Honduras : le tourisme, facteur de tensions dans les terres ancestrales garífuna

27 mai 2026

Un peuple pris en étau entre développement touristique et conservation

Les Garífuna, peuple afro-autochtone présent sur la côte caraïbe du Honduras depuis leur arrivée sur le continent en 1797, sont depuis des décennies au cœur d’un conflit opposant leurs droits fonciers collectifs au développement touristique, à l’agro-industrie et aux politiques de conservation. Leur territoire ancestral, sur la côte nord du pays, est convoité par les investisseurs internationaux : complexes hôteliers, résidences fermées, piers pour navires de croisière et condominiums en multipropriété ont progressivement grignoté des terres habitées depuis des générations. La communauté, estimée à près de 100 000 personnes au Honduras, tire traditionnellement ses moyens de subsistance de la pêche artisanale et de l’agriculture vivrière, deux activités directement menacées par cette pression foncière.

Cayos Cochinos : quand « Survivor » s’installe sur un territoire ancestral

En mars 2026, la Cour interaméricaine des droits de l’homme a rendu une nouvelle condamnation contre le Honduras, cette fois concernant la communauté garífuna des Cayos Cochinos, un archipel de la mer des Caraïbes où environ 1 000 familles vivent depuis plus de deux siècles. La Cour a constaté que l’État avait violé les droits à la consultation préalable, à la propriété collective, à l’intégrité culturelle et à l’alimentation de la communauté, en déclarant l’archipel zone naturelle protégée en 2003 sans consultation appropriée. La gestion du territoire a été confiée à la Fondation Cayos Cochinos, excluant de fait les Garífuna des décisions relatives à leur propre espace de vie.

L’affaire est rendue plus visible encore par l’utilisation de l’archipel comme décor pour la version hispanophone de l’émission de téléréalité Survivor, diffusée en Espagne par Telecinco : pendant les tournages, les résidents garífuna sont contraints de quitter leur propre territoire. La Cour a jugé que ces conditions constituent une violation directe des droits de la communauté, restriction de la pêche, entrave à l’accès aux ressources marines, limitation de la liberté de mouvement sur leurs propres terres. Elle a ordonné à l’État d’assurer la participation des Garífuna à l’administration de la zone protégée, de verser des réparations et d’enquêter sur les menaces adressées à ceux qui ont protesté.

Quatre condamnations internationales, aucune pleinement appliquée

La décision de mars 2026 est la quatrième rendue par la Cour interaméricaine contre le Honduras en faveur des Garífuna. En 2015, la Cour avait condamné l’État pour la communauté de Punta Piedra (Colón), dont les terres avaient été occupées par des tiers, et pour celle de Triunfo de la Cruz (Atlántida), victime de projets touristiques et d’urbanisation sans consultation. En 2023, une troisième condamnation avait visé la communauté de San Juan (Atlántida), à la suite de menaces contre des leaders et de la mort de deux de ses membres dans un incident impliquant des policiers. Aucune de ces quatre décisions n’a été pleinement appliquée par l’État hondurien. Cette accumulation, selon l’OFRANEH (Organisation fraternelle noire du Honduras), fondée en 1978 pour défendre les droits des Garífuna, illustre un schéma structurel d’impunité qui persiste indépendamment des gouvernements.

Un nouveau gouvernement aux portes du tourisme mondial

Le contexte politique amplifie les inquiétudes. Après les élections de novembre 2025, le Honduras est dirigé par Nasry Asfura, dont le gouvernement est perçu par les organisations de défense des droits comme particulièrement favorable aux intérêts des investisseurs étrangers. Lors de leur assemblée nationale d’avril 2026, marquant le 229e anniversaire de leur arrivée sur le continent américain, les leaders afro-honduriens ont interpellé directement le nouveau gouvernement : ils exigent l’application de l’ensemble des décisions de la Cour interaméricaine et leur extension aux 48 communautés garífuna du pays, proposant aux autorités de les considérer comme des partenaires du développement national plutôt que comme des obstacles.

Honduras, l’un des pays les plus meurtriers pour les défenseurs des terres

Les droits des Garífuna s’inscrivent dans un contexte de violence systémique. Le Honduras reste l’un des pays les plus dangereux au monde pour les défenseurs de la terre et de l’environnement. Les plantations de palmier à huile, le pays est le deuxième producteur d’Amérique latine , les projets hydroélectriques et les réseaux criminels installés dans les zones côtières constituent autant de menaces supplémentaires contre les territoires ancestraux. Tant que la volonté politique d’appliquer les décisions judiciaires fera défaut et que les défenseurs des terres resteront exposés à des représailles, l’écart entre les droits reconnus sur le papier et la réalité vécue par les communautés garífuna du Honduras demeurera béant.

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