
Benito Juárez : Le berger zapotèque qui sépara le Mexique de l’Église et chassa l’Empereur
Il naquit dans un village de montagne d’Oaxaca, ne parlait que le zapotèque jusqu’à l’âge de douze ans, n’avait jamais vu une salle de classe, et mourut après avoir été président du Mexique pendant quatorze ans, avoir défait l’armée française, réputée invincible, et envoyé à la fusillade un archiduc de Habsbourg. Benito Juárez est la figure tutélaire du Mexique libéral et républicain, le symbole du triomphe de la souveraineté nationale et de la laïcité sur l’alliance de l’Église, de l’armée et de l’intervention étrangère. Sa phrase la plus célèbre reste gravée dans le marbre de la nation mexicaine : « El respeto al derecho ajeno es la paz », « Le respect du droit d’autrui, c’est la paix. »
L’orphelin de Guelatao
Benito Pablo Juárez García naît le 21 mars 1806 à San Pablo Guelatao, hameau perché dans la Sierra Norte d’Oaxaca. Ses parents, Marcelino Juárez et Brígida García, sont des paysans zapotèques. Il est orphelin à trois ans ; ses grands-parents meurent peu après. Il est recueilli par son oncle Bernardino, qui l’emploie aux champs et à la garde des troupeaux. À douze ans, il ne sait ni lire ni écrire, et ignore l’espagnol, sa seule langue est le zapotèque.
En 1818, il quitte la montagne pour rejoindre sa sœur à Oaxaca City. Il entre en service domestique chez Antonio Salanueva, relieur et tiers-franciscain qui décèle chez le garçon une intelligence remarquable et lui ouvre les portes d’une école primaire, puis d’un séminaire. Juárez étudie la théologie pendant six ans mais renonce à la prêtrise. Il s’inscrit à l’Institut des Sciences et des Arts d’Oaxaca : établissement laïc, et y fait des études de droit. Il est reçu avocat et commence à plaider pour les comunidades indigènes spolié es de leurs terres par les grands propriétaires.
Sa carrière politique s’enclenche rapidement : juge, député au Congrès national (1846), puis gouverneur d’Oaxaca de 1847 à 1852 : l’un des meilleurs administrateurs qu’ait connus cet État. Lorsque le dictateur Santa Anna reprend le pouvoir et exile ses adversaires libéraux, Juárez passe deux ans à La Nouvelle-Orléans (1853-1855), où il fabrique des cigares pour survivre et côtoie d’autres exilés libéraux mexicains.
La Reforma : séparer l’Église de l’État
En 1855, la révolution d’Ayutla chasse Santa Anna. Le général Álvarez prend le pouvoir et nomme Juárez ministre de la Justice. Juárez promulgue immédiatement la Ley Juárez (23 novembre 1855) : elle supprime les fueros, les juridictions spéciales qui permettaient à l’armée et au clergé d’échapper aux tribunaux ordinaires. C’est le premier coup porté aux deux piliers du pouvoir conservateur.
En juin 1856, la Ley Lerdo oblige l’Église à vendre toutes ses propriétés foncières, considérables, représentant peut-être un tiers des terres cultivables du pays. Le 5 février 1857, une nouvelle Constitution libérale est promulguée, incorporant ces réformes, garantissant les libertés individuelles et réduisant les pouvoirs de l’Église.
Les conservateurs, clergé, grande aristocratie créole, armée traditionnelle, refusent cette constitution. Ils déclenchent la Guerre de Réforme (Guerra de Reforma, 1858-1861). Deux gouvernements coexistent : les conservateurs à Mexico City, Juárez à Veracruz. De là, il promulgue les Leyes de Reforma (1859-1860) : nationalisation de l’ensemble des biens ecclésiastiques, création de l’état civil (naissances, mariages, décès enregistrés par l’État et non plus par l’Église), sécularisation des cimetières, suppression des ordres religieux, instauration du mariage civil. L’Église perd sa mainmise séculaire sur la vie mexicaine. En janvier 1861, les libéraux entrent victorieux dans Mexico City.
La suspension de la dette et l’intervention française
Juárez est élu président. Mais le Mexique est ruiné par trois ans de guerre civile. Le 17 juillet 1861, il suspend pour deux ans le paiement de la dette extérieure. La France, la Grande-Bretagne et l’Espagne signent le Traité de Londres (31 octobre 1861) et envoient des forces militaires à Veracruz pour contraindre le remboursement. Londres et Madrid se retirent après renégociation. Napoléon III, lui, a d’autres ambitions : il rêve d’un empire latin catholique en Amérique pour contrebalancer les États-Unis protestants et anglo-saxons.
Le 5 mai 1862, à Puebla, les forces françaises du général Lorencez : l’armée réputée la plus puissante du monde, se heurtent aux troupes mexicaines du général Ignacio Zaragoza. Les Mexicains tiennent leurs positions et repoussent l’assaut. La victoire est immense, symboliquement : le Mexique a battu la France. C’est ce que commémore le Cinco de Mayo, fête nationale célébrée avec plus de ferveur aux États-Unis qu’au Mexique même.
Napoléon III envoie des renforts massifs. En 1863, Puebla tombe après un long siège, Mexico City est prise, et Juárez quitte la capitale avec son gouvernement itinérant, un carrosse, quelques fonctionnaires, le sceau de la République.
Maximilien et l’errance républicaine
En avril 1864, l’archiduc autrichien Maximilien de Habsbourg débarque au Mexique, invité par les conservateurs et par Napoléon III, pour régner comme Maximilien Ier, empereur du Mexique. Juárez refuse de capituler. Pendant trois ans, il gouverne la République en errant du nord au nord, Monterrey, Paso del Norte (rebaptisée Ciudad Juárez après sa mort), toujours à quelques kilomètres de la frontière américaine, toujours présent, toujours légal.
La guerre de Sécession américaine s’achève en 1865. Washington, les mains libres, presse Napoléon III de retirer ses troupes. Les coûts humains et financiers de l’expédition mexicaine mettent l’opinion française en colère. Napoléon cède : en 1866-1867, les régiments français embarquent. Maximilien, magnanime et naïf, refuse d’abdiquer. Cerné à Querétaro, capturé, jugé par un tribunal militaire, il est fusillé le 19 juin 1867 : avec deux généraux mexicains conservateurs, sur le Cerro de las Campanas.
Juárez rentre à Mexico City en juillet 1867 sous les acclamations. La République est restaurée. La souveraineté nationale a résisté à l’empire le plus puissant d’Europe.
Les dernières années et la mort
Réélu en 1867 et en 1871 : ce second mandat contesté par Porfirio Díaz, qui se soulève et échoue , Juárez gouverne jusqu’à la fin. Il meurt le 18 juillet 1872 à Mexico City d’une angine de poitrine, à 66 ans, au travail. Il refusa l’étiquette de « héros national » de son vivant : « Je suis un serviteur du peuple, non un caudillo. »
L’histoire lui donna raison rétrospectivement. Premier président indigène des Amériques, architecte de la laïcité mexicaine, résistant à l’intervention impérialiste, il demeure pour le Mexique ce que Lincoln est pour les États-Unis, une figure fondatrice dont le nom ne se discute pas.
Grandes dates de la vie de Benito Juárez
- 21 mars 1806 : Naissance à San Pablo Guelatao, Oaxaca, dans une famille zapotèque
- 1809 : Orphelin à trois ans ; élevé par son oncle (3 ans)
- 1818 : Arrive à Oaxaca City ; entre en service chez Salanueva ; commence à apprendre l’espagnol (12 ans)
- 1821 : Entre au séminaire d’Oaxaca (l’année de l’indépendance mexicaine) (15 ans)
- 1834 : Diplômé en droit (28 ans)
- 1847-1852 : Gouverneur d’Oaxaca (41-46 ans)
- 1853-1855 : Exil à La Nouvelle-Orléans sous Santa Anna (47-49 ans)
- 23 novembre 1855 : Promulgation de la Ley Juárez (suppression des fueros) (49 ans)
- juin 1856 : Ley Lerdo : l’Église doit vendre ses terres (50 ans)
- 5 février 1857 : Promulgation de la Constitution libérale (50 ans)
- 1858-1861 : Guerre de Réforme ; Juárez gouverne depuis Veracruz (52-55 ans)
- 17 juillet 1861 : Suspension de la dette extérieure ; déclenche l’intervention française (55 ans)
- 5 mai 1862 : Victoire mexicaine de Puebla contre l’armée française (Cinco de Mayo) (56 ans)
- 1863-1867 : Errance républicaine ; Maximilien règne à Mexico City (57-61 ans)
- 19 juin 1867 : Exécution de Maximilien à Querétaro ; restauration de la République (61 ans)
- 18 juillet 1872 : Décès d’une angine de poitrine à Mexico City (66 ans)
