Bernardino Rivadavia est une figure fondatrice et controversée de l’histoire argentine. Premier président des Provinces-Unies du Río de la Plata, il incarne le courant libéral et modernisateur du début du XIX^e siècle : francophile, admirateur de Bentham et des idées britanniques, il rêve de transformer Buenos Aires en métropole éclairée. Mais son projet centralisateur se heurte à la résistance des provinces, et son court passage à la présidence s’achève sur un exil amer dont il ne reviendra jamais.
Origines porteñas et formation coloniale
Bernardino de la Trinidad González Rivadavia naît le 20 mai 1780 à Buenos Aires, alors capitale de la vice-royauté du Río de la Plata. Fils de Benito Bernardino González de Rivadavia, un avocat espagnol originaire de Monforte de Lemos en Galice, et de María Josefa de Jesús Rodríguez de Rivadeneyra, il appartient à l’élite créole de la ville. Sa formation est celle des fils de notables coloniaux : lettres, droit, philosophie, dans un milieu imprégné des premières idées des Lumières qui circulent clandestinement depuis l’Europe.
Lorsque, en 1806 et 1807, les troupes britanniques tentent de s’emparer de Buenos Aires lors des deux invasions anglaises (Invasiones Inglesas), Rivadavia participe à leur défense. Cet épisode, où les habitants de la ville repoussent seuls les soldats de Sa Majesté sans l’aide de la Couronne espagnole, constitue un moment fondateur de la conscience politique locale.
L’homme de la Révolution de Mai
Le 25 mai 1810, la junte révolutionnaire de Buenos Aires destitue le vice-roi Baltasar Hidalgo de Cisneros. Rivadavia soutient sans réserve ce mouvement et devient secrétaire de la junte révolutionnaire. Dès 1811, il accède à la tête du premier triumvirat qui gouverne les Provinces-Unies, mais son action est rapidement supplantée par d’autres factions.
En 1814, le gouvernement le charge d’une mission diplomatique en Europe : convaincre les puissances, et notamment la Grande-Bretagne, de reconnaître l’indépendance des Provinces-Unies et de soutenir leur cause face à l’Espagne. Rivadavia séjourne longuement à Madrid, à Paris et à Londres. Ces années européennes sont décisives : il rencontre les libéraux anglais, s’imprègne de l’utilitarisme de Jeremy Bentham, observe les institutions britanniques et les modèles économiques du libre-échange. Il rentre en Argentine en 1820 transformé, porteur d’un programme de réforme ambitieux.
Le ministre bâtisseur de Buenos Aires
C’est en tant que ministre du gouvernement et des affaires étrangères de la province de Buenos Aires, sous le gouverneur Martín Rodríguez, que Rivadavia accomplit l’essentiel de son œuvre. De 1821 à 1824, il mène une série de réformes qui reconfigurent en profondeur la société porteña.
Sur le plan institutionnel, il supprime le Cabildo, vestige de l’administration coloniale, et réorganise le système judiciaire pour garantir les droits individuels et la liberté de la presse. Il étend le droit de vote à tous les hommes libres de plus de vingt ans, abolissant les conditions de propriété. C’est l’un des suffrages masculins les plus larges d’Amérique à l’époque.
L’éducation est au cœur de son projet : le 12 août 1821, il fonde l’Université de Buenos Aires (Universidad de Buenos Aires, UBA), dont l’inauguration a lieu dans l’église San Ignacio. Il dote généreusement la bibliothèque nationale et crée plusieurs musées. Il établit des écoles primaires publiques et introduit la méthode d’enseignement mutuel de Lancaster, alors en vogue en Europe.
Sa politique religieuse est la plus radicale : il abolit les tribunaux ecclésiastiques, supprime l’obligation du diezmo (la dîme), retire aux clercs leur immunité fiscale et ferme plusieurs couvents dont il sécularise les membres. L’Église catholique ne lui pardonnera jamais.
Sur le plan foncier, sa Ley de Enfiteusis de 1822 entend rationaliser la distribution des terres publiques : les colonisateurs pourront les exploiter comme locataires à long terme sans en être propriétaires. En théorie, la mesure vise à créer une classe moyenne agricole et à attirer des immigrants. En pratique, ce sont les grands propriétaires terriers déjà en place qui en profitent, étendant leurs latifundios. La réforme agraire de Rivadavia se retourne ainsi au bénéfice de l’oligarchie qu’elle prétendait contenir.
En 1824, il négocie avec la banque londonienne Baring Brothers un emprunt d’un million de livres sterling, destiné officiellement à construire le port de Buenos Aires, à créer des villes côtières et à aménager l’approvisionnement en eau. L’emprunt, gagé sur les terres publiques, est versé en partie seulement à l’Argentine, le reste étant absorbé par des commissions et des manipulations financières. Ce sera la première d’une longue série de dettes extérieures dont le pays mettra des décennies à se libérer.
La présidence et la chute
Le 7 février 1826, le Congrès général constituant élit Rivadavia premier président des Provinces-Unies du Río de la Plata. Il est le premier chef de l’État à porter ce titre dans ce qui deviendra l’Argentine. Il pousse à l’adoption d’une Constitution unitaire en 1826, qui concentre le pouvoir à Buenos Aires au détriment des provinces. Les federales, partisans d’un système décentralisé, la rejettent avec violence. La tension entre unitarios et federales, qui ensanglantera l’Argentine pendant des décennies, cristallise sous sa présidence.
Parallèlement, éclate la guerre avec le Brésil pour la possession de la Banda Oriental (l’actuel Uruguay). Rivadavia négocie en 1827 un traité de paix que l’opinion publique perçoit comme humiliant. La combinaison de la résistance provinciale à sa Constitution centralisatrice et de l’impopularité du traité brésilien précipite sa chute. Après seulement dix-sept mois à la présidence, il démissionne le 27 juin 1827 et quitte l’Argentine pour l’exil.
L’exil et la mort à Cadix
Rivadavia s’installe d’abord en Europe. Il tente de revenir en Argentine en 1834, espérant rejouer un rôle politique, mais il est immédiatement expulsé par le gouvernement de Juan Manuel de Rosas, le caudillo fédéral qui domine alors le pays et représente tout ce que Rivadavia abhorre. Il part pour le Brésil, puis regagne l’Espagne.
Il meurt le 2 septembre 1845 à Cadix, à l’âge de 65 ans, dans un dénuement relatif, loin de la patrie qu’il avait voulu transformer. Dans ses dernières volontés, il demanda expressément que ses restes ne soient jamais rapatriés à Buenos Aires. Ce souhait ne fut pas respecté : en 1857, après la chute de Rosas et sous un gouvernement libéral, ses cendres sont ramenées en grande pompe dans la capitale et déposées dans un mausolée de la pyramide de Mai.
Un héritage disputé
L’historiographie argentine est profondément divisée sur Rivadavia. Les libéraux du XIX^e siècle, Bartolomé Mitre et Domingo Faustino Sarmiento en tête, en font un héros de la modernité, le fondateur des institutions éducatives et judiciaires de la nation. L’historiographie nationaliste et fédéraliste, au contraire, le voit comme un agent des intérêts britanniques, un admirateur aveugle de l’Europe au détriment des réalités américaines, dont la Ley de Enfiteusis et l’emprunt Baring Brothers auraient creusé les inégalités et lié l’Argentine à la dette extérieure.
Ce débat reflète une tension fondamentale dans l’histoire de l’Amérique latine : comment concilier la modernisation inspirée des modèles européens avec les structures sociales et politiques héritées du monde colonial ? Rivadavia fut l’un des premiers à poser cette question, et à en payer le prix politique.
Grandes dates de la vie de Bernardino Rivadavia
- 20 mai 1780 : naissance à Buenos Aires, vice-royauté du Río de la Plata
- 1806-1807 : participe à la défense de Buenos Aires contre les invasions britanniques (26 ans)
- 25 mai 1810 : soutient la Révolution de Mai ; secrétaire de la junte révolutionnaire (30 ans)
- 1811 : dirige le premier triumvirat des Provinces-Unies (31 ans)
- 1814 : part en mission diplomatique en Europe (Madrid, Paris, Londres) (34 ans)
- 1820 : retour en Argentine ; nommé ministre du gouvernement de Buenos Aires (40 ans)
- 12 août 1821 : fonde l’Université de Buenos Aires (UBA) (41 ans)
- 1822 : promulgue la Ley de Enfiteusis sur les terres publiques (42 ans)
- 1824 : négocie l’emprunt Baring Brothers à Londres (44 ans)
- 7 février 1826 : élu premier président des Provinces-Unies du Río de la Plata (45 ans)
- 1826 : fait adopter la Constitution unitaire, rejetée par les provinces fédéralistes (46 ans)
- 27 juin 1827 : démissionne après 17 mois de présidence ; part en exil (47 ans)
- 1834 : tente un retour en Argentine ; expulsé par Rosas (54 ans)
- 2 septembre 1845 : mort à Cadix, Espagne (65 ans)
- 1857 : ses cendres sont rapatriées à Buenos Aires
Mis à jour le 9 aout 2026
Sources :
Bernardino Rivadavia, Argentina’s first president
Casa RosadaBernardino Rivadavia
BritannicaBernardino Rivadavia
Wikipedia (EN)Ley de Enfiteusis
Wikipedia (ES)El empréstito de la Baring Brothers
Razón y RevoluciónBernardino Rivadavia
El Historiador
