
Fernando Lugo : « L’évêque des pauvres renversé par un impeachment express »
Rares sont les hommes politiques qui portent l’habit sacerdotal avant la toge présidentielle. Fernando Armindo Lugo Méndez : né le 30 mai 1951 à San Solano, dans la région d’Itapúa, au sud du Paraguay, a été successivement prêtre, évêque d’un diocèse parmi les plus pauvres du continent, puis président de la République. Il a surtout accompli l’impensable : mettre fin en 2008 à soixante et un ans de règne ininterrompu du Parti Colorado sur le Paraguay. Son mandat s’est achevé en juin 2012 lors d’un impeachment que toute l’Amérique du Sud a qualifié de coup d’État parlementaire. Sa trajectoire illustre, mieux que n’importe quelle théorie, les contradictions de la gauche latino-américaine au pouvoir.
De l’Itapúa à Rome : une vocation dans la résistance
Lugo grandit dans une famille modeste et politisée. Son oncle, Epifanio Méndez Fleitas, est une figure importante du Parti Colorado avant de tomber en disgrâce avec Stroessner. Son père est arrêté à plusieurs reprises par la police politique du régime ; trois de ses frères sont torturés et contraints à l’exil. La dictature n’est pas une abstraction pour lui : elle est une réalité domestique.
En 1971, à dix-neuf ans, il entre au séminaire de la Congrégation du Verbe Divin (SVD). Il est ordonné prêtre en 1977, puis envoyé en mission en Équateur où il passe plusieurs années. C’est là qu’il rencontre l’évêque Leonidas Proaño Villalba : surnommé « l’évêque des Indiens » , figure de la théologie de la libération qui prône un engagement concret aux côtés des opprimés. La rencontre est décisive : Lugo incorpore une lecture des Évangiles centrée sur la justice sociale, l’option préférentielle pour les pauvres et la dénonciation des structures d’inégalité.
En 1983, le régime Stroessner l’expulse du Paraguay. Il passe quatre ans en exil à Rome. Il rentre au pays à la chute de Stroessner et est nommé en 1994 évêque de San Pedro, l’un des départements les plus déshérités du Paraguay, où des milliers de paysans sans terre survivent dans une misère extrême au bord des latifundia de l’agro-industrie exportatrice.
L’évêque de San Pedro et la question des terres
Pendant dix ans à San Pedro, Lugo soutient ouvertement les organisations de paysans sans terre. Il dénonce depuis sa cathédrale la concentration foncière absurde d’un pays où 2 % de la population possède 80 % des terres arables : héritage de l’ère Stroessner et du Parti Colorado qui a distribué les meilleures terres à ses alliés pendant six décennies. Il se fait le porte-parole de ceux que l’économie du soja et de l’élevage a chassés de leurs lopins ancestraux.
En 2004, il renonce à sa charge épiscopale pour entrer en politique, déposant une demande formelle de laïcisation au Vatican, accordée en décembre 2006 par Benoît XVI. Il est désormais « évêque des pauvres » sans mitre : le surnom lui colle à la peau.
2008 : la fin de soixante et un ans de règne colorado
Au Paraguay, le Parti Colorado gouverne sans interruption depuis 1947 : d’abord sous Stroessner, puis sous des présidents civils post-Stronistes également colorados. En 2008, Lugo se présente sous la bannière de l’Alianza Patriótica para el Cambio, large coalition d’opposition rassemblant des formations aussi diverses que le Parti libéral (PLRA), des mouvements paysans et des partis de gauche.
Le 20 avril 2008, il remporte l’élection avec 40,8 % des voix contre 30,7 % à la candidate Colorado Blanca Ovelar. L’onde de choc est régionale. Lugo n’est pas seulement un candidat de gauche qui gagne : il est la preuve qu’une alternance démocratique est possible dans l’un des pays où le parti unique avait le plus solidement verrouillé le pouvoir.
Il est investi le 15 août 2008. Son vice-président est Federico Franco (Parti libéral), qui représente l’aile droite de sa propre coalition.
La présidence entre réformes incomplètes et scandales
La présidence de Lugo achoppe sur une contradiction fondamentale : il gouverne avec une coalition hétérogène et une Assemblée nationale où le Colorado reste puissant. La réforme agraire, sa promesse centrale, n’avance qu’à pas comptés face aux résistances des grands propriétaires et de leurs alliés politiques.
En août 2010, un diagnostic de lymphome non hodgkinien oblige Lugo à se soigner tout en restant en fonctions. Il annonce sa rémission complète en début d’année 2012.
Entre-temps, les scandales de paternité éclatent. En 2009, Lugo reconnaît publiquement avoir fathering le fils de Viviana Carrillo, une femme qu’il avait rencontrée quand il était encore évêque. D’autres femmes, dont Benigna Leguizamón, ancienne employée de sa résidence épiscopale, font des déclarations similaires. Lugo se soumet à des tests ADN et demande pardon. Ses anciens collègues de l’Église révèlent que des plaintes avaient été déposées à un représentant du Vatican dès son épiscopat, sans suite. La crédibilité morale de l’ancien évêque est durablement atteinte.
Curuguaty et l’impeachment express de juin 2012
Le 15 juin 2012, une opération de police visant à expulser environ 150 paysans sans terre occupant le domaine disputé de Marina Kué, près de Curuguaty (Canindeyú), tourne au massacre : 6 policiers et 11 paysans sont tués. Les circonstances exactes restent contestées, certains témoins et enquêteurs soupçonnent une mise en scène visant à déstabiliser le gouvernement Lugo.
Quoi qu’il en soit, l’opposition saisit l’occasion. Le 21 juin 2012, la Chambre des députés vote à 76 voix contre 1 l’impeachment de Lugo, lui reprochant « mauvaise gestion » du massacre de Curuguaty, nepotisme et un achat de terrain litigieux. Le lendemain, 22 juin, le Sénat confirme la destitution 39 voix contre 4. L’ensemble de la procédure dure moins de quarante-huit heures ; Lugo ne dispose que de deux heures pour préparer sa défense.
Federico Franco, son propre vice-président, qui avait rompu avec lui depuis des mois, accède immédiatement à la présidence.
La réaction internationale est immédiate et cinglante. Dilma Rousseff (Brésil), la présidente Cristina Kirchner (Argentine), Evo Morales (Bolivie) et Rafael Correa (Équateur) refusent de reconnaître Franco. Le Paraguay est suspendu du Mercosur. L’OEA et l’Unasur qualifient la procédure de coup d’État parlementaire. Lugo lui-même dénonce un « golpe exprés » et saisit la Cour interaméricaine des droits de l’homme, mais ne tente pas de résistance armée.
Après la destitution : la résilience d’un sénateur
Lugo ne sort pas de la scène politique. Aux élections d’avril 2013, il se porte candidat au Sénat et est élu. Il est réélu en 2018. Il tente à nouveau sa chance aux législatives de 2023 mais n’est pas réélu, quittant la vie parlementaire à l’âge de 72 ans.
Son impeachment reste dans le débat juridique et politique latino-américain comme l’un des premiers exemples modernes de destitution présidentielle express par majorité parlementaire : un mécanisme que l’on retrouvera dans des formes comparables au Honduras en 2009 (Manuel Zelaya) et au Brésil en 2016 (Dilma Rousseff).
Grandes dates de la vie de Fernando Lugo
- 30 mai 1951 : Naissance à San Solano, Itapúa, Paraguay (0 an)
- 1971 : Entre au séminaire de la Congrégation du Verbe Divin (19 ans)
- 1977 : Ordonné prêtre (25 ans)
- Années 1980 : Mission en Équateur ; découverte de la théologie de la libération avec l’évêque Proaño (30 ans)
- 1983 : Expulsé du Paraguay par Stroessner ; exil à Rome jusqu’en 1987 (31-35 ans)
- 1994 : Nommé évêque de San Pedro, région parmi les plus pauvres du Paraguay (42 ans)
- 2004 : Renonce à l’épiscopat ; demande de laïcisation au Vatican (52 ans)
- Décembre 2006 : Benoît XVI lui accorde la dispense de l’état clérical (55 ans)
- 20 avril 2008 : Élu président avec 40,8 % : fin de 61 ans de règne colorado (56 ans)
- 15 août 2008 : Investi président de la République du Paraguay (57 ans)
- 2009 : Scandales de paternité ; reconnaît un enfant ; soumet à des tests ADN (57-58 ans)
- Août 2010 : Diagnostiqué d’un lymphome non hodgkinien ; traitement en cours de mandat (58 ans)
- Début 2012 : Rémission du cancer annoncée (60 ans)
- 15 juin 2012 : Massacre de Curuguaty : 6 policiers et 11 paysans tués (60 ans)
- 22 juin 2012 : Destitué par le Sénat (39 voix contre 4) en moins de 48 heures (61 ans)
- 2013 : Élu sénateur de la République du Paraguay (62 ans)
- 2018 : Réélu au Sénat (67 ans)
- 2023 : Non réélu au Sénat (71 ans)
