27 mai 2026
Un vote parlementaire qui change les règles du jeu
La Chambre des députés bolivienne a abrogé mardi une loi en vigueur depuis 2020 qui encadrait strictement le recours à l’état d’urgence, ouvrant ainsi la voie au président Rodrigo Paz pour mobiliser l’armée et restreindre certaines libertés publiques face aux manifestations massives qui réclament sa démission. Le texte, déjà approuvé par le Sénat, a été adopté lors d’une session virtuelle réunissant 117 des 130 membres de la Chambre basse, à plus des deux tiers des voix. « La loi est adoptée », a déclaré le président de la Chambre, Roberto Castro. Portée par le Parti démocrate-chrétien au pouvoir, l’abrogation a été exemptée de la procédure parlementaire ordinaire afin d’en accélérer l’adoption.
La loi abrogée avait été conçue après la crise sociale de 2020, sous le gouvernement de droite de Jeanine Añez, par un Parlement alors contrôlé par le MAS, pour prévenir tout abus des mesures d’exception : toute déclaration de l’état d’urgence devait auparavant être approuvée par les parlementaires, qui pouvaient en modifier les termes. Désormais, Rodrigo Paz dispose des mains libres pour déclencher ce mécanisme, qui limite les libertés de circulation et de réunion et permet le déploiement de l’armée en soutien à la police.
Des semaines de blocages qui asphyxient la capitale
Depuis début mai, des ouvriers, paysans, enseignants, mineurs et transporteurs bloquent les principales routes du pays pour exiger des mesures contre la pire crise économique depuis quarante ans. Le mouvement, parti de revendications sectorielles, augmentations salariales, abrogation d’une loi foncière jugée favorable aux grandes entreprises, indemnisation pour des véhicules endommagés par du carburant contaminé, s’est unifié autour d’une seule exigence : la démission du chef de l’État. « La demande est que le président démissionne en raison de son incapacité à résoudre les problèmes structurels du pays ; il nous mène à la dérive », a déclaré Mario Argollo, dirigeant de la Central Obrera Boliviana, à Al Jazeera.
Autour de La Paz, les barrages maintiennent une moyenne de vingt points de blocage simultanés. La ville est confrontée à de graves pénuries d’aliments, de médicaments et de carburant. Selon le gouvernement, au moins quatre personnes sont mortes, bloquées dans des situations d’urgence médicale par les routes coupées.
Une crise humanitaire dans les hôpitaux
À l’hôpital public Clinicas de La Paz, l’un des plus grands du pays, les réserves d’oxygène médical sont proches de l’épuisement. « À partir de jeudi, vendredi ou samedi, nous ne savons pas dans quelle situation nous serons », a averti le neurochirurgien Enrique Coritza, chef du bloc opératoire. Christian Calle, responsable de la pharmacie, s’alarme : « Nous n’avons plus de viande, plus de poulet, plus de légumes, ce qui commence à provoquer des déficits alimentaires chez les patients. » Depuis El Alto, Zulma Hinojosa, mère d’un garçon de 13 ans asthmatique et cardiaque, décrit comme « une véritable odyssée » le simple fait de rejoindre l’hôpital à travers les barricades.
Un président piégé par sa propre trajectoire
Rodrigo Paz avait remporté les élections de 2025 avec 55 % des voix, bénéficiant notamment du soutien des anciens électeurs du MAS, épuisés par la crise économique et la corruption de l’ancien parti au pouvoir. Mais son administration a rapidement déçu ces secteurs : suppression d’une taxe sur les grandes fortunes, nominations de membres de l’élite économique au cabinet, approbation par décret de lois favorables à l’agro-industrie, rapprochement avec Washington et le FMI. « Rodrigo Paz a opéré un virage politique et stratégique à mi-chemin. Les secteurs populaires perçoivent non seulement une exclusion, mais aussi une trahison pure et simple », a analysé la politologue Luciana Jauregui pour Al Jazeera.
Evo Morales et l’accusation de « coup d’État »
Le gouvernement impute l’organisation des manifestations à l’ex-président Evo Morales (2006-2019), sous le coup d’un mandat d’arrêt dans une affaire de traite présumée impliquant une mineure. Morales a mobilisé ses partisans pour une marche de 190 kilomètres vers La Paz, réclamant la démission de Paz et la suspension des poursuites judiciaires à son encontre. Le secrétaire d’État adjoint américain Christopher Landau a qualifié le mouvement de « coup d’État » contre Rodrigo Paz, présenté comme un allié de l’administration Trump en Amérique latine. Face à la crise, Paz a annoncé un remaniement gouvernemental et la création d’un conseil économique et social, promettant « le dialogue pour les secteurs légitimes et la pleine force de la loi contre ceux qui attaquent la démocratie ».
