JUAN MANUEL FANGIO

Juan Manuel Fangio, El Maestro

Né le 24 juin 1911 à Balcarce, province de Buenos Aires, Argentine Décédé le 17 juillet 1995 à Buenos Aires


Il existe en sport automobile une hiérarchie des légendes que les décennies n’ont pas réussi à remettre en question. Au sommet de cette hiérarchie, un nom revient invariablement : Juan Manuel Fangio. Cinq titres de champion du monde de Formule 1. Vingt-quatre victoires en Grand Prix pour cinquante-deux départs, soit un taux de victoire de 46,15 %, record absolu de l’histoire de la discipline. Quatre équipes différentes victorieuses. Et une réputation d’intelligence de course, de précision mécanique et d’élégance au volant que ses rivaux eux-mêmes ont célébrée de son vivant.

Balcarce : fils d’immigrés, apprenti mécanicien

Juan Manuel Fangio naît le 24 juin 1911 à Balcarce, petite ville de la province de Buenos Aires. Il est le quatrième de six enfants d’une famille d’immigrés italiens originaires des Abruzzes : son père, maçon, travaillera jusqu’à l’âge de soixante et onze ans. Le foyer est humble, modeste, ancré dans le travail manuel.

Adolescent, Fangio devient apprenti forgeron, puis mécanicien. Il se lève à quatre heures du matin, consacre ses matinées à l’école et ses après-midi à l’atelier. Au début des années 1930, il s’installe comme garagiste à Balcarce. C’est dans cet environnement de ferraille, d’huile et de moteurs qu’il développe une compréhension intime des machines, une sensibilité qui, plus tard, lui permettra de sentir une voiture à la limite et d’en extraire le dernier centième disponible sans jamais la briser.

Les routes d’Argentine : un champion sans circuit (1938–1948)

Fangio commence à courir sur les routes d’Argentine à la fin des années 1930. Il participe au Turismo Carretera, la série de course sur route la plus populaire du pays, au volant d’une Ford V8 en 1938, puis d’une Chevrolet. En 1940, il remporte le Grand Prix International Championship et devient champion de Turismo Carretera : titre qu’il défend avec succès en 1941.

Ces courses sont d’une brutalité sans commune mesure avec les Grand Prix européens de l’époque. La plus éprouvante, la Gran Premio del Norte, traverse sur près de 10 000 km l’Argentine, la Bolivie et le Pérou, sur des pistes défoncées, dans des conditions climatiques extrêmes. Fangio y construit une endurance physique et mentale hors du commun.

Entre 1947 et 1949, il fait ses premières armes en Europe, courant sur les circuits du Vieux Continent. Il a trente-huit ans lorsque débute la Formule 1.

Formule 1 : cinq titres, quatre écuries (1950–1958)

La Formule 1 naît en 1950. Fangio est déjà un homme formé, un pilote accompli. En neuf saisons sur les Grands Prix du monde, il va écrire une page unique dans l’histoire du sport automobile.

1951 : Premier titre avec Alfa Romeo

Fangio décroche son premier titre mondial en 1951 avec l’écurie italienne Alfa Romeo, battant l’Anglais José Froilán González. La saison suivante (1952-1953), il ne peut défendre ses chances après un accident grave en Formule 2 à Monza.

1954 : Titre avec Mercedes-Benz

La saison 1954 voit Fangio commencer l’année avec Maserati, remporter les deux premières courses, puis rejoindre en cours de saison la puissante écurie Mercedes-Benz, qui vient d’entrer en Formule 1 avec des ambitions industrielles totales. Il conclut la saison avec son deuxième titre.

1955 : Titre avec Mercedes-Benz

En 1955, Fangio confirme la domination de Mercedes avec son troisième titre. La saison est marquée par la tragédie du Mans (juin 1955, accident hors championnat du monde), après lequel Mercedes finit par se retirer du sport automobile en fin d’année.

1956 : Titre avec Ferrari

Privé de sa monture favorite, Fangio rejoint la Scuderia Ferrari en 1956 et s’empare de son quatrième titre : l’égalité alors avec Alberto Ascari.

1957 : Titre avec Maserati : la course du siècle

1957 est la saison du cinquième et dernier titre, et elle se conclut sur celle que beaucoup considèrent comme la plus grande course de l’histoire de la Formule 1 : le Grand Prix d’Allemagne sur le Nürburgring, le 4 août 1957.

Fangio adopte une stratégie audacieuse : démarrer léger sur les réservoirs, sprinter, puis faire un arrêt aux stands pour carburant et pneus. Il mène, rentre aux stands au 12e tour : arrêt lent, près d’une minute , et ressort avec 52 secondes de retard sur les Ferrari de Mike Hawthorn et Peter Collins qui n’ont pas encore fait leur arrêt.

Ce qui suit appartient à la légende. En l’espace de dix tours, Fangio bat et rebat le record du tour neuf fois de suite : sept fois consécutivement. Son meilleur tour est chronométré à 9 min 17 s 4, soit 24 secondes plus rapide que son propre record établi l’année précédente sur la même piste, et 11 secondes plus rapide que sa propre pole position du matin. Il remonte Hawthorn de 15 secondes dans le seul premier tour après son arrêt. Au 21e tour, il dépasse Collins dans un virage, puis Hawthorn dans le suivant, les deux roues gauches sur l’herbe. Il gagne.

« C’est la plus belle course de ma vie », dira-t-il après. Ses deux adversaires du jour confirmeront qu’ils avaient été témoins de quelque chose qui dépassait leur entendement. Fangio a 46 ans et 41 jours ce jour-là.

Cuba 1958 : otage de la révolution

Le 23 février 1958, à La Havane, deux jours avant le Grand Prix de Cuba, Fangio est kidnappé à la pointe d’un pistolet dans son hôtel par des membres du Mouvement du 26 Juillet de Fidel Castro. L’objectif des révolutionnaires est clair : embarrasser internationalement le président Batista en utilisant la plus grande célébrité sportive du moment comme outil de propagande.

« Nous devions montrer au monde que nous étions sérieux à propos de la révolution, et ridiculiser Batista », reconnaîtra l’un des ravisseurs. « Mais nous devions aussi prouver que nous n’étions pas les meurtriers et bandits que Batista prétendait que nous étions. »

Fangio est retenu 26 heures, puis libéré sain et sauf devant l’ambassade d’Argentine. Il déclare à sa libération : « Les révolutionnaires m’ont bien traité. Ils ont essayé de m’expliquer les raisons de mon enlèvement et les objectifs de leur organisation, et leur attitude était même amicale. » Castro renversera Batista le 1er janvier 1959.

Le bilan d’une carrière sans équivalent

Fangio met fin à sa carrière de Grand Prix après la saison 1958. Il a disputé 52 Grands Prix de Formule 1, en a remporté 24 : un taux de victoire de 46,15 % jamais égalé. Il a décroché 29 poles positions (55,77 % de toutes ses qualifications), 23 meilleurs tours et 35 podiums. Cinq titres mondiaux, avec quatre écuries différentes (Alfa Romeo, Mercedes-Benz, Ferrari, Maserati), exploit unique dans l’histoire de la Formule 1.

Son record de cinq titres restera debout pendant 46 ans, jusqu’à ce que Michael Schumacher remporte son sixième en 2003.

Juan Manuel Fangio s’éteint le 17 juillet 1995 à Buenos Aires, à l’âge de 84 ans. Il avait assisté de son vivant à l’émergence de Senna, de Prost, de Lauda, et de Schumacher, et aucun d’eux ne l’avait encore dépassé. Il reste, pour l’immense majorité des historiens du sport automobile, le plus grand pilote de course de tous les temps.

 

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