d’une junte militaire et concentre rapidement tous les pouvoirs. Le Congrès est dissous, les partis politiques interdits, la presse muselée.

La machine de la terreur

Dès les premières heures du coup d’État, des milliers de personnes sont arrêtées. Le Stade national de Santiago est transformé en centre de détention et de torture. Dans les semaines qui suivent, la répression s’organise en système.

En 1974, Pinochet crée la DINA : Dirección de Inteligencia Nacional , sa police secrète, placée sous les ordres du colonel Manuel Contreras. La DINA pratique à grande échelle les arrestations arbitraires, la torture et les disparitions forcées : des détenus sont exécutés, leurs corps immergés dans l’océan ou enterrés dans des sites clandestins. Selon les conclusions officielles des rapports Rettig (1991) et Valech (2004), la dictature est responsable de plus de 3 200 morts et disparus, de plus de 29 000 personnes torturées : dont des mineurs, et de plus de 130 000 arrestations. Entre 250 000 et un million de Chiliens sont contraints à l’exil.

La répression dépasse les frontières du Chili. Le 28 novembre 1975, Pinochet est l’un des initiateurs de l’Opération Condor, une coordination secrète entre les dictatures d’Amérique du Sud, Argentine, Uruguay, Bolivie, Paraguay, Brésil, pour traquer, enlever et assassiner des opposants politiques jusque sur le sol européen. Le secrétaire d’État américain Henry Kissinger, informé de l’opération, ne s’y oppose pas.

Le laboratoire néolibéral

Parallèlement à la répression, Pinochet fait du Chili un laboratoire du néolibéralisme. Il confie son économie aux Chicago Boys, un groupe d’économistes chiliens formés à l’Université de Chicago dans la tradition de Milton Friedman. Privatisations massives, dérégulation du marché du travail, démantèlement du système de protection sociale, mise en place d’un système privé de retraites par capitalisation individuelle : les réformes sont appliquées avec une rapidité et une radicalité impossibles dans une démocratie.

La croissance est réelle dans un premier temps, mais les inégalités explosent. Le pays traverse une grave crise économique en 1982-1983, la pire depuis la Grande Dépression. Le modèle est sauvé par des nationalisations temporaires, puis relancé. En 1980, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum dans des conditions de liberté très contestées : elle verrouille le système néolibéral pour des décennies et permet à Pinochet de se maintenir au pouvoir jusqu’en 1989 au moins.

La défaite par les urnes

La Constitution de 1980 prévoit qu’en 1988, les Chiliens devront se prononcer par plébiscite sur la reconduction de Pinochet pour huit années supplémentaires. Le 5 octobre 1988, les Chiliens votent Non à 55,99 % contre 44,01 % de Oui. C’est une défaite cinglante. Pinochet doit accepter le résultat. Le 11 mars 1990, Patricio Aylwin, candidat de la coalition démocratique, prend ses fonctions de président. Seize ans et demi après le coup d’État, la dictature prend fin, mais Pinochet reste commandant en chef de l’armée jusqu’en 1998, puis devient sénateur à vie, se croyant à l’abri de toute poursuite.

L’arrestation de Londres et la fin des illusions d’impunité

Le 16 octobre 1998, Pinochet se trouve à Londres pour une opération médicale. Le juge espagnol Baltasar Garzón lance un mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité, génocide et terrorisme. Pinochet est arrêté dans sa clinique par la police britannique. C’est la première fois dans l’histoire qu’un ancien chef d’État est arrêté à l’étranger en application du principe de juridiction universelle.

Il restera 503 jours en résidence surveillée à Londres. La Chambre des Lords britannique tranche : l’immunité diplomatique ne s’applique pas aux crimes contre l’humanité. Mais le ministre de l’Intérieur britannique Jack Straw refuse finalement l’extradition vers l’Espagne, invoquant l’état de santé de l’accusé. Le 2 mars 2000, Pinochet rentre au Chili.

De retour sur le sol chilien, il tente de faire valoir sa démence sénile pour échapper aux procès qui s’accumulent. Mais en 2004, le scandale de la Riggs Bank révèle qu’il a dissimulé entre 4 et 8 millions de dollars dans vingt-huit comptes secrets à Washington, au nom de sociétés fictives. La banque est condamnée à une amende de 25 millions de dollars pour blanchiment. L’image du général incorruptible vole en éclats.

Pinochet meurt le 10 décembre 2006 à Santiago, d’une insuffisance cardiaque, à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Il n’a jamais été condamné. Ce jour-là, des milliers de Chiliens descendent dans les rues, certains pour pleurer, beaucoup pour célébrer. Le Chili, divisé de son vivant, le reste après sa mort.


Grandes dates de la vie d’Augusto Pinochet

  • 25 novembre 1915 : Naissance à Valparaíso, Chili (0 an)
  • 1935 : Diplôme de sous-lieutenant de l’École militaire de Santiago (19 ans)
  • 1943 : Mariage avec Lucía Hiriart (27 ans)
  • 23 août 1973 : Nommé commandant en chef de l’armée par Salvador Allende (57 ans)
  • 11 septembre 1973 : Coup d’État ; bombardement de La Moneda ; mort d’Allende (57 ans)
  • 1974 : Création de la DINA, police secrète (58 ans)
  • 28 novembre 1975 : Lancement de l’Opération Condor avec les dictatures voisines (60 ans)
  • 1980 : Adoption d’une nouvelle Constitution verrouillant le système (64 ans)
  • 5 octobre 1988 : Référendum : défaite avec 55,99 % de Non (72 ans)
  • 11 mars 1990 : Fin de la dictature ; Patricio Aylwin prend ses fonctions (74 ans)
  • 16 octobre 1998 : Arrestation à Londres sur mandat du juge Garzón (82 ans)
  • 2 mars 2000 : Retour au Chili après 503 jours de résidence surveillée (84 ans)
  • 2004 : Révélation du scandale de la Riggs Bank : millions dissimulés dans des comptes secrets (88 ans)
  • 10 décembre 2006 : Décès à Santiago, sans avoir été condamné (91 ans)
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