HIRAM BINGHAM

Hiram Bingham : Le professeur de Yale qui mit Machu Picchu sur la carte du monde

Le 24 juillet 1911, par une matinée brumeuse dans les Andes péruviennes, un professeur d’histoire de Yale escalade une montagne escarpée guidé par un paysan quechua, pousse les lianes qui obstruent les ruines et pose les yeux sur l’une des architectures les plus extraordinaires du monde. Hiram Bingham III n’est ni archéologue ni premier visiteur de ce lieu, d’autres y sont passés avant lui. Mais il est le premier à faire connaître Machu Picchu à la presse internationale, à le photographier, à le financer scientifiquement, et à en faire le symbole de la civilisation inca. Ce faisant, il s’attira une gloire immense et une controverse qui ne s’est jamais complètement éteinte.

La lignée des missionnaires d’Hawaï

Hiram Bingham III naît le 19 novembre 1875 à Honolulu, alors capitale du Royaume d’Hawaï. Son père, Hiram Bingham II (1831-1908), est missionnaire protestant dans les îles du Pacifique ; son grand-père, Hiram Bingham I (1789-1869), fut l’un des premiers missionnaires protestants à débarquer à Hawaï, en 1820, et y traduisit la Bible en hawaiien. Trois générations portent le même prénom et la même vocation de conquête spirituelle, Hiram III sublimera la sienne en découvertes géographiques.

Après des études secondaires à Oahu, il part aux États-Unis : bachelor à Yale en 1898, puis l’Université de Californie à Berkeley où il suit l’un des premiers cours d’histoire latino-américaine proposés aux États-Unis, puis un doctorat à Harvard en 1905 avec une thèse sur l’histoire coloniale de l’Amérique du Sud. Il enseigne à Harvard, puis à Princeton comme précepteur sous Woodrow Wilson, avant de rejoindre Yale en 1907 comme lecteur en histoire de l’Amérique du Sud.

Son mariage avec Alfreda Mitchell, petite-fille du fondateur de Tiffany & Co., lui apporte une fortune personnelle qui lui permet de financer ses expéditions sans dépendre entièrement des institutions.

Les voyages préparatoires

Bingham fait ses premières armes en Amérique du Sud lors de deux voyages préliminaires. En 1906-1907, il retrace la route de la campagne militaire de Bolívar au Venezuela et en Colombie, un voyage pédagogique qui lui vaut un premier article remarqué. En 1908-1909, il reconstitue l’ancienne route commerciale coloniale espagnole entre Buenos Aires et Lima par le nord-ouest argentin, le Camino de los Incas. Ces voyages lui donnent une connaissance intime du terrain andin et alimentent une obsession : retrouver Vilcabamba, la dernière capitale des Incas, depuis laquelle Manco Inca et ses successeurs avaient résisté aux Espagnols pendant quarante ans après la conquête de Cuzco.

Le 24 juillet 1911 : la montée vers Machu Picchu

En 1911, Bingham organise la Yale Peruvian Expedition avec le soutien financier de la National Geographic Society. L’objectif déclaré : trouver Vitcos et Vilcabamba, les deux dernières capitales incas. Le 19 juillet, l’expédition quitte Cuzco vers la vallée de l’Urubamba.

Le 23 juillet, ils font halte à la ferme d’un paysan quechua, Melchor Arteaga, qui vit au pied des falaises. Le lendemain matin, sous une pluie fine, Arteaga propose de guider Bingham jusqu’à des ruines sur la crête au-dessus. Les autres membres de l’expédition restent au camp, peu enthousiastes. Bingham suit Arteaga, puis un enfant d’une famille qui vit sur les terrasses le conduit à travers la végétation dense jusqu’aux murs de pierre blanche.

Ce qu’il découvre le laisse sans voix : des centaines de terrasses agricoles finement construites, des temples, des palais, une Place Sacrée, des fontaines, tout en granit ajusté avec une précision extraordinaire, sans mortier, au bord d’un précipice vertigineux dominant la vallée sacrée. La cité est abandonnée, envahie d’arbres et de broussailles, mais intacte.

Bingham note soigneusement dans son carnet de terrain qu’il a trouvé, gravé sur un mur du Temple des Trois Fenêtres, une inscription au charbon : « Agustín Lizárraga 1902 ». Et il écrit : « Agustín Lizárraga est le découvreur de Machu Picchu. » Ce sera sa seule reconnaissance formelle d’une priorité antérieure.

Ce que Machu Picchu était vraiment

Bingham croyait avoir trouvé Vilcabamba : la dernière capitale inca. Il se trompait. L’archéologie moderne établit que Machu Picchu était une résidence royale (llacta) construite sous le règne de l’Inca Pachacutec vers 1450, utilisée comme lieu de retraite rituelle et administrative, et vraisemblablement abandonnée vers 1537, peu après la conquête espagnole, sans que les conquistadors n’en aient eu connaissance. Sa situation exceptionnelle, 2 430 mètres d’altitude, entourée de précipices, inaccessible sauf par d’étroits sentiers, l’avait protégée des pillages.

Vilcabamba, la vraie, se trouve plus au nord, à Espíritu Pampa, que Bingham découvrit aussi lors de la même expédition mais identifia incorrectement. Il ne se ravisa que tardivement, et d’autres chercheurs corrigèrent l’erreur après sa mort.

National Geographic et la mise en scène de la découverte

En 1912 et 1914-1915, Bingham retourne au Pérou avec des équipes plus importantes, déboise les terrasses, fouille, mesure, photographie. La National Geographic Society consacre son numéro entier d’avril 1913 aux ruines, c’est l’une des premières fois dans l’histoire du magazine qu’une seule découverte occupe la totalité d’un numéro. Les photographies de Bingham, nettes et saisissantes, font le tour du monde. Machu Picchu devient en quelques mois l’un des sites archéologiques les plus célèbres du monde.

La narration que Bingham construit au fil des décennies évolue de manière troublante : dans Inca Land (1922), il reconnaît encore le passage de Lizárraga. Dans The Lost City of the Incas (1948/1952), son ouvrage final et le plus lu, Lizárraga a presque entièrement disparu du récit. Bingham s’est progressivement approprié la gloire de la découverte.

Les artefacts et le différend Yale-Pérou

Lors de ses expéditions, Bingham exporte vers Yale des milliers d’objets, céramiques, ossements, outils en bronze, bijoux, prélevés à Machu Picchu et dans les sites environnants. Les conditions de cette exportation furent l’objet d’un conflit de plusieurs décennies : le Pérou affirmait avoir accordé un prêt ; Yale prétendait avoir reçu un don permanent.

En 2007, après des années de procédures et de pression diplomatique péruvienne, Yale et le Pérou concluent un accord. Les artefacts, environ 46 000 os et 5 000 objets : sont progressivement restitués au Pérou à partir de 2011, les cent ans de la « découverte ». Ils sont aujourd’hui exposés au musée de l’université Casa Concha à Cuzco.

Sénateur, gouverneur d’un jour et mort

La vie politique de Bingham est aussi singulière que sa vie d’explorateur. En 1924, il est élu à la fois gouverneur du Connecticut et sénateur des États-Unis. Il prend ses fonctions de gouverneur le 7 janvier 1925 : et les quitte le 8 janvier pour rejoindre le Sénat. Son gouvernorat d’un seul jour reste le plus court de l’histoire américaine.

Au Sénat (1925-1933), il se distingue par son soutien à l’aviation, il avait commandé un escadron d’entraînement pendant la Première Guerre mondiale, et est censuré en 1929 pour avoir autorisé un lobbyiste du patronat à siéger lors d’une session fermée sur les tarifs douaniers.

Hiram Bingham III meurt le 6 juin 1956 à Washington, à 80 ans. Son fils, Hiram Bingham IV, aura sa propre page d’histoire : vice-consul américain à Marseille en 1940-1941, il délivra illégalement des visas à des milliers de juifs et de réfugiés pour les sauver des nazis, et sera reconnu « Juste parmi les nations » à titre posthume en 2002.


Grandes dates de la vie de Hiram Bingham III

  • 19 novembre 1875 : Naissance à Honolulu, Hawaï, dans une famille de missionnaires protestants
  • 1898 : Diplômé de Yale (23 ans)
  • 1905 : Doctorat d’histoire à Harvard (30 ans)
  • 1907 : Nommé lecturer en histoire de l’Amérique du Sud à Yale (32 ans)
  • 1906-1909 : Deux voyages en Amérique du Sud : route de Bolívar ; route commerciale coloniale (31-34 ans)
  • 1911 : Dirige la Yale Peruvian Expedition (36 ans)
  • 24 juillet 1911 : Guidé par Melchor Arteaga, découvre les ruines de Machu Picchu (35 ans)
  • Avril 1913 : National Geographic consacre son numéro entier à Machu Picchu (37 ans)
  • 1912, 1914-1915 : Expéditions d’excavation ; milliers d’artefacts exportés à Yale (37-40 ans)
  • 1922 : Publication d’Inca Land (47 ans)
  • 7-8 janvier 1925 : Gouverneur du Connecticut pendant un seul jour (49 ans)
  • 1925-1933 : Sénateur des États-Unis pour le Connecticut (50-58 ans)
  • 1948/1952 : Publication de Lost City of the Incas (73-77 ans)
  • 6 juin 1956 : Décès à Washington D.C. (80 ans)
  • 2007-2012 : Accord Yale-Pérou ; restitution des artefacts (posthume)
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