GUILLERMO VILAS

Guillermo Vilas, Le gaucher de Mar del Plata

Né le 17 août 1952 à Buenos Aires, Brésil, élevé à Mar del Plata, Argentine


Il y a dans le tennis une catégorie rare : les joueurs dont la grandeur est incontestable, mais dont la reconnaissance officielle restera toujours incomplète. Guillermo Vilas en est l’exemple le plus saisissant. Quatre Grand Chelems. Soixante-deux titres. Une saison 1977 d’une puissance statistique sans équivalent dans l’histoire de l’ère Open. Et pourtant : jamais officiellement numéro un mondial. Une anomalie qui, plus de quarante ans après les faits, continue de hanter l’histoire du tennis.

Mar del Plata : la terre battue et les poèmes

Guillermo Vilas naît le 17 août 1952 à Buenos Aires et grandit dans la ville balnéaire de Mar del Plata, sur la côte atlantique argentine. Son père Roque lui met une raquette dans les mains à cinq ans sur les courts en terre battue du Club Náutico. À onze ans, Vilas remporte sa première médaille. Entre douze et quinze ans, il s’impose dans les championnats nationaux et sud-américains jeunes.

L’homme qui se forme sur ces courts est une figure singulière dans le monde du tennis : gaucher, puissant, avec un coup droit en coup de fouet et un revers lifté dévastateur, mais aussi poète publié dès l’adolescence. Son premier recueil, «125», paraît dans les années 1970. Dans un sport dominé par les images de combativité, Vilas apporte quelque chose d’autre : une sensibilité, une intériorité, qui font de lui une personnalité à part dans les vestiaires et les tribunes du circuit mondial.

L’ascension sur le circuit ATP (1969–1974)

Vilas entre sur le circuit professionnel à la fin des années 1960. En 1968, il remporte l’Orange Bowl à Miami, l’un des tournois juniors les plus prestigieux du monde. Sa progression est rapide et régulière, notamment sur la surface qui lui correspond le mieux : la terre battue, sur laquelle son jeu de fond de court, sa puissance et son endurance physique exceptionnelle forment une combinaison redoutable.

En 1974, il remporte les Masters (ATP Tour Finals), s’imposant dans le tournoi de fin de saison regroupant les meilleurs joueurs du monde. Sa cote explose.

1977 : la saison la plus folle de l’ère Open

L’année 1977 restera comme la saison la plus éclatante de la carrière de Vilas, et l’une des plus dominatrices de l’ère Open pour un joueur de tennis masculin.

Bilan de la saison : 130 victoires pour 15 défaites (89,65 %), 16 titres dont 2 Grand Chelems.

Roland-Garros 1977

En juin, Vilas s’impose à Paris en ne concédant que 3 jeux à son adversaire en finale, Brian Gottfried. Une victoire écrasante, à la mesure d’une quinzaine impeccable.

US Open 1977

En septembre, à Forest Hills : dernier US Open disputé sur cette surface en terre battue avant le déménagement à Flushing Meadows , Vilas bat Jimmy Connors en quatre sets. C’est son deuxième Grand Chelem de l’année, et le dernier US Open de l’histoire joué sur terre.

La série de 46 victoires consécutives

Dans la seconde partie de la saison, Vilas enchaîne sept tournois consécutifs remportés (Kitzbühel, Washington, Louisville, South Orange, Columbus, US Open, Paris), établissant une série de 46 victoires consécutives toutes surfaces confondues : record de l’ère Open. Sur terre battue spécifiquement, sa série atteint 53 matches sans défaite, record de l’ère Open masculin jusqu’à ce que Rafael Nadal le batte en 2006.

Les deux séries se terminent en octobre 1977, lors de la finale du tournoi de la Raquette d’Or, face à Ilie Năstase. L’épisode est rocambolesque : Năstase utilise une raquette spaghetti : à cordage double, dont l’effet sur la balle est jugé anormal et perturbateur. Vilas concède les deux premiers sets 1-6 et 5-7, puis se retire en protestation contre l’utilisation de cet équipement. La technique de la raquette spaghetti sera interdite par la fédération quelques semaines plus tard.

Le scandale du classement : numéro un fantôme

Malgré cette saison historique, 16 titres, 2 Grand Chelems, 3 finales de Grand Chelem, une série de 46 victoires consécutives, un bilan de 130-15 , le classement ATP officiel ne porte jamais Vilas au numéro un mondial en 1977. L’ATP le classe numéro deux, derrière Jimmy Connors.

La controverse est double. D’une part, les grands magazines tennistiques de l’époque l’élisent unanimement joueur numéro un de l’année 1977. D’autre part, la fédération internationale (ITF) le reconnaît comme numéro un de son circuit Grand Prix en 1974, 1975 et 1977. Les calculs ATP seuls divergent.

En 2020, Netflix sort le documentaire «Guillermo Vilas : Settling the Score», dans lequel le journaliste argentin Eduardo Puppo mène une enquête approfondie sur les anomalies du classement. L’investigation s’inspire d’un précédent : en 2007, la WTA avait rétroactivement reconnu Evonne Goolagong Cawley comme numéro un féminin pour deux semaines en 1976, après découverte d’une erreur de calcul. Puppo soutient que Vilas aurait dû être numéro un pendant au moins 10 semaines en 1977. L’ATP, à ce jour, n’a pas révisé son classement officiel.

Les deux titres australiens et la suite de carrière

En 1978 et 1979, Vilas remporte à deux reprises l’Open d’Australie : alors disputé sur gazon , battant respectivement John Marks et John Sadri en finale. Ces deux titres portent son total à quatre Grand Chelems en vingt mois, entre juin 1977 et janvier 1979.

Au total, sa carrière s’achève avec 62 titres en simple et 16 en double. Son palmarès en Coupe Davis avec l’Argentine est remarquable : 45 victoires pour 10 défaites en simple entre 1970 et 1984. En 1981, aux côtés de José Luis Clerc, il mène l’Argentine jusqu’à sa première finale de Coupe Davis de l’histoire, perdue face aux États-Unis.

L’héritage d’un géant incompris

Vilas est intronisé au International Tennis Hall of Fame en 1991. Il se retire définitivement du circuit en 1992, après vingt ans de compétition au plus haut niveau.

Son influence dépasse les chiffres. Sa domination sur terre battue ouvre la voie à une tradition tennistique argentine et sud-américaine qui culminera des décennies plus tard avec les Gaudio, Nalbandian, Del Potro et Schwartzman. Son style de jeu, fond de court puissant, endurance physique extrême, lift dévastateur, préfigure l’évolution du tennis moderne sur surface lente.

Quant à la question du numéro un : elle reste ouverte. Ce que les chiffres ne tranchent pas, l’histoire du sport a parfois ses propres façons de rendre justice.

 

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