
Alexander von Humboldt : Le savant prussien qui découvrit l’Amérique latine une deuxième fois
Christophe Colomb avait touché le Nouveau Monde. Vespucci avait compris qu’il s’agissait d’un continent inconnu. Mais c’est Alexander von Humboldt qui, trois siècles plus tard, révéla au monde ce que ce continent contenait : ses volcans, ses courants océaniques, ses forêts, ses peuples, ses ressources, ses injustices. Bolívar l’appela « le vrai découvreur de l’Amérique ». Darwin dit de lui qu’il était « le plus grand voyageur scientifique qui ait jamais vécu ». En cinq ans de voyage (1799-1804), Humboldt transforma la science, inspira les révolutionnaires et inventa, sans le nommer encore, ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie.
Tegel, les Lumières et les mines de Freiberg
Friedrich Wilhelm Heinrich Alexander von Humboldt naît le 14 septembre 1769 au château de Tegel, près de Berlin, dans une famille de la noblesse prussienne. Son père, officier de l’armée de Frédéric le Grand, meurt alors qu’Alexander a neuf ans. Sa mère, Marie Elisabeth, froide et ambitieuse, engage pour ses deux fils les meilleurs précepteurs des Lumières berlinoises, dont le physicien Marcus Herz et le botaniste Carl Ludwig Willdenow. Son frère aîné, Wilhelm von Humboldt (1767-1835), deviendra l’un des plus grands linguistes et philosophes de son siècle, fondateur de l’Université de Berlin.
Alexander multiplie les études : francfortoise, hambourgeoise, göttinguiste, où il se lie avec Georg Forster, qui avait accompagné le capitaine Cook autour du globe. Mais c’est à l’Académie des mines de Freiberg (Saxe), en 1791-1792, qu’il se révèle : il complète en huit mois un programme qui en dure trois ans, publie à vingt-trois ans une monographie sur la flore des galeries minières et entre comme inspecteur des mines en Franconie. Il veut comprendre la géologie, les gaz souterrains, la vie dans les profondeurs, tout à la fois.
À Iéna, il se lie avec Goethe et Schiller et intègre le cercle intellectuel le plus vibrant d’Allemagne. Goethe lui enseigne une vision globale, holistique de la nature, non plus un catalogue d’espèces isolées, mais une immense toile d’interactions. Cette intuition gœthéenne guidera toute sa carrière.
En 1796, la mort de sa mère lui laisse un héritage considérable. Humboldt est enfin libre. Il a vingt-six ans et une carte du monde à explorer.
Le voyage américain : cinq ans qui changèrent la science
Après plusieurs tentatives avortées d’expéditions exotiques, Humboldt obtient en 1799 l’autorisation rare accordée par le roi d’Espagne Charles IV d’explorer librement ses colonies américaines, aucun scientifique étranger n’avait jamais reçu un tel passeport. Il part avec le botaniste français Aimé Bonpland à bord du Pizarro.
Le 16 juillet 1799, ils arrivent à Cumaná, au Venezuela. S’ouvrent alors cinq années d’une intensité scientifique sans précédent.
Au Venezuela, Humboldt et Bonpland descendent les llanos : les immenses plaines inondables , puis remontent l’Orénoque pour en cartographier le cours supérieur. En février-avril 1800, ils découvrent et prouvent l’existence du canal Casiquiare : une bifurcation naturelle qui relie le bassin de l’Orénoque à celui de l’Amazone, connectant ainsi les deux plus grands systèmes fluviaux du continent. C’est la première grande découverte géographique de l’expédition.
En 1801, ils traversent la Colombie (Nouvelle-Grenade), rencontrent le botaniste José Celestino Mutis à Bogotá. Puis c’est l’Équateur : Quito, l’ascension du Pichincha actif, et le défi suprême : le Chimborazo.
Le Chimborazo et la naissance de l’écologie
Le 23 juin 1802, Humboldt, Bonpland et le Quéchua Carlos Montúfar attaquent le Chimborazo : volcan éteint qui, avec ses 6 263 mètres, est alors considéré comme le plus haut sommet du monde (l’Himalaya est encore mal connu). Bloqués par une crevasse à 5 878 mètres d’altitude (certaines sources disent 5 610 m, les chiffres varient), sans oxygène, saignant du nez et des gencives, ils doivent renoncer au sommet. Ils établissent néanmoins un record mondial d’altitude pour des Européens, qui tiendra trente ans.
Mais ce qui importe n’est pas l’exploit sportif. Pendant la montée, Humboldt observe avec une précision minutieuse comment les zones de végétation se succèdent selon l’altitude, les cultures tropicales au pied, puis les forêts tempérées, les arbustes, les mousses, les neiges éternelles au sommet. Il dessine son célèbre « Naturgemälde », « Tableau de la nature » , première carte graphique de la répartition des espèces selon les gradients d’altitude et de latitude. C’est l’acte de naissance de la géographie des plantes et, indirectement, de l’écologie moderne : l’idée que les êtres vivants forment des communautés structurées par les conditions physiques.
Au Pérou, à bord d’un navire longeant la côte, il mesure avec un thermomètre les températures de l’eau : il découvre le courant froid qui glisse vers le nord le long des côtes péruviennes et chiliennes, refroidissant le Pacifique oriental et créant les conditions d’une extraordinaire richesse halieutique. Ce courant porte encore son nom : le courant de Humboldt.
En 1803-1804, l’expédition parcourt le Mexique (Nouvelle-Espagne) pendant plus d’un an : Humboldt y produit une analyse économique, démographique et politique d’une précision inédite.
Bolívar et les indépendances
De retour en Europe via les États-Unis : où il rencontre le président Jefferson : Humboldt arrive à Paris le 3 août 1804 et y retrouve un jeune Vénézuélien de vingt ans qu’il avait brièvement croisé à Madrid : Simón Bolívar. Ils se revoient à Paris et à Rome. Bolívar interroge Humboldt sur l’état des colonies. La réponse du savant, soigneusement notée dans les carnets du futur Libertador, est que les colonies espagnoles sont « mûres pour l’indépendance », mais qu’il doute qu’émergent des leaders capables de la mener à bien. Bolívar s’en souviendra comme d’un défi autant que d’une prophétie.
La publication de l’Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne (1811), premier bilan statistique, économique et social du Mexique, fournit aux indépendantistes une mine d’arguments sur l’exploitation coloniale. Les écrits de Humboldt condamnent explicitement l’esclavage et la traite comme des crimes contre l’humanité, à une époque où peu de savants européens osaient aller si loin.
Trente volumes et le Kosmos
À Paris, Humboldt consacre les vingt années suivantes à publier les fruits de l’expédition américaine : trente volumes de Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1807-1834), dont l’Essai sur la géographie des plantes (1807), la Vue des Cordillères (1810-1813) et les récits de voyages traduits dans toutes les langues.
Son Personal Narrative inspire un jeune naturaliste anglais à Cambridge, Charles Darwin, qui embarquera sur le Beagle en 1831 en emportant Humboldt comme livre de chevet. Sans Humboldt, la théorie de l’évolution aurait peut-être attendu.
En 1827, le roi de Prusse le rappelle à Berlin. En 1829, à soixante ans, il effectue une expédition gigantesque en Russie et en Sibérie : douze mille kilomètres en neuf mois, de l’Oural à la mer Caspienne, qui nourrit ses travaux sur le magnétisme terrestre et le climat.
À 76 ans, il commence la rédaction de son œuvre ultime : Kosmos, cinq volumes publiés entre 1845 et 1862 : qui tente de réconcilier en un seul système cohérent l’ensemble des connaissances humaines sur le monde physique. La conception de la nature qu’il y développe est radicalement moderne : tout est interconnecté, rien n’existe en isolation, l’Univers est une « toile vivante ».
Alexander von Humboldt meurt le 6 mai 1859 à Berlin, à 89 ans, la plume à la main. Darwin publie L’Origine des espèces six mois plus tard.
Grandes dates de la vie de Alexander von Humboldt
- 14 septembre 1769 : Naissance au château de Tegel, près de Berlin
- 1791-1792 : Académie des mines de Freiberg, cours de 3 ans en 8 mois (22 ans)
- 1796 : Mort de sa mère ; hérite d’une fortune qui lui permet de voyager librement (27 ans)
- 5 juin 1799 : Départ de La Corogne avec Aimé Bonpland sur le Pizarro (29 ans)
- juillet 1799 : Arrivée à Cumaná, Venezuela ; début de l’exploration (29 ans)
- février-avril 1800 : Canal Casiquiare : connexion Orénoque-Amazone prouvée (30 ans)
- 23 juin 1802 : Tentative du Chimborazo : 5 878 m, record mondial d’altitude (32 ans)
- 1802 : Mesure du courant froid du Pacifique → courant de Humboldt (32 ans)
- 1804 : Rencontre Jefferson à Washington ; rencontre Bolívar à Paris (34 ans)
- 3 août 1804 : Retour en Europe après 5 ans (34 ans)
- 1807 : Essai sur la géographie des plantes, fondation de l’écologie végétale (37 ans)
- 1807-1834 : Publication des 30 volumes du Voyage aux régions équinoxiales (37-64 ans)
- 1811 : Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne (41 ans)
- 1829 : Expédition en Russie, Oural, Sibérie (59 ans)
- 1845 : Publication du premier volume de Kosmos (76 ans)
- 6 mai 1859 : Décès à Berlin (89 ans)
