FRANCISCO MORALES BERMUDEZ

Francisco Morales Bermúdez : Le général qui renversa la révolution pour mieux la trahir

Francisco Morales Bermúdez Cerruti est une figure paradoxale de l’histoire péruvienne : général issu d’une lignée présidentielle, il renverse en 1975 le régime militaire nationaliste de Juan Velasco Alvarado pour en inverser méthodiquement les acquis, soumet son pays à une austérité dévastatrice, et finit par être condamné à la prison à vie par un tribunal italien pour sa participation à l’Opération Condor, sentence qu’il n’exécutera jamais, mourant libre à Lima à l’âge de cent ans.

Une généalogie du pouvoir

Francisco Morales Bermúdez Cerruti naît le 4 octobre 1921 à Lima, dans une famille enracinée dans l’histoire politique du Pérou. Son grand-père, Remigio Morales Bermúdez, avait été président de la République de 1890 à 1894 ; son père, le colonel Remigio Morales Bermúdez, était officier de l’armée. La famille est originaire de Tarapacá, province annexée par le Chili après la guerre du Pacifique (1879-1884), ce qui confère au futur général une conscience aiguë des questions de souveraineté nationale et de frontières.

Après ses études au Colegio de la Inmaculada, tenu par les Jésuites, il intègre en 1939 l’Escuela Militar de Chorrillos, la grande école des officiers péruviens. Sa carrière militaire est méthodique et studieuse : il se spécialise dans les affaires économiques et financières, une orientation rare dans les états-majors latino-américains de l’époque, qui fera de lui un technocrate autant qu’un soldat.

Servir Velasco avant de le renverser

Lorsque le général Juan Velasco Alvarado prend le pouvoir par un coup d’État en octobre 1968, Morales Bermúdez est déjà une figure établie de l’armée. Velasco conduit ce que les historiens qualifient de « révolution nationaliste » la plus radicale d’Amérique latine non marxiste : il nationalise la International Petroleum Company dès 1968, exproprie les latifundia dans le cadre d’une réforme agraire profonde, et étatise des secteurs entiers de l’économie.

Morales Bermúdez sert loyalement ce régime. Il occupe le poste de ministre de l’Économie et des Finances de 1968 à 1974, puis celui de chef d’état-major général de l’armée à partir de 1974. Il gère la machinerie financière d’un État qui nationalise à tour de bras. Mais en coulisses, il incarne l’aile conservatrice de la junte, celle qui s’inquiète de la dérive économique et de l’influence grandissante de la gauche au sein du gouvernement.

Le coup du 29 août 1975

En 1975, la santé de Velasco se détériore gravement, il souffre d’artériosclérose avancée et a été amputé d’une jambe. L’économie se dégrade. Les divisions internes à la junte s’approfondissent. Le 29 août 1975, Morales Bermúdez prend le pouvoir dans un coup d’État sans effusion de sang, déclarant inaugurée la « Seconde Phase » de la révolution militaire.

Dès le début, il est clair que cette « seconde phase » est en réalité une contre-révolution en tenue militaire. Morales Bermúdez annonce un Plan Túpac Amaru en 1977 qui prévoit le retour à un gouvernement civil, la réduction du rôle de l’État dans l’économie et l’encouragement aux investissements étrangers. Il déroule systématiquement les réformes vélasquistes.

L’austérité et ses ravages

La période 1975-1980 est économiquement catastrophique pour les classes populaires péruviennes. L’inflation, qui était de 17 % en 1974, atteint 74 % en 1978. Le sol péruvien s’effondre : il passe de 55 à 289 pour un dollar entre 1975 et 1978, soit une dévaluation de plus de 80 %. Les salaires réels à Lima perdent environ 50 % de leur valeur en trois ans.

Le gouvernement impose des plans d’austérité sous la pression du Fonds monétaire international. Les subventions aux denrées de base sont supprimées. Le mouvement ouvrier réagit : trois grèves générales ébranlent le pays en 1976-1977. La répression est sévère, syndicalistes, militants et opposants sont arrêtés, certains exilés.

L’Opération Condor : la tache indélébile

Pendant ces mêmes années, les dictatures militaires du Cône Sud, Argentine, Chili, Uruguay, Bolivie, Paraguay, Brésil, coopèrent dans le cadre de l’Opération Condor, réseau clandestin de traque, d’enlèvement et d’assassinat d’opposants politiques à travers les frontières. Des ressortissants de nationalités diverses, dont de nombreux citoyens italiens d’origine latino-américaine, disparaissent dans cette machine répressive.

Le 17 janvier 2017, la Troisième Cour d’assises de Rome condamne Francisco Morales Bermúdez in absentia à la prison à vie pour sa responsabilité dans la disparition de 23 citoyens italiens victimes de l’Opération Condor. Vingt-quatre prévenus au total sont condamnés, dont des officiers boliviens, chiliens et uruguayens. La sentence est confirmée en appel.

Morales Bermúdez a toujours reconnu avoir, dans certains cas, « facilité le transfert » de réfugiés vers l’Argentine, mais a nié toute participation formelle au réseau Condor. En l’absence de traité d’extradition entre l’Italie et le Pérou, et face au refus des gouvernements péruviens successifs d’extrader leur ancien chef d’État, il demeure libre à Lima. Il n’a jamais purgé un seul jour de cette peine.

Le retour à la démocratie

Sur le plan institutionnel, Morales Bermúdez respecte l’engagement pris dans son Plan Túpac Amaru. En 1978, il organise des élections pour une Assemblée constituante : qui rédige une nouvelle Constitution adoptée en 1979 : puis supervise les élections générales du 18 mai 1980, remportées par Fernando Belaúnde Terry, président qu’un coup d’État avait renversé en 1968. La passation de pouvoir a lieu, et le Pérou retrouve un régime civil pour la première fois depuis douze ans.

Cette transition ordonnée constitue le principal argument de ses défenseurs : Morales Bermúdez aurait été l’homme qui mit fin à l’ère des juntes péruviennes. Ses détracteurs rétorquent qu’il fut aussi celui qui démantela les avancées sociales les plus significatives et contribua à l’une des pages les plus sombres de la répression continentale.

Francisco Morales Bermúdez meurt le 14 juillet 2022 à Lima, à l’âge de cent ans, sans avoir jamais été jugé sur le sol péruvien ni extradé vers l’Italie.


Grandes dates de la vie de Francisco Morales Bermúdez

  • 4 octobre 1921 : Naissance à Lima, dans une famille d’officiers et d’hommes d’État (0 an)
  • 1939 : Entrée à l’Escuela Militar de Chorrillos (17 ans)
  • 1968-1974 : Ministre de l’Économie et des Finances sous Velasco Alvarado (46-52 ans)
  • 1974-1975 : Chef d’état-major général de l’armée péruvienne (52-53 ans)
  • 29 août 1975 : Coup d’État contre Velasco Alvarado ; début de la « Seconde Phase » (53 ans)
  • 1977 : Publication du Plan Túpac Amaru ; annonce du retour à la démocratie (55 ans)
  • 1978 : Inflation à 74 % ; salaires réels en chute de ~50 % ; trois grèves générales (56 ans)
  • 18 mai 1980 : Élections générales ; Belaúnde Terry élu ; fin du régime militaire (58 ans)
  • 17 janvier 2017 : Condamné in absentia à la prison à vie par la Troisième Cour d’assises de Rome pour disparition de 23 Italiens dans le cadre de l’Opération Condor (95 ans)
  • 14 juillet 2022 : Décès à Lima, sans avoir jamais été extradé ni incarcéré (100 ans)
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