Efraín Ríos Montt : Le prédicateur génocidaire que Reagan appelait « un homme de bien »
Il régna dix-sept mois sur le Guatemala, de mars 1982 à août 1983 : et ces dix-sept mois représentent la période la plus meurtrière de toute la guerre civile guatémaltèque, qui dura pourtant trente-six ans. En 2013, il devint le premier ancien chef d’État condamné pour génocide par le tribunal de son propre pays. La condamnation fut annulée pour vice de procédure. Il mourut en 2018, à 91 ans, sans avoir purgé un seul jour de prison pour les crimes commis sous ses ordres.
De Huehuetenango à la tête de l’armée
José Efraín Ríos Montt naît le 16 juin 1926 à Huehuetenango, ville des hautes terres de l’ouest guatémaltèque, dans une famille ladino de classe moyenne modeste, père épicier, mère couturière. Il s’engage comme simple soldat dans l’armée guatémaltèque et sort en 1950 major de promotion de l’École polytechnique (Escuela Politécnica), la grande école militaire du pays. Sa carrière est régulière et distinguée : il devient directeur de l’École polytechnique, puis brièvement chef d’état-major en 1973.
En mars 1974, il se présente à l’élection présidentielle sous les couleurs du Front d’opposition nationale (FNO), avec l’économiste progressiste Alberto Fuentes Mohr comme colistier. Les résultats officieux le donnent vainqueur. Le gouvernement en place fait délibérément falsifier le dépouillement et proclame élu le général Kjell Laugerud García. Ríos Montt est nommé attaché militaire en Espagne, une façon de l’éloigner. Il rentre humilié.
La défaite politique précipite une crise personnelle. En 1978, il quitte le catholicisme et se convertit à une église évangélique pentecôtiste californienne, l’Iglesia del Verbo (Church of the Word), dont il devient pasteur laïc. Sa rhétorique religieuse, discours moralisateurs télévisés, sermons sur la justice divine, invocations bibliques, deviendra la marque de fabrique de sa dictature.
Le coup du 23 mars 1982
Le général Romeo Lucas García, au pouvoir depuis 1978, a mené une répression sanglante tout en présidant à un scrutin présidentiel de mars 1982 si grossièrement frauduleux qu’il soulève même la colère de secteurs de l’armée. Le 23 mars 1982, un groupe d’officiers subalternes renverse Lucas García et installe une junte de trois généraux, présidée par Ríos Montt. En juin 1982, il dissout la junte, suspend la constitution et s’octroie tous les pouvoirs. Il gouverne par décrets-lois.
Son programme contre-insurrectionnel tient en trois mots : « Fusiles y Frijoles » : « Fusils et haricots » , formule qui résume une doctrine implacable. Aux communautés paysannes jugées « neutres » ou récupérables, on distribue de la nourriture et on leur impose des structures de contrôle. À celles soupçonnées de sympatiser avec la guérilla, c’est-à-dire, dans la pratique, à l’immense majorité des communautés mayas des hautes terres, on applique la « tierra arrasada » : la terre brûlée.
Le génocide
Entre mars 1982 et août 1983, l’armée guatémaltèque et ses auxiliaires mènent des campagnes systématiques de destruction dans les régions à majorité indigène. Le triangle ixil (Nebaj, Chajul, San Juan Cotzal) dans le département du Quiché est la zone la plus durement frappée, mais les opérations s’étendent à Huehuetenango, Rabinal, Zacualpa et d’autres régions.
Le mode opératoire est documenté avec précision par des témoignages, des archives militaires déclassifiées et les enquêtes judiciaires ultérieures : les soldats encerclent les villages, séparent hommes, femmes et enfants, puis les massacrent. Les maisons, les récoltes et le bétail sont brûlés. Les survivants sont rassemblés dans des « villages modèles » : aldeas modelo, véritables camps de détention à ciel ouvert, gérés sous surveillance militaire permanente.
Les PAC (Patrullas de Autodefensa Civil, Patrouilles d’autodéfense civile) constituent l’autre pilier du système : tous les hommes âgés de 15 à 60 ans dans les zones de conflit sont contraints sous peine de mort de s’engager dans ces milices auxiliaires, utilisées pour traquer leurs propres voisins et effacer les frontières entre victimes et bourreaux.
Le bilan est cataclysmique. La Commission pour la Clarification Historique (CEH) a établi que 48 % de l’ensemble des victimes de la guerre civile guatémaltèque (1960-1996) ont péri durant la seule année 1982. Plus de 600 villages sont détruits. Les estimations globales des morts sous Ríos Montt varient entre 70 000 et 200 000 selon les sources. Le jugement de 2013 retient spécifiquement 1 771 Mayas ixil tués, ainsi que des déplacements massifs et des destructions délibérément conçus pour anéantir le groupe ethnique.
La CEH conclut en 1999 que des actes de génocide ont été commis dans les régions ixil, Zacualpa, nord de Huehuetenango et Rabinal, régions où entre 70 et 90 % des communautés furent exterminées.
Reagan : « un homme totalement dévoué à la démocratie »
Le 4 décembre 1982, au plus fort des massacres, le président américain Ronald Reagan rencontre Ríos Montt au Honduras et déclare publiquement que le général est « totalement dévoué à la démocratie » et qu’il reçoit « une mauvaise réputation sur les droits de l’homme ». Les États-Unis fournissent une aide militaire au régime guatémaltèque et des instructeurs aux forces de sécurité dans le cadre de leur politique anticommuniste en Amérique centrale. Cette complicité est documentée dans des câbles diplomatiques déclassifiés publiés par les National Security Archives.
La chute et le retour politique
Le 8 août 1983, Ríos Montt est renversé à son tour par son propre ministre de la Défense, le général Óscar Humberto Mejía Víctores. Il retourne à ses activités religieuses, se consacre à la prédication télévisée, et se bâtit une base électorale dans les milieux évangéliques.
En 1993, il fonde le FRG (Frente Republicano Guatemalteco). Son candidat Alfonso Portillo est élu président en 1999 : Ríos Montt exerce en coulisses une influence déterminante. En 2003, il tente lui-même de se présenter à la présidence, mais la Constitution guatémaltèque interdit aux auteurs de coups d’État de se porter candidats. Ses partisans saccagent les tribunaux lors du « Jueves Negro » (Jeudi noir, juillet 2003) pour tenter d’imposer sa candidature, en vain. Il est élu au Congrès, poste qui lui confère l’immunité parlementaire.
Le procès historique et la mort
En 2012, Ríos Montt perd son siège au Congrès et avec lui son immunité. Les poursuites pour génocide s’accélèrent. En janvier 2013, son procès s’ouvre à Guatemala City, le premier procès pour génocide intenté à un ancien chef d’État par le tribunal de son propre pays.
Le 10 mai 2013, la juge Yassmin Barrios le déclare coupable de génocide et de crimes contre l’humanité et le condamne à 80 ans de prison (50 ans pour génocide, 30 ans pour crimes contre l’humanité). Le verdict est historique. Le 20 mai 2013, la Cour constitutionnelle guatémaltèque annule la condamnation pour vice de procédure, un acte judiciaire que Human Rights Watch qualifie de « scandaleux ». Un nouveau procès est ordonné. En 2015, Ríos Montt est déclaré inapte à comparaître en raison de démence sénile.
Efraín Ríos Montt meurt le 1er avril 2018 à Guatemala City, à 91 ans, dans sa maison, entouré des siens. Le second procès s’arrête avec lui.
Grandes dates de la vie de Efraín Ríos Montt
- 16 juin 1926 : Naissance à Huehuetenango
- 1950 : Major de promotion de l’École polytechnique de Guatemala (23 ans)
- 1973 : Chef d’état-major de l’armée guatémaltèque (47 ans)
- mars 1974 : Élu président selon les résultats officieux ; victoire volée par fraude électorale (47 ans)
- 1978 : Conversion à l’Iglesia del Verbo (évangélique californienne) ; devient pasteur (52 ans)
- 23 mars 1982 : Coup d’État contre Lucas García ; prend la tête d’une junte (55 ans)
- juin 1982 : Dissout la junte ; gouverne seul ; lance les opérations de terre brûlée (56 ans)
- 4 décembre 1982 : Reagan le qualifie d’ « homme totalement dévoué à la démocratie » (56 ans)
- 1982-1983 : Destruction de 600+ villages ; 48 % des victimes de toute la guerre civile tués en 1982 (56-57 ans)
- 8 août 1983 : Renversé par le général Mejía Víctores (57 ans)
- 1993 : Fonde le FRG (Frente Republicano Guatemalteco) (67 ans)
- 1999 : Rapport CEH : génocide reconnu dans plusieurs régions ; son régime tenu responsable (73 ans)
- 2003 : Barré de la présidentielle ; élu au Congrès (immunité) (77 ans)
- 10 mai 2013 : Condamné à 80 ans de prison pour génocide et crimes contre l’humanité, premier ancien chef d’État jugé coupable de génocide par son propre pays (86 ans)
- 20 mai 2013 : Condamnation annulée pour vice de procédure (86 ans)
- 2015 : Déclaré inapte à comparaître (démence) (89 ans)
- 1er avril 2018 : Décès à Guatemala City (91 ans)
