
Gonzalo Sánchez de Lozada : Le président à l’accent américain que le gaz a chassé du pouvoir
Il grandit dans l’Iowa, étudia la philosophie à Chicago et parle l’espagnol avec un accent du Middle West qui n’a jamais cessé d’irriter ses compatriotes. Gonzalo Sánchez de Lozada, « Goni » pour ses partisans, incarne mieux que tout autre les contradictions de l’élite bolivienne : un homme forgé aux États-Unis, devenu l’un des hommes les plus riches de Bolivie grâce aux mines, artisan d’une modernisation libérale controversée, et finalement renversé par ceux que cette modernisation avait laissés au bord du chemin. Il vit en exil à Miami depuis 2003, condamné en absentia, et reste l’une des figures les plus débattues de l’histoire bolivienne récente.
L’enfant de l’exil
Gonzalo Daniel Sánchez de Lozada Sánchez Bustamante naît le 1er juillet 1930 à La Paz. Son père, Enrique Sánchez de Lozada, est diplomate et universitaire. Quand le gouvernement bolivien change de mains, la famille est contrainte à l’exil : Gonzalo a moins d’un an. Il grandit dans l’Iowa, fréquente le pensionnat quaker de Scattergood Friends School dans la campagne américaine, puis étudie la littérature et la philosophie à l’Université de Chicago. Il y côtoie les idées du libéralisme économique naissant, dans l’institution qui formera quelques années plus tard les « Chicago Boys » qui concocteront le modèle économique de Pinochet.
Il rentre en Bolivie en 1951, à 21 ans, à la veille de la Révolution nationale de 1952 qui porte le MNR (Movimiento Nacionalista Revolucionario) de Víctor Paz Estenssoro au pouvoir. Il adhère au MNR. Mais c’est dans les mines qu’il fait fortune : en 1962, il fonde la Compañía Minera del Sur (Comsur), qui exploite zinc, étain, or, argent et plomb, et en fait l’une des principales entreprises minières privées du pays. Il entre en politique enrichi et influent.
Le choc de 1985 et les réformes
Nommé ministre du Plan sous Víctor Paz Estenssoro lors de son retour au pouvoir en 1985, Sánchez de Lozada joue un rôle central dans l’une des opérations de stabilisation macroéconomique les plus spectaculaires de l’histoire latino-américaine. La Bolivie souffre alors d’une hyperinflation estimée à 25 000 %. Le Décret suprême 21060, connu sous le nom de « thérapie de choc », est appliqué en quelques semaines : libéralisation des prix, licenciements massifs dans les entreprises d’État, gel des salaires. En moins de deux mois, l’inflation chute à un chiffre. Le coût social est brutal, des dizaines de milliers de mineurs d’État perdent leur emploi, mais la stabilité monétaire est restaurée. L’opération est saluée par le FMI et la Banque mondiale comme un modèle.
Premier mandat : la capitalisation et Victor Hugo Cárdenas
Élu président pour la première fois en 1993, Sánchez de Lozada met en œuvre un programme de réformes ambitieux qu’il appelle le « Plan de Todos ». Sa pièce maîtresse est la capitalisation : contrairement à une privatisation classique, l’État ne vend pas ses entreprises publiques mais ouvre leur capital à des partenaires étrangers qui apportent des fonds en échange de 50 % des parts. La compagnie pétrolière YPFB, les télécommunications (ENTEL), l’électricité et les chemins de fer sont capitalisés. Les revenus sont censés alimenter un fonds de retraite universel.
Il nomme Victor Hugo Cárdenas, intellectuel aymara, comme vice-président, une première historique en Bolivie, pays où la majorité de la population est indigène mais dont les présidents ont été presque exclusivement des blancs créoles. La Constitution est révisée pour reconnaître la Bolivie comme État pluriethnique et multiculturel. Une réforme éducative ambitieuse est lancée. Pour ses défenseurs, ce mandat est le plus réformateur de l’histoire bolivienne moderne.
La réélection de justesse et le retour au pouvoir
En 2002, lors de sa seconde candidature, Sánchez de Lozada est élu avec seulement 22,5 % des voix au premier tour, devançant d’à peine 1,5 point un candidat qui venait de faire irruption sur la scène nationale : Evo Morales, leader syndical cocalero et futur président, qui recueille 20,9 %. Le signe est clair : le pays est profondément divisé, et la base sociale des réformes libérales s’érode.
Le second mandat commence sous de mauvais auspices. En février 2003, l’annonce d’un nouvel impôt sur les revenus déclenche des émeutes à La Paz : la police se mutine, l’armée tire sur les manifestants, une trentaine de personnes meurent. Sánchez de Lozada recule et annule la mesure. Mais le pire est à venir.
La guerre du gaz et la chute
La Bolivie possède les deuxièmes réserves de gaz naturel d’Amérique du Sud après le Venezuela. Sánchez de Lozada souhaite exporter ce gaz vers les États-Unis via le Chili, une décision doublement explosive : la question des ressources naturelles est hypersensible depuis la nationalisation des mines en 1952, et la sortie par le Chili réveille la plaie de la guerre du Pacifique (1879-1884), au cours de laquelle la Bolivie avait perdu son accès à la mer au profit du Chili.
À partir de septembre 2003, des barrages routiers se multiplient. La ville d’El Alto : agglomération aymara perchée à 4 000 mètres au-dessus de La Paz, peuplée de migrants indigènes, se soulève. L’armée réprime : entre 59 et 80 civils sont tués lors de ce qu’on appellera le « Massacre d’octobre » ou la « Guerre du gaz ». Le vice-président Carlos Mesa rompt publiquement avec le président : « Je ne peux accepter, ni comme citoyen ni comme homme de principes, que face à la pression populaire, la réponse soit la mort. »
Le 17 octobre 2003, Sánchez de Lozada démissionne et fuit vers Miami à bord d’un avion militaire. Carlos Mesa lui succède.
L’exil, les procès, les condamnations
Les gouvernements successifs de Evo Morales puis de Luis Arce réclament son extradition. Washington refuse. Mais la justice le rattrape sous d’autres formes.
En 2018, un jury civil américain, saisi par des familles de victimes d’octobre 2003, le déclare civilement responsable des morts, conjointement avec son ministre de la Défense Carlos Sánchez Berzaín. En avril 2021, une cour fédérale américaine confirme un jugement les condamnant solidairement à payer 10 millions de dollars de dommages et intérêts aux familles des victimes.
Le 3 décembre 2024, un tribunal bolivien le condamne in absentia à six ans et trois mois de prison pour avoir attribué une centaine de contrats pétroliers et gaziers sans approbation parlementaire lors de ses deux mandats, chefs d’« atteinte à l’économie nationale » et de « manquement au devoir ».
Gonzalo Sánchez de Lozada vit toujours à Miami. Il a 94 ans. Il n’a jamais été extradé.
Grandes dates de la vie de Gonzalo Sánchez de Lozada
- 1er juillet 1930 : Naissance à La Paz, Bolivie
- ~1931 : Famille exilée aux États-Unis ; grandit dans l’Iowa (1 an)
- 1951 : Retour en Bolivie, à la veille de la Révolution nationale (21 ans)
- 1962 : Fonde Comsur (Compañía Minera del Sur) ; fortune minière (32 ans)
- 1985 : Ministre du Plan ; « thérapie de choc », hyperinflation ramenée à un chiffre en semaines (55 ans)
- 6 août 1993 : Élu président pour la première fois (63 ans)
- 1993-1997 : Capitalisation, réforme constitutionnelle, VP Victor Hugo Cárdenas, premier VP indigène (63-67 ans)
- août 2002 : Réélu avec 22,5 %, à 1,5 point devant Evo Morales (72 ans)
- février 2003 : Émeutes contre la taxe sur les revenus : ~30 morts (72 ans)
- septembre-octobre 2003 : Guerre du gaz : soulèvement d’El Alto, 59 à 80 civils tués (73 ans)
- 17 octobre 2003 : Démission ; fuite à Miami (73 ans)
- 2021 : Tribunal fédéral américain : condamné à payer 10 millions de dollars aux familles des victimes (91 ans)
- 3 décembre 2024 : Condamné in absentia en Bolivie à 6 ans et 3 mois de prison pour contrats pétroliers illégaux (94 ans)
