APRA

Définition et ambition originelle

L’APRA est fondée comme un mouvement continental, non comme un simple parti péruvien. Son nom l’indique : l’ambition de départ est de fédérer toute l’Amérique latine, rebaptisée par son fondateur « Indo-América », pour souligner l’importance des populations indigènes, dans un mouvement commun anti-impérialiste, anti-oligarchique et progressiste.

Ses cinq principes fondateurs initiaux sont : l’action contre l’impérialisme yankee, l’unité politique de l’Amérique latine, la nationalisation des terres et des industries, l’internationalisation du canal de Panama, et la solidarité avec tous les peuples et classes opprimés du monde.


Le fondateur : Víctor Raúl Haya de la Torre (1895–1979)

Né le 22 février 1895 à Trujillo, Pérou, dans une famille se réclamant de l’élite criollo (descendance espagnole), Haya de la Torre s’oriente d’abord vers les arts et le droit avant de basculer vers la politique. Ses engagements décisifs se forment entre 1917 et 1923 : il défend le droit des ouvriers textiles à la journée de huit heures, crée des universités populaires gratuites pour les travailleurs et les migrants indiens à Lima, et visite les communautés indigènes des hautes Andes, expérience qui le marque profondément.

En mai 1923, il mène une grande marche de protestation contre le président Leguía, qui souhaitait consacrer officiellement le Pérou au Sacré-Cœur de Jésus. La police tire sur la foule et tue deux manifestants. Leguía fait arrêter Haya de la Torre pour sédition, puis le déporte au Panama en octobre 1923.

L’exil dure huit ans. Haya de la Torre voyage au Mexique, en Union soviétique, où il rencontre notamment Trotski, en Italie fasciste, en Angleterre (il étudie à la London School of Economics et à Oxford), en Allemagne. Il observe de près les grands systèmes politiques de l’époque. Il se définit comme un marxiste révisionniste et gagne l’hostilité durable des communistes orthodoxes, qui le combattront toute sa vie.


La fondation : Mexico, 7 mai 1924

C’est à Mexico City, le 7 mai 1924, devant des étudiants mexicains, que Haya de la Torre annonce officiellement la création de l’APRA. Le mouvement se veut continental : des sections apristas naissent dans les communautés d’exilés latino-américains en Europe, puis progressivement en Amérique latine.

Au Pérou, ses partisans fondent le Partido Aprista Peruano (PAP), formalisé comme parti national le 20 septembre 1930, après la chute du dictateur Leguía qui permet à Haya de la Torre de rentrer au pays.


L’idéologie : ni marxisme pur ni capitalisme

L’idéologie de l’APRA est originale et difficile à classer. Haya de la Torre refuse à la fois le communisme soviétique (qu’il juge non exportable), le capitalisme libéral, et le fascisme. Il prône une coopération entre les classes plutôt que la lutte des classes, un État fort gérant une économie planifiée, la nationalisation des industries étrangères, et l’intégration des populations indigènes à la vie nationale. Son approche a des traits corporatistes tout en défendant le processus démocratique.

Il organise l’APRA comme un mouvement de masse total : clubs apristas dans tous les milieux sociaux, restaurants et centres médicaux populaires, universités ouvrières, jeunesse uniformée, ralliements de masse dans les arènes et les places publiques. Le slogan est : « Solo el Aprismo salvará al Perú », « Seul l’Aprisme sauvera le Pérou. »


Les années de répression (1931–1945)

En octobre 1931, Haya de la Torre se présente à l’élection présidentielle. Son principal rival est le général Luis M. Sánchez Cerro, qui remporte le scrutin. Les apristas dénoncent une fraude. Une période de violences s’ouvre.

Le 7 juillet 1932, un soulèvement apriste éclate à Trujillo, ville natale de Haya de la Torre et bastion du mouvement. Des militants apristas prennent d’assaut la caserne militaire de la ville. Les versions divergent sur les détails précis des victimes de part et d’autre : les sources académiques consultées ne permettent pas de trancher avec certitude entre les chiffres avancés par les différentes sources (le nombre de soldats tués par les apristas et celui des apristas tués ensuite par l’armée font l’objet d’évaluations variables selon les historiens). Ce qui est établi : la répression militaire qui suit est d’une extrême brutalité, avec des exécutions massives de militants apristas. Haya de la Torre, emprisonné et torturé, affirme n’avoir pas ordonné le soulèvement.

L’assassinat de Sánchez Cerro le 30 avril 1933 aggrave la situation. Son successeur, le général Benavides, libère Haya de la Torre dans une amnistie générale, puis interdit l’APRA un an plus tard et fait arrêter des milliers de membres. Haya de la Torre reste clandestinement au Pérou pendant dix ans, se déplaçant constamment pour échapper à l’arrestation.

L’APRA est bannie des élections de 1939 et 1945. Pour obtenir sa légalisation, Haya de la Torre modère son discours anti-américain, voyant dans la politique de « Bon Voisinage » de Roosevelt une rupture avec l’impérialisme classique, et atténue les similitudes de son programme avec le corporatisme européen.


L’asile à l’ambassade de Colombie (1949–1954)

En janvier 1949, après un nouveau coup d’État du général Odría, Haya de la Torre se réfugie à l’ambassade de Colombie à Lima. Le gouvernement péruvien refuse de lui accorder un sauf-conduit pour quitter le pays. Haya de la Torre reste dans les locaux diplomatiques pendant plus de cinq ans : jusqu’en avril 1954. Un compromis impliquant le Mexique, après deux décisions non conclusives de la Cour internationale de Justice, lui permet finalement de partir en exil.


La consécration tardive (1962–1979)

En 1962, Haya de la Torre obtient 32,98 % des voix à l’élection présidentielle, alors que le seuil requis est de 33 %. L’armée s’empare du pouvoir, annule le scrutin, et organise de nouvelles élections en 1963 que remporte Fernando Belaúnde Terry avec 39 %, contre 34 % pour Haya de la Torre.

En 1968, un gouvernement militaire de gauche prend le pouvoir pendant douze ans, et met en œuvre, paradoxalement, de nombreuses réformes proches du programme apriste originel des années 1930.

Lors du retour à la démocratie, les candidats apristas remportent 35 % des voix aux élections constituantes de 1978. L’assemblée élit Haya de la Torre à sa présidence : il devient le président cérémoniel du Pérou pendant la transition civile. En 1979, son parti le présente à la présidence et ses supporters le proposent au Prix Nobel de la Paix.

Ces honneurs sont ses derniers. Atteint d’une maladie du sang, d’une cardiopathie et d’un cancer des poumons, Haya de la Torre décède le 2 août 1979 à Lima, à l’âge de 84 ans : trois semaines après avoir signé la nouvelle Constitution péruvienne. Le Pérou et le Venezuela déclarent un jour de deuil national. Deux millions de personnes assistent à son cortège funèbre.


Après Haya de la Torre : Alan García au pouvoir

Contrairement aux prédictions de ceux qui pensaient le parti inséparable de son fondateur, l’APRA survit et prospère. Son candidat, Alan García Pérez, remporte la présidence en 1985 : première victoire présidentielle de l’APRA en soixante ans d’existence. García est alors âgé de 36 ans, ce qui en fait le plus jeune président d’Amérique latine à l’époque. Son premier mandat (1985–1990) est marqué par une crise économique grave, dont l’hyperinflation évoquée plus haut.

García remporte une seconde fois la présidence en 2006 et gouverne jusqu’en 2011. Il se suicide le 17 avril 2019, alors qu’il était sur le point d’être arrêté dans le cadre d’une enquête pour corruption liée au scandale Odebrecht.


L’influence régionale

L’APRA a directement inspiré la naissance de partis similaires dans plusieurs pays d’Amérique latine : Acción Democrática au Venezuela, le Parti Libération Nationale au Costa Rica, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) en Bolivie, et divers mouvements en Cuba pré-castriste et à Porto Rico. Haya de la Torre est considéré comme l’un des grands penseurs politiques du XXe siècle latino-américain, introducteur de la politique de masse dans une région dominée par des oligarchies.

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