ALBERTO FUJIMORI

Alberto Fujimori, le président qui dompta un pays en ruines, au prix de l’horreur

Ingénieur agronome d’origine japonaise, sans expérience politique, élu par surprise contre un Prix Nobel de littérature, Alberto Fujimori gouverna le Pérou d’une main de fer pendant dix ans. Il terrassa l’hyperinflation et écrasa le Sentier Lumineux. Il fut aussi condamné pour crimes contre l’humanité. Son destin incarne à lui seul les contradictions les plus sombres du pouvoir en Amérique latine.


Un fils d’immigrés japonais au cœur du Pérou

Alberto Kenya Fujimori naît le 28 juillet 1938 à Lima, au Pérou. Ses parents, Naoichi Fujimori et Mutsue Inomoto, sont des immigrants originaires de la préfecture de Kumamoto au Japon, arrivés au Pérou en 1934. La famille tient un petit atelier de réparation de pneumatiques dans la capitale.

Alberto fait de brillantes études. Il obtient un diplôme d’agronomie en 1961, poursuit sa formation à l’étranger, puis revient au Pérou où il enseigne à l’Université nationale agraire de La Molina, dont il devient recteur de 1984 à 1989. Rien ne laisse encore présager une carrière politique.


1990 : l’irruption du candidat surprise

En 1989, le Pérou est à genoux. Le premier mandat d’Alan García a laissé le pays dans une hyperinflation catastrophique et une guerre civile larvée contre la guérilla maoïste du Sentier Lumineux. Fujimori fonde alors un mouvement politique, Cambio 90 (Changement 90), et se présente à la présidentielle comme un total inconnu.

Au premier tour d’avril 1990, il arrive en deuxième position avec 29,09 % des voix derrière le favori Mario Vargas Llosa (32,57 %). Mais au second tour du 10 juin 1990, il renverse la situation et écrase l’écrivain avec 62,32 % des suffrages. Le Pérou, épuisé par les élites traditionnelles, a choisi le candidat venu de nulle part.


La main de fer : stabilisation et répression

Dès son arrivée au pouvoir, Fujimori applique un programme de choc économique radical, surnommé le « Fujishock », qui met fin à l’hyperinflation au prix d’une austérité sévère. Sur le plan sécuritaire, il intensifie la lutte contre le Sentier Lumineux.

Mais en avril 1992, il franchit une ligne rouge. Le 5 avril 1992, il suspend la Constitution, dissout le Congrès et met sous tutelle le pouvoir judiciaire. Cet autogolpe (coup d’État contre son propre régime) est condamné par la communauté internationale mais accueilli favorablement par une large partie de la population péruvienne, lasse du blocage institutionnel.

Quelques mois plus tard, en septembre 1992, la police capture Abimael Guzmán, le fondateur et chef du Sentier Lumineux. Ce coup de filet, présenté comme une victoire éclatante, renforce la popularité de Fujimori.


Les crimes : Barrios Altos et La Cantuta

Dans l’ombre de ces succès se commettent des atrocités. Un escadron de la mort, le Grupo Colina, opère sous les ordres des services de renseignement dirigés par Vladimiro Montesinos, le bras droit de Fujimori.

En 1991, à Barrios Altos, des membres du Grupo Colina font irruption dans une fête de quartier et assassinent quinze personnes. En juillet 1992, à l’université La Cantuta, ils enlèvent, torturent et exécutent neuf étudiants et un professeur. Ces deux massacres, perpétrés contre des personnes soupçonnées à tort de sympathies avec le Sentier Lumineux, seront au cœur des futures condamnations judiciaires.


La chute : corruption, fuite et procès

En 2000, un troisième mandat contesté est entaché par la diffusion de vidéos compromettantes montrant Montesinos en train de soudoyer des parlementaires. Le scandale est total. Fujimori, en déplacement au Japon, démissionne par fax depuis Tokyo. Le Congrès péruvien refuse d’accepter sa démission et vote sa destitution pour incapacité morale.

Le Japon, dont Fujimori possède la nationalité, refuse de l’extrader. Mais en 2005, Fujimori commet l’erreur de se rendre au Chili, pensant y relancer sa carrière politique. Il est aussitôt arrêté. Après deux ans de procédure, il est extradé vers le Pérou le 22 septembre 2007.

En 2009, à l’issue d’un procès historique, il est condamné à 25 ans de prison pour avoir commandité les massacres de Barrios Altos et de La Cantuta. Il sera au total condamné quatre fois pour crimes contre l’humanité et corruption.


Une fin libre, mais condamnée par l’histoire

En décembre 2023, le Tribunal constitutionnel péruvien ordonne sa libération pour raisons de santé, malgré les protestations des associations de victimes et d’organisations internationales de défense des droits humains.

Alberto Fujimori meurt le 11 septembre 2024 à Lima, au domicile de sa fille Keiko Fujimori, elle-même figure politique majeure du pays. Il avait 86 ans et souffrait d’un cancer de la langue.

Son héritage reste profondément divisé : héros économique pour les uns, criminel d’État pour les autres. Sa fille Keiko continue de porter son nom dans l’arène politique péruvienne, signe que le fujimorisme, loin d’être enterré, reste une force vive au Pérou.


Grandes dates de la vie d’Alberto Fujimori

28 juillet 1938 Naissance à Lima, de parents immigrés japonais

1961 Diplôme d’agronomie à l’Université nationale agraire de La Molina

1984–1989 Recteur de l’Université nationale agraire de La Molina

10 juin 1990 À 51 ans, élu président avec 62,32 % des voix face à Mario Vargas Llosa

5 avril 1992 Autogolpe : dissolution du Congrès et mise sous tutelle de la justice

2000 Fuite au Japon, démission par fax, destitution par le Congrès

22 septembre 2007 Extradé du Chili vers le Pérou

2009 Condamné à 25 ans de prison pour crimes contre l’humanité

11 septembre 2024 Mort à Lima, à 86 ans, d’un cancer de la langue

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