Óscar Romero : L’archevêque des pauvres tué à l’autel pour avoir dit la vérité
Il avait la réputation d’être conservateur, prudent, peu enclin aux prophéties sociales. L’oligarchie salvadorienne avait applaudi sa nomination à l’archevêché. Trois ans plus tard, il était mort d’une balle dans le cœur, tirée pendant qu’il célébrait la messe, pour avoir osé dire à voix haute, et sur les ondes de toute la nation, ce que tout le monde savait et que personne ne voulait entendre. Óscar Arnulfo Romero y Galdámez est le martyr de l’Amérique latine du XXe siècle. L’Église catholique l’a canonisé en 2018. L’histoire l’avait reconnu bien avant.
L’enfant du postier de Ciudad Barrios
Óscar Arnulfo Romero y Galdámez naît le 15 août 1917 à Ciudad Barrios, bourgade du département de San Miguel, dans l’est du Salvador. Son père, Santos Romero Garcilazo, est employé des postes ; sa mère, Guadalupe de Jesús Galdámez Portillo, élève sept enfants. La famille est pauvre, dans un pays où quarante familles possèdent l’essentiel des terres arables et où la majorité paysanne vit dans le dénuement.
À douze ans, Romero entre au Petit Séminaire de San Miguel, soutenu financièrement par l’évêque Juan Antonio Dueñas. Sa vocation est profonde et précoce. Après ses études secondaires en séminaire, il est envoyé à Rome, où il étudie à la Pontificia Universidad Gregoriana. En 1941, il obtient sa licence en théologie cum laude. Il est ordonné prêtre à Rome le 4 avril 1942, à vingt-quatre ans. Son voyage de retour au Salvador est interrompu par la Seconde Guerre mondiale : bloqué en Colombie, il passe plusieurs mois dans des conditions difficiles avant de rentrer.
Curé de paroisse, puis secrétaire de l’évêché de San Miguel, il se signale par son zèle pastoral traditionnel, son attachement à la doctrine romaine et une méfiance marquée envers les courants progressistes qui traversent l’Église d’Amérique latine après le Concile Vatican II (1962-1965) et la Conférence de Medellín (1968). En 1970, il est nommé évêque auxiliaire de San Salvador ; en 1974, évêque de Santiago de María, diocèse rural pauvre, sa région natale.
L’archevêque que l’oligarchie voulait
Le 3 février 1977, le Vatican le nomme quatrième archevêque de San Salvador. L’annonce est accueillie avec soulagement par la grande bourgeoisie salvadorienne et les secteurs militaires du gouvernement : Romero passe pour un homme d’ordre, critique de la théologie de la libération, sans affinité pour les communautés de base ou le militantisme social du clergé progressiste. L’Église, pensent-ils, sera tenue à l’écart de la politique.
Ils se trompent. Trois semaines après son installation, tout change.
Rutilio Grande : la balle qui transperça deux hommes
Le 12 mars 1977, le père Rutilio Grande, prêtre jésuite travaillant avec les communautés paysannes d’Aguilares, est assassiné par un escadron de la mort avec deux compagnons sur la route. Grande était l’ami de Romero, l’un des rares prêtres de la nouvelle génération qu’il estimait vraiment, et dont il avait soutenu l’ordination.
La mort de Rutilio Grande est, selon tous les témoins proches de Romero, sa conversion. En quelques jours, l’archevêque décide non seulement de dénoncer le crime, mais d’assumer pleinement la « voix des sans voix » que Grande avait incarnée. Il exige une enquête publique, boycotte les cérémonies officielles, et commence à documenter systématiquement les violations des droits humains dans son diocèse. Son bureau juridique rassemble les témoignages des victimes, recense les disparus, identifie les bourreaux.
Ses homélies dominicales, transmises chaque semaine par radio YSAX à travers tout le Salvador, deviennent l’événement politique le plus suivi du pays. Romero y lit publiquement la liste des crimes commis dans la semaine, nomme les victimes, désigne les responsables par leur grade et leur unité. Des milliers de paysans n’ont pas de téléviseur mais possèdent une radio. Pendant trois ans, l’archevêché est leur seule source d’information vérifiable sur les massacres.
Il précise lui-même sa position sur la théologie de la libération, dont il se méfie de la version marxiste, : « Il y a deux théologies de la libération. L’une ne voit que la libération matérielle. L’autre est celle de Paul VI. Je suis avec Paul VI. » Ce n’est pas un révolutionnaire politique. C’est un pasteur qui fait son métier : dire la vérité.
La lettre à Carter et la dernière homélie
En février 1980, alors que l’administration Carter envisage d’augmenter l’aide militaire au gouvernement salvadorien, Romero lui écrit personnellement. Sa lettre du 17 février 1980 demande au président des États-Unis de ne pas fournir d’assistance militaire à un gouvernement qui massacre sa propre population : « Cette aide ne servirait qu’à aiguiser l’injustice et la répression. » Washington n’y donne pas suite.
Le 23 mars 1980, Romero prononce son ultime homélie radiodiffusée. S’adressant directement aux soldats salvadoriens, il leur rappelle que nul militaire n’est tenu d’obéir à un ordre contraire à la loi de Dieu. Il conclut par ces mots qui résonnent encore : « Au nom de Dieu, je vous en supplie, je vous en ordonne : cessez la répression ! »
Le lendemain, il est mort.
L’assassinat : une balle pendant la consécration
Le 24 mars 1980, Romero célèbre la messe dans la chapelle de l’Hôpital de la Divine Providence, établissement pour malades du cancer tenu par des carmélites, et où il avait pris sa résidence. Pendant l’homélie, un tireur embusqué dans le fond de la chapelle tire une balle qui le frappe en pleine poitrine. Romero s’effondre et meurt sur l’autel.
La Commission de la Vérité de l’ONU pour El Salvador, dans son rapport de 1993, conclut que l’assassinat a été ordonné par le major Roberto D’Aubuisson : chef des escadrons de la mort et fondateur du parti de droite ARENA. Un de ses anciens collaborateurs, Álvaro Saravia, confirmera des années plus tard avoir reçu l’ordre par téléphone et avoir conduit le tireur à l’hôpital. L’exécutant aurait été payé 1 000 colones. Des documents déclassifiés de la CIA publiés en 1993 confirment que Washington avait connaissance du rôle de D’Aubuisson, et continua pourtant à travailler avec lui. Personne ne fut jamais jugé ni condamné au pénal pour ce crime.
Les funérailles, le 30 mars 1980, rassemblent plus de 250 000 personnes sur la place de la cathédrale de San Salvador. Des bombes et des coups de feu éclatent dans la foule, au moins 30 personnes supplémentaires sont tuées.
De martyr à saint
Le 23 mai 2015, le pape François le béatifie à San Salvador devant une foule immense, reconnaissant officiellement son statut de martyr : tué « en haine de la foi ». Le 14 octobre 2018, François le canonise à Rome, en même temps que le pape Paul VI. Sa fête liturgique est fixée au 24 mars.
García Márquez l’avait appelé « San Romero de las Américas ». Le Pape Jean-Paul II l’avait qualifié de « défenseur de la paix contre la violence ». Le Salvador, ravagé par une guerre civile qui durera jusqu’en 1992 et fera 75 000 morts, n’a jamais oublié l’homme qui avait osé dire, au nom de Dieu, que tuer les pauvres était un crime.
Grandes dates de la vie de Óscar Romero
- 15 août 1917 : Naissance à Ciudad Barrios, département de San Miguel, El Salvador
- 1929 : Entre au Petit Séminaire de San Miguel (12 ans)
- ~1937 : Part pour Rome ; étudie à la Pontificia Universidad Gregoriana (20 ans)
- 1941 : Licence en théologie cum laude (24 ans)
- 4 avril 1942 : Ordonné prêtre à Rome (24 ans)
- 1970 : Nommé évêque auxiliaire de San Salvador (53 ans)
- 1974 : Nommé évêque de Santiago de María (57 ans)
- 3 février 1977 : Nommé archevêque de San Salvador (59 ans)
- 12 mars 1977 : Assassinat du père Rutilio Grande, conversion de Romero (59 ans)
- 17 février 1980 : Lettre au président Carter demandant la fin de l’aide militaire (62 ans)
- 23 mars 1980 : Dernière homélie radio : « Cessez la répression ! » (62 ans)
- 24 mars 1980 : Assassiné d’une balle en pleine messe à la chapelle de l’Hôpital de la Divine Providence (62 ans)
- 30 mars 1980 : Funérailles : 250 000 personnes ; bombes et fusillades, 30+ morts supplémentaires (posthume)
- 23 mai 2015 : Béatifié par le pape François à San Salvador (posthume)
- 14 octobre 2018 : Canonisé par le pape François à Rome (posthume)
