
Musique et culture musicale, Pérou : Entre les Andes et le Pacifique, une musique née de trois mondes
Le Pérou est l’un des pays d’Amérique latine où la diversité musicale est la plus profonde et la plus ancienne. Berceau de civilisations précolombiennes parmi les plus avancées du continent, Chavín, Mochica, Nazca, Tiahuanaco, Inca , le Pérou a développé des traditions musicales vieilles de plus de cinq millénaires, dont certains instruments sont parmi les plus anciens de l’humanité. La conquête espagnole et l’esclavage africain ont ensuite apporté de nouveaux héritages qui se sont fondus avec les traditions andines et amazoniennes pour produire une mosaïque sonore unique : d’un côté, la musique andine avec le huayno, la quena et la zampoña ; de l’autre, la musique afro-péruvienne avec le festejo, le landó et le cajón ; entre les deux, le vals criollo de la côte et la cumbia andine des villes. Deux traditions d’une égale richesse, qu’il faut distinguer pour comprendre la profondeur musicale de ce pays.
Les genres musicaux emblématiques
Le huayno
Le huayno est le genre musical le plus ancien et le plus répandu des Andes péruviennes. Ses origines remontent à la période précolombienne et aux pratiques musicales de l’Empire inca, qui l’utilisait lors des cérémonies religieuses, des célébrations agricoles et des rassemblements communautaires. Il mêle depuis la colonisation des éléments musicaux d’origine indigène (modes pentatoniques, rythmes ternaires, instruments à vent précolombiens) à des influences espagnoles (guitare, harpe, structures harmoniques européennes). Le huayno est chanté en quechua, en aymara ou en espagnol selon les régions, et ses textes évoquent l’amour, le deuil, la nature des Andes et la vie communautaire. Il existe des centaines de variantes régionales, le huayno de Cusco, de Puno, d’Ayacucho, de Huancayo, chacune avec ses particularités rythmiques et mélodiques. C’est le genre qui relie le plus directement les Péruviens contemporains à leur héritage précolombien.
La marinera
La danse et musique nationale officielle du Pérou, la marinera est une forme chorégraphique et musicale née de la rencontre entre le fandango espagnol, la zamacueca (d’origine afro-hispanique) et des éléments de danses indigènes de la côte. Elle se distingue par l’utilisation de mouchoirs blancs que les danseurs font tournoyer avec élégance, symbolisant la cour amoureuse. La marinera se décline en plusieurs styles régionaux : la marinera limeña (plus raffinée), la marinera norteña de Trujillo (plus vive et populaire) et la marinera serrana (andine, avec des influences de huayno). Sa première apparition documentée date du 8 mars 1879, avec la pièce La Antofagasta d’Abelardo Gamarra. La marinera a été déclarée Patrimoine Culturel de la Nation par le Ministère de la Culture du Pérou depuis 1986, et Trujillo a été reconnue par la loi n° 24447 du 24 janvier 1986 comme la Capitale Nationale de la Marinera. À ce jour, la marinera n’est pas inscrite sur la Liste représentative de l’UNESCO : cette inscription reste nationale.
Le festejo
Le festejo est le genre le plus emblématique de la musique afro-péruvienne. Né à Lima et sur la côte centrale à partir du XVIIe siècle dans les communautés d’esclaves africains et de leurs descendants, il se caractérise par des rythmes syncopés puissants, une joyeuse énergie festive et l’usage prédominant du cajón comme instrument de percussion. Musique de célébration, le festejo était joué lors des fêtes communautaires afro-péruviennes interdites d’instruments à membrane par les autorités coloniales, d’où l’invention du cajón, caisse en bois indifférenciable du mobilier. Ses textes évoquent la joie de vivre, l’amour et la fierté des racines africaines.
Le landó
Plus lent et plus mélancolique que le festejo, le landó est un genre afro-péruvien d’une profondeur émotionnelle exceptionnelle. Ses origines sont discutées par les ethnomusicologues, qui y voient des connections possibles avec le lundú afro-brésilien ou le londu angolais. Pratiquement disparu au XXe siècle, il a été ressuscité par la chanteuse Chabuca Granda dans les années 1970, puis porté à la reconnaissance internationale par Susana Baca. Sa structure rythmique, fondée sur des contretemps croisés entre le cajón et les palmas (frappes de mains), en fait l’un des genres les plus sophistiqués de la musique populaire péruvienne.
Le vals criollo
Le vals criollo (valse créole) est le genre musical de la côte péruvienne, né à Lima au XIXe siècle de l’adaptation de la valse viennoise aux sensibilités musicales créoles. Plus lent que la valse européenne, avec des ornements mélodiques et des harmonies riches, il est accompagné de guitare, cajón et parfois harpe. La canción criolla : chanson créole, en est la forme vocale la plus poétique, avec des compositrices comme Chabuca Granda qui en ont fait un art de premier rang. Le 31 octobre est depuis 1944 la Journée nationale de la Canción Criolla au Pérou.
La cumbia andine (chicha)
Née dans les années 1960–1970 de la rencontre entre la cumbia colombienne, la guitare électrique et les modes pentatoniques du huayno, la cumbia andine, souvent appelée chicha : est la musique des migrants andins venus s’installer dans les grandes villes côtières, notamment Lima. Elle synthétise deux mondes : les rythmes tropicaux caribéens et les sonorités mélancoliques des Andes. Musique des banlieues populaires de Lima, elle a été longtemps méprisée par les élites culturelles avant d’être reconnue comme marqueur d’identité des classes populaires urbaines péruviennes.
Patrimoine musical immatériel UNESCO
Le Pérou dispose d’une inscription musicale spécifique sur les listes de l’UNESCO :
Eshuva, prières chantées en langue harákmbut du peuple Huachipaire : inscrites en 2011 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cet élément concerne les chants rituels du peuple Harakmbut, communauté indigène des forêts amazoniennes du département de Madre de Dios (sud-est du Pérou). Les eshuva sont des prières chantées en langue harákmbut, interprétées lors de cérémonies de guérison et de rituels collectifs. Ils constituent l’une des formes les plus intactes de musique rituelle amérindienne d’Amazonie.
Le huayno et la marinera ne sont pas inscrits à l’UNESCO à ce jour, leur reconnaissance reste nationale. La marinera est déclarée Patrimoine Culturel de la Nation par le gouvernement péruvien depuis 1986.
Les instruments traditionnels
La quena : Flûte droite à encoche biseautée, taillée traditionnellement dans un roseau ou un os d’animal. Ses origines remontent à plus de 5 000 ans, faisant d’elle l’un des instruments à vent les plus anciens de l’histoire de l’humanité, représenté dans les céramiques des cultures Nazca et Mochica. Elle produit un son doux et mélancolique, particulièrement adapté aux modes pentatoniques du huayno. Elle est jouée dans les Andes de Colombie jusqu’à l’Argentine et en Bolivie, mais le Pérou en est considéré le berceau principal.
La zampoña (siku) : Flûte de Pan andine composée de tubes de roseau ou de bambou de longueurs différentes, liés en deux rangées complémentaires. Son origine remonte à la culture Huari (Ve siècle de notre ère), avec des formes encore plus anciennes retrouvées en pierre et en argile. Instrument cérémoniel et festif, la zampoña est souvent jouée en binôme selon la technique du hoquetus andin (deux musiciens se partagent les notes d’une même mélodie en alternance).
Le charango : Petite guitare à cinq paires de cordes, d’environ 60 cm de long, née de la rencontre entre la guitare espagnole et les luthiers andins aux XVIe–XVIIe siècles. Ses premières caisses de résonance étaient fabriquées à partir de la carapace d’un tatou (quirquincho). Aujourd’hui fabriqué en bois, il est l’instrument mélodique le plus représentatif de la musique andine et est joué dans toute la région andine (Pérou, Bolivie, nord du Chili et Argentine).
Le cajón : Caisse rectangulaire en bois jouée en frappant la face avant avec les paumes et les doigts, produisant des sons basses profondes et des claquements aigus. D’origine afro-péruvienne, il est né à Lima parmi les esclaves noirs à qui les colonisateurs espagnols interdisaient l’usage des tambours : ils ont détourné des caisses de transport en instruments de percussion. Le cajón a connu une diffusion mondiale à partir des années 1970, lorsque le guitariste flamenco Paco de Lucía l’a adopté pour la musique flamenco après l’avoir découvert lors d’une tournée au Pérou.
La tinya : Petit tambour à double membrane d’origine précolombienne, joué d’une main et tenu de l’autre. Instrument des cérémonies rituelles andines et des fêtes communautaires, la tinya accompagne les danses collectives et les célébrations agricoles dans les communautés quechua et aymara.
Artistes et groupes incontournables
Artistes historiques (avant 1980)
Yma Sumac (1922–2008) : Née Zoila Augusta Emperatriz Chávarri del Castillo à Ichocán (Cajamarca), Yma Sumac est l’artiste péruvienne la plus connue au monde au XXe siècle. Sa voix possédait une étendue de quatre à cinq octaves, lui permettant de passer du registre de la basse profonde aux aigus les plus extrêmes de la soprano. Présentée aux États-Unis dans les années 1950 comme la « Voix des Andes » et supposée descendante de l’Inca Atahualpa (affirmation dont l’authenticité historique est discutée), elle a enregistré pour Capitol Records et rempli les salles de concert en Europe et en Amérique. Elle reste à ce jour l’une des voix les plus extraordinaires de l’histoire de la musique enregistrée.
Chabuca Granda (1920–1983) : Née María Isabel Granda y Larco à Apurímac, Chabuca Granda est la compositrice et chanteuse qui a modernisé et légitimé le vals criollo au rang d’art majeur. Ses compositions La flor de la canela, El puente de los suspiros, Fina estampa et José Antonio sont aujourd’hui des classiques de la musique péruvienne enseignés dans les conservatoires. Elle a également contribué à la renaissance du landó afro-péruvien dans les années 1970 en collaborant avec des musiciens de la communauté noire de Lima.
Augusto Áscuez Villanueva (1892–1985) : Considéré comme l’un des plus grands interprètes de la canción criolla et de la marinera limeña, Áscuez est la figure tutélaire de la musique côtière péruvienne. Sa naissance, le 7 octobre, est devenue la Journée nationale de la Marinera au Pérou.
Artistes contemporains (depuis 1980)
Susana Baca (née en 1944) : Née à Chorrillos (Lima), Susana Baca est la principale figure mondiale de la musique afro-péruvienne contemporaine. Ethnomusicologue de formation, elle a consacré sa vie à la recherche, à la préservation et à la diffusion du festejo, du landó et des chants afro-péruviens. Lancée à l’international par le label Luaka Bop de David Byrne (Talking Heads) dans les années 1990, elle a remporté le Latin Grammy du meilleur album de musique traditionnelle en 2002 pour Lamento Negro. Elle a également été Ministre de la Culture du Pérou (2011–2011, brève nomination).
Los Shapis : Groupe fondé à Lima dans les années 1980, Los Shapis est la formation pionnière de la cumbia andine (chicha) et le groupe le plus populaire de la musique populaire urbaine péruvienne de leur génération. Leurs textes en espagnol et en quechua ont parlé directement aux migrants andins des bidonvilles de Lima.
Gian Marco (né en 1970) : Né Gian Marco Zignago à Lima, Gian Marco est l’artiste péruvien contemporain le plus primé, avec plusieurs Latin Grammy dans les catégories pop et chanson latine. Figure de la chanson latine internationale, il est l’un des rares artistes péruviens à avoir atteint une audience vraiment continentale dans le registre de la pop.
Les festivals et événements musicaux majeurs
Concurso Nacional de Marinera, Festival de Trujillo : Trujillo (La Libertad), dernière semaine de janvier, organisé par le Club Libertad de Trujillo depuis 1960. C’est le plus grand festival de marinera du monde, réunissant des centaines de couples concurrents dans plusieurs catégories (enfants, juniors, adultes, seniors) venus de tout le Pérou et de la diaspora péruvienne. L’événement attire des dizaines de milliers de spectateurs et touristes, et se déroule dans les arènes et les places publiques de Trujillo. Site officiel : festivalmarinera.com (à vérifier).
Festival de la Canción Criolla : Lima, 31 octobre, Journée nationale de la Canción Criolla. Concerts et spectacles dans toute la capitale célébrant le vals criollo et la musique créole de la côte.
Festival Internacional de la Quena : Organisé dans plusieurs villes andines (Cusco, Puno, Ayacucho), ce festival réunit des interprètes de quena du Pérou et des pays andins voisins.
Inti Raymi (Fête du Soleil) : Cusco, 24 juin. Bien que relevant plus du rituel inca reconstitué que d’un festival musical au sens strict, l’Inti Raymi intègre des musiques et danses andines ancestrales dans un cadre cérémoniel qui attire des dizaines de milliers de spectateurs internationaux chaque année.
La scène musicale contemporaine
La scène musicale péruvienne contemporaine est marquée par une hybridation intense entre traditions andines, afro-péruviennes et courants urbains globaux. La chicha et la cumbia andine dominent les marchés populaires, tandis que des artistes comme Gian Marco représentent le Pérou dans la pop latine internationale.
Un phénomène notable est le « worldbeat andin », porté depuis les années 1990 par des musiciens comme le groupe Novalima (fusion de musique afro-péruvienne et d’électronique) ou Chabelos, qui a propulsé la musique péruvienne dans les circuits de world music européens et nord-américains.
Les plateformes de streaming sont disponibles au Pérou, mais les données spécifiques de streaming pour les genres traditionnels péruviens ne sont pas disponibles dans les rapports publics de l’IFPI ou de Spotify Newsroom, données non disponibles. Le marché musical péruvien reste dominé par les genres locaux (chicha, salsa, reggaeton) et la cumbia dans sa version andine.
Institutions et politique culturelle musicale
Ministerio de Cultura del Perú : Lima. Instance gouvernementale en charge de la protection du patrimoine culturel immatériel, incluant la marinera, le huayno et les musiques andines. C’est cette institution qui a déclaré la marinera Patrimoine Culturel de la Nation en 1986.
Conservatorio Nacional de Música : Lima, fondé en 1908. Plus ancien et plus important conservatoire d’enseignement musical supérieur du Pérou. Il forme les musiciens classiques et traditionnels de haut niveau.
Instituto Nacional de Radio y Televisión del Perú (IRTP) : Gère les radios et télévisions publiques nationales, historiquement essentielles dans la diffusion du huayno, du vals criollo et de la musique andine sur l’ensemble du territoire.
Club Libertad de Trujillo : Organisation civique fondatrice et organisatrice du Concurso Nacional de Marinera, plus grand festival de danse nationale du pays.
Asociación Cultural Brisas del Titicaca : Lima. Institution populaire dédiée à la promotion et à la diffusion des danses et musiques andines à Lima, organisant des spectacles réguliers pour les communautés migrantes.
Anecdotes et curiosités musicales
1. Le cajón péruvien a conquis le flamenco espagnol. Né des mains d’esclaves africains de Lima à qui les colonisateurs interdisaient les tambours, le cajón est aujourd’hui l’instrument de percussion emblématique du flamenco espagnol : une ironie historique saisissante. C’est le guitariste Paco de Lucía qui l’a adopté après une tournée au Pérou dans les années 1970, l’introduisant dans la musique andalouse et le répandant dans le monde entier. L’Espagne a ainsi adopté un instrument né de l’oppression coloniale exercée par ses propres ancêtres.
2. Yma Sumac, descendante des Incas ? Dans les années 1950, les médias américains ont présenté Yma Sumac comme une princesse inca descendante directe d’Atahualpa, amplifiant le mythe pour vendre ses disques. Les historiens ont depuis remis en question cette généalogie. Ce qu’est en revanche indiscutable, c’est son étendue vocale extraordinaire de quatre à cinq octaves, documentée sur enregistrement, et sa capacité à interpréter des imitations d’oiseaux, de la basse profonde et des aigus de colorature dans le même souffle.
3. La quena, plus ancienne que les pyramides d’Égypte. Des flûtes de type quena ont été retrouvées dans des sites archéologiques péruviens datant de plus de 5 000 ans, ce qui en fait l’un des instruments documentés les plus anciens de l’humanité. Des représentations de joueurs de quena figurent sur des céramiques de la culture Nazca (-100 à +800), bien avant la naissance de l’Empire inca.
4. La marinera, nommée en hommage à la marine de guerre. Le nom « marinera » aurait été donné à cette danse par le poète et journaliste Abelardo Gamarra en 1879, en hommage à la Marine de guerre péruvienne (Armada del Perú), à une époque de tensions avec le Chili qui allait mener à la Guerre du Pacifique (1879–1884). Ce nom politique ancré dans un moment de fierté nationale a fini par devenir celui d’un symbole culturel universel du Pérou.
5. Le Pérou et la Bolivie se partagent la zampoña. La zampoña (siku) est un instrument partagé entre le Pérou et la Bolivie, pratiqué dans les communautés aymara et quechua des deux pays autour du lac Titicaca, la plus haute étendue d’eau navigable du monde, à 3 800 mètres d’altitude. Les deux nations revendiquent sa tradition musicale, et des projets communs de sauvegarde ont été menés dans le cadre de l’UNESCO pour les communautés aymara de Bolivie, du Chili et du Pérou.

Les commentaires sont fermés.