
Porfirio Díaz : « Le dictateur modernisateur qui précipita sa propre révolution »
Il a gouverné le Mexique pendant trente-cinq ans, transformé une nation en ruine en une puissance ferroviaire et minière, et finalement tout perdu en accordant une interview à un journaliste américain. José de la Cruz Porfirio Díaz Mori, baptisé le 15 septembre 1830 à Oaxaca de Juárez : sa date de naissance exacte est inconnue , a incarné mieux que quiconque la tragédie du développement latin-américain : un homme qui modernise son pays tout en écrasant ceux qui en paient le prix.
D’Oaxaca aux batailles : la formation d’un héros libéral
Porfirio Díaz est l’enfant d’un Mexique pauvre et métis. Son père, José Faustino Díaz, petit employé de commerce d’origine espagnole, meurt en 1833 alors que Porfirio n’a que trois ans. Sa mère, Petrona Mori, de lignée mixtèque et espagnole, l’élève seule à Oaxaca. En 1843, elle l’envoie au Séminaire pontifical pour en faire un prêtre : il s’y révèle médiocre et indiscipliné. En 1849, il abandonne la théologie pour le droit, et reçoit entre autres l’enseignement d’un avocat zapotèque promis à la gloire, un certain Benito Juárez, futur président du Mexique.
L’agitation libérale des années 1850 le saisit tout entier. Il prend les armes contre le dictateur Santa Anna, puis combat dans la Guerra de Reforma (1857-1861) du côté des libéraux de Juárez contre les conservateurs cléricaux. Sa bravoure lui vaut de rapides promotions. Quand Napoléon III envoie ses troupes au Mexique pour imposer l’empire de Maximilien, Díaz est au premier rang. Le 5 mai 1862, lors de la bataille de Puebla, il commande l’aile qui repousse la flanc attaquant de l’armée française, armée pourtant réputée invincible, sous les ordres du général Ignacio Zaragoza : la victoire mexicaine est retentissante, et le Cinco de Mayo entre dans l’histoire nationale. Plus tard, capturé par les Français, Díaz s’évade. À la chute de Maximilien en 1867, il est un héros national.
Le Plan de Tuxtepec : le militaire renverse la République
Mais la gloire militaire ne suffit pas à un homme que les honneurs n’apaisent pas. Deux fois, contre Juárez en 1871, contre son successeur Sebastián Lerdo de Tejada en 1876 : Díaz tente de prendre le pouvoir par les armes. La seconde tentative réussit. Le 28 novembre 1876, son Plan de Tuxtepec triomphe : Lerdo s’exile, et Díaz entre dans Mexico en vainqueur.
Il a 46 ans. Il ne quittera le pouvoir que trente-cinq ans plus tard.
Le Porfiriato : l’ordre, le progrès et la main de fer
La période qu’on appelle le Porfiriato (1876-1911), avec un interlude de 1880 à 1884 où Díaz installe au pouvoir son homme de confiance Manuel González avant de revenir, repose sur une devise simple : « Pan o palo », le pain ou le bâton. Aux élites qui se soumettent, Díaz offre la prospérité ; aux opposants, la prison, l’exil ou la mort.
Son principal instrument économique est le groupe des « Científicos », technocrates positivistes inspirés par Auguste Comte, dirigés par le ministre des Finances José Yves Limantour (en poste à partir de 1893). Leur programme : ouvrir le Mexique aux capitaux étrangers, construire les infrastructures, équilibrer les finances publiques. Les résultats sont spectaculaires. Le réseau ferroviaire passe de 663 kilomètres en 1876 à près de 19 750 kilomètres en 1911 : une multiplication par trente en trente-cinq ans. Le commerce extérieur est multiplié par dix, approchant 250 millions de dollars annuels en 1910. Les mines d’argent et de cuivre, les puits de pétrole, les banques, les filatures, tout est ouvert aux investisseurs américains, britanniques et français qui affluent. Mexico se couvre d’édifices néoclassiques, d’avenues haussmanniennes, de théâtres à l’italienne.
Sur la scène internationale, Díaz est salué comme le grand modernisateur de l’Amérique latine. La presse américaine le surnomme le « Bismarck du Mexique ».
Les sacrifiés de la modernisation : paysans, Yaquis et rurales
Mais la modernisation a ses victimes, innombrables et silencieuses. La Ley de Baldíos : loi sur les terres vacantes, permet aux compagnies foncières de s’approprier les terres communales indigènes jugées « improductives ». En 1910, selon les estimations des historiens, 95 % des familles rurales mexicaines sont sans terre, réduits au peona-je, le travail servile sur les haciendas des grands propriétaires. Une poignée de familles possède des millions d’hectares ; des millions de paysans survivent sous le seuil de subsistance.
La répression s’organise. Les rurales : force de police montée, quadrillent la campagne et écrasent les soulèvements. Contre le peuple Yaqui du Sonora, qui résiste à la spoliation de ses terres de la vallée du río Yaqui, Díaz conduit une campagne d’extermination et de déportation : entre 1902 et 1908, de 8 000 à 15 000 Yaquis sur une population estimée à 30 000 sont arrachés à leur territoire et déportés par convois ferroviaires vers les champs d’henequen du Yucatán ou les plantations de teck de l’Oaxaca, où beaucoup meurent épuisés et malades.
L’entretien Creelman : la bombe à retardement
En février 1908, Díaz accorde une interview au journaliste américain James Creelman pour le Pearson’s Magazine, publiée le 17 février 1908 puis traduite en espagnol dans El Imparcial le 3 mars. Il y fait une déclaration stupéfiante : le Mexique est désormais « prêt pour la démocratie » ; lui-même ne se représentera pas ; il accueillera l’émergence de partis d’opposition. L’historien Howard F. Cline qualifiera cet entretien de « tournant majeur dans la genèse de la Révolution mexicaine ».
La déclaration est sans doute destinée à rassurer les investisseurs étrangers sur la stabilité du régime. Mais elle produit un effet inattendu : elle donne le signal à tous ceux qui attendaient une fissure dans l’édifice du pouvoir. Francisco I. Madero, riche propriétaire terrien du Coahuila, publie La Succession présidentielle en 1910 et se présente comme candidat à la présidence.
Díaz laisse Madero faire campagne, puis le fait arrêter. Puis il se déclare vainqueur pour un huitième mandat. C’est l’étincelle. De sa prison, Madero promulgue le Plan de San Luis Potosí (octobre 1910), appelle à l’insurrection pour le 20 novembre 1910. Zapata et Villa répondent les premiers.
La chute : de la révolution à l’exil parisien
En quelques mois, la révolution s’embrase dans tout le pays. Les armées fédérales, corrompues et mal commandées, perdent terrain après terrain. Le 21 mai 1911, le Traité de Ciudad Juárez est signé : Díaz accepte de démissionner. Le 25 mai 1911, il remet officiellement le pouvoir et monte à bord du paquebot Ypiranga à Veracruz, cap sur l’Europe.
On lui prête ces mots au moment de l’embarquement : « Madero a lâché un tigre ; voyons s’il peut le dompter. » Il avait tort sur Madero, assassiné deux ans plus tard, mais raison sur le tigre : la révolution dévorera une génération entière.
Díaz s’installe à Paris, où il meurt le 2 juillet 1915, à l’âge de 84 ans, dans une ville en guerre. Il n’est jamais rentré au Mexique. Ses restes reposent au cimetière du Montparnasse.
Grandes dates de la vie de Porfirio Díaz
- 15 septembre 1830 : Baptisé à Oaxaca de Juárez (date de naissance exacte inconnue)
- 1833 : Mort de son père ; élevé par sa mère seule (3 ans)
- 1849 : Quitte le séminaire pour étudier le droit ; tuteur : Benito Juárez (19 ans)
- 1857-1861 : Combat dans la Guerre de Réforme du côté libéral (27-31 ans)
- 5 mai 1862 : Rôle décisif à la bataille de Puebla contre les Français (31 ans)
- 1867 : Chute de Maximilien ; Díaz, héros national (37 ans)
- 28 novembre 1876 : Coup du Plan de Tuxtepec ; prend le pouvoir (46 ans)
- 1880-1884 : Interlude : installe Manuel González, puis revient au pouvoir (50-54 ans)
- 1893 : Limantour nommé ministre des Finances ; ère des Científicos (63 ans)
- 1902-1908 : Déportation massive des Yaquis du Sonora (72-78 ans)
- 17 février 1908 : Interview Creelman : annonce sa retraite et la démocratie (77 ans)
- 20 novembre 1910 : Début de la Révolution mexicaine (Madero, Plan de San Luis Potosí) (80 ans)
- 25 mai 1911 : Démission ; embarquement en exil à Veracruz (80 ans)
- 2 juillet 1915 : Mort à Paris, cimetière du Montparnasse (84 ans)
