
Mario Vargas Llosa : Du gamin d’Arequipa au Nobel de littérature, en passant par la politique
Il fut romancier de génie, candidat présidentiel malheureux, libéral convaincu, académicien français et scandale vivant. Mario Vargas Llosa aura traversé le XXe siècle et le début du XXIe en multipliant les vies, celles de ses personnages comme les siennes propres, avec une énergie et une cohérence que ses adversaires lui reprochaient autant que ses admirateurs la lui célébraient. À sa mort le 13 avril 2025, à 89 ans, il laissait une œuvre qui compte parmi les plus importantes de la littérature en langue espagnole.
Un père fantôme, une enfance inventée
Jorge Mario Pedro Vargas Llosa naît le 28 mars 1936 à Arequipa, dans le sud du Pérou. Ses parents, Ernesto Vargas Maldonado et Dora Llosa Ureta, se séparent avant même sa naissance. Sa mère lui dit que son père est mort. Vargas Llosa grandit dans la famille maternelle, aimé et protégé, jusqu’à ce que son grand-père maternel soit nommé consul honoraire du Pérou en Bolivie, la famille s’installe à Cochabamba, puis rentre au Pérou.
Il a onze ans lorsqu’il apprend, avec stupeur, que son père est bien vivant. La rencontre est traumatisante : l’homme est autoritaire et violent. C’est le père qui, quelques années plus tard, décide de l’envoyer à l’École militaire Leoncio Prado de Lima, établissement réputé pour sa discipline de fer. Ce passage entre 1950 et 1952, vécu comme une brutalité et une révélation simultanées, nourrit son premier grand roman.
Paris, la littérature et la faim
Après ses études de lettres à l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos de Lima, Vargas Llosa part pour Madrid puis Paris. La capitale française est alors le centre intellectuel du monde latinoaméricain. Il y survit en multipliant les petits emplois, journaliste à l’AFP, professeur d’espagnol, et écrit avec une intensité fiévreuse. Il a déjà contracté un premier mariage scandaleux en 1955, à dix-neuf ans, en épousant Julia Urquidi, la sœur de la femme de son oncle, de dix ans son aînée. La famille s’indigne ; le roman La tante Julia et le Scribouillard (1977) en tirera une œuvre mi-autobiographique, mi-burlesque.
En 1963, La Ciudad y los perros, traduit en français sous le titre La Ville et les Chiens, explose comme une bombe dans le monde littéraire hispanique. Le roman, qui dépeint la violence et la corruption au sein de l’école militaire Leoncio Prado, remporte le Premio Biblioteca Breve de Seix Barral. Les autorités militaires péruviennes en brûlent publiquement quelques exemplaires, la meilleure publicité possible. En 1966, La Casa Verde (La Maison verte) reçoit le Premio Rómulo Gallegos. En 1969, Conversación en la Catedral, monologue croisé de deux hommes rattrapant vingt ans d’histoire péruvienne en une conversation de bistrot, consacre définitivement son statut de maître du roman.
Vargas Llosa est au cœur du « boom » de la littérature latino-américaine, cette déflagration créatrice des années 1960 qui propulse García Márquez, Cortázar, Fuentes et lui-même au rang d’auteurs mondiaux.
Cuba, l’enchantement et la rupture
Comme beaucoup d’intellectuels de sa génération, Vargas Llosa est séduit par la Révolution cubaine. En 1962, il se rend à La Havane, se rapproche de la Casa de las Américas, l’institution culturelle du régime castriste. Il croit à une révolution généreuse et libertaire.
La rupture survient en 1971 avec l’affaire Padilla. Le poète cubain Heberto Padilla, dont les vers sont jugés subversifs par le régime, est arrêté et contraint à une autocritique publique humiliante. Vargas Llosa est l’un des intellectuels, avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et d’autres, qui signent une lettre ouverte de protestation à Fidel Castro. La réponse du régime est cinglante. La rupture est définitive. Vargas Llosa entame alors une trajectoire qui le mènera vers le libéralisme classique : Friedrich Hayek, Karl Popper, Isaiah Berlin, et vers une critique radicale de toutes les formes de totalitarisme, de gauche comme de droite.
La tentation présidentielle
En 1987, lorsque le président socialiste Alan García annonce la nationalisation des banques, Vargas Llosa prend la tête d’un mouvement de protestation civique qui se transforme en parti politique, le FREDEMO (Frente Democrático). Il se présente à l’élection présidentielle de 1990.
Le 8 avril 1990, il arrive en tête au premier tour avec 32,44 % des voix. Son adversaire inattendu, l’ingénieur agronome d’origine japonaise Alberto Fujimori, en obtient 27,98 %. Mais au second tour, le 10 juin 1990, la dynamique s’inverse brutalement : Fujimori rassemble tout ce que le programme libéral de Vargas Llosa, privatisations, austérité, libéralisation des prix, a effrayé. Le résultat est sans appel : Fujimori 62,4 %, Vargas Llosa 37,6 %. L’écrivain quitte le Pérou, s’installe à Madrid et obtient la nationalité espagnole en 1993, tout en conservant la nationalité péruvienne.
L’expérience politique lui inspire Un poisson dans l’eau (1993), mémoire politique d’une rare lucidité sur ses propres illusions et ses erreurs de campagne.
Le Nobel, l’Académie française, et la fin
Les années 2000 voient paraître certains de ses plus grands romans tardifs : La Fête au Bouc (2000), fresque glaçante sur la dictature de Trujillo en République dominicaine, et Le Rêve du Celte (2010), consacré à Roger Casement, diplomate irlandais et défenseur des droits de l’homme au Congo et en Amazonie.
Le 7 octobre 2010, l’Académie suédoise lui décerne le prix Nobel de littérature, saluant « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images tranchantes de la résistance individuelle ». En 2011, le roi d’Espagne Juan Carlos Ier le fait marquis de Vargas Llosa. En 2021, il est élu à l’Académie française au fauteuil 18.
Sa vie sentimentale fit autant parler que ses romans. Après Julia Urquidi, il épouse en 1965 sa cousine Patricia Llosa, avec qui il a trois enfants (Álvaro, Gonzalo et Morgana) et reste marié cinquante ans. En 2015, il entame une relation publique avec Isabel Preysler, célèbre personnalité de la haute société madrilène. La séparation est annoncée en décembre 2022.
Mario Vargas Llosa s’éteint le 13 avril 2025 à Lima, à l’âge de 89 ans. Dans ses mémoires publiées après sa mort, Isabel Preysler révèle qu’il souffrait depuis plusieurs années d’un myélome multiple, cancer qu’il avait tenu à garder secret.
Grandes dates de la vie de Mario Vargas Llosa
- 28 mars 1936 : Naissance à Arequipa, Pérou
- 1950-1952 : École militaire Leoncio Prado, Lima (14 ans)
- 1955 : Mariage avec Julia Urquidi (19 ans)
- 1963 : La Ciudad y los perros (La Ville et les Chiens), Premio Biblioteca Breve (27 ans)
- 1966 : La Casa Verde, Premio Rómulo Gallegos 1967 (30 ans)
- 1969 : Conversación en la Catedral (33 ans)
- 1971 : Rupture définitive avec le régime castriste, affaire Padilla (35 ans)
- 1977 : La tía Julia y el escribidor (La Tante Julia et le Scribouillard) (41 ans)
- 1981 : La Guerra del fin del mundo (La Guerre de la fin du monde) (45 ans)
- 8 avril 1990 : Premier tour : 32,44 % ; 10 juin 1990 : Défaite face à Fujimori : 37,6 % (54 ans)
- 1993 : Nationalité espagnole ; Un poisson dans l’eau (57 ans)
- 1994 : Premio Miguel de Cervantes (58 ans)
- 2000 : La Fiesta del Chivo (La Fête au Bouc) (64 ans)
- 7 octobre 2010 : Prix Nobel de littérature (74 ans)
- 2011 : Marquis de Vargas Llosa, par le roi Juan Carlos Ier d’Espagne (75 ans)
- 2021 : Élu à l’Académie française, fauteuil 18 (85 ans)
- 13 avril 2025 : Décès à Lima, myélome multiple (89 ans)
