JUSCELINO KUBITSCHEK

JUSCELINO KUBITSCHE

Juscelino Kubitschek : « JK, le médecin qui fit surgir une capitale du cerrado »

Des mines de diamants aux palais de béton

Diamantina est une ville perchée dans les montagnes du Minas Gerais, construite sur la richesse des mines de diamants et de l’or qui ont fait la fortune coloniale du Brésil. C’est là que naît, le 12 septembre 1902, Juscelino Kubitschek de Oliveira. Son père, João César de Oliveira, est d’origine brésilienne ; il meurt quand Juscelino n’a que deux ans. Sa mère, Júlia Kubitschek, est institutrice. Le nom « Kubitschek » trahit ses origines : la famille maternelle est venue de Bohême, cette région d’Europe centrale alors intégrée à l’Empire austro-hongrois. Dans un pays de métissages et d’immigrations, l’enfant qui deviendra l’un des présidents les plus célébrés du Brésil porte déjà, dans son patronyme, la trace de cette diversité fondatrice.

La famille est pauvre. Pour financer ses études de médecine à la Faculdade de Medicina de Belo Horizonte : où il s’inscrit en 1922 , le jeune Juscelino travaille comme opérateur télégraphique. Il obtient son diplôme de médecin en 1927. En 1930, il séjourne en France pour se spécialiser en chirurgie : un passage par Paris qui lui laissera une certaine familiarité avec la culture européenne. De retour au Brésil, il s’installe à Belo Horizonte et épouse Sarah Gomes de Lemos, issue d’une famille politiquement bien introduite dans le Minas Gerais.

L’ascension par la politique mineira

La médecine conduit Kubitschek à la politique, non l’inverse. En 1932, il se lie au gouverneur du Minas Gerais, Benedito Valadares, qui le prend comme chef de cabinet. C’est le début d’une carrière politique fondée sur les réseaux du Parti social-démocrate (PSD). En 1934, il est élu député fédéral, mais son mandat est interrompu par le coup d’État de Getúlio Vargas, qui instaure l’Estado Novo en 1937. Kubitschek reste dans l’ombre, fidèle à son patron politique.

En 1940, Valadares le nomme préfet de Belo Horizonte, poste qu’il occupera jusqu’en 1945. C’est là que tout commence vraiment. Pour moderniser la capitale mineira, il fait appel à un jeune architecte encore peu connu : Oscar Niemeyer. Les deux hommes bâtissent ensemble le complexe de Pampulha, avec son église, son casino, son yacht-club. L’alliance entre le politique développementiste et l’architecte visionnaire est scellée pour l’histoire.

En 1951, Kubitschek prend ses fonctions de gouverneur du Minas Gerais. Pendant quatre ans, il multiplie les projets d’infrastructure : routes, centrales électriques, développement industriel. Il bâtit sa réputation de gouverneur bâtisseur, pragmatique, tourné vers la modernisation économique plutôt que vers les conflits idéologiques qui déchirent alors le Brésil.

L’élection de 1955 et une investiture mouvementée

Le 3 octobre 1955, Kubitschek se présente à l’élection présidentielle sur un ticket commun avec João Goulart, dit « Jango », pour la vice-présidence. Il obtient 35,6 % des voix, devançant le général Juarez Távora (30,3 %) et deux autres candidats. La majorité absolue n’est pas atteinte, ce qui déclenche une tentative de l’opposition, l’União Democrática Nacional, d’invalider le scrutin. Le général Henrique Teixeira Lott intervient alors militairement pour garantir le respect du résultat électoral et permettre l’investiture. Le 31 janvier 1956, Juscelino Kubitschek de Oliveira prend ses fonctions de vingt et unième président du Brésil, à l’âge de cinquante-trois ans.

« Cinquante ans en cinq » : le pari du développement

Le mandat qui s’ouvre est l’un des plus ambitieux de l’histoire du Brésil républicain. Kubitschek le résume dans un slogan devenu célèbre : cinquenta anos em cinco, cinquante ans de développement en cinq ans de gouvernement. Son instrument est le Plano de Metas, un programme de trente et un objectifs répartis en six secteurs : énergie, transport, alimentation, industrie de base, éducation, et, au sommet de tout, la construction d’une nouvelle capitale fédérale au cœur du pays.

Brasília : une ville surgit du cerrado

L’idée de transférer la capitale n’est pas neuve : les Constitutions de 1891, 1934 et 1946 l’avaient prévue sans jamais l’accomplir. Kubitschek en fait sa grande œuvre, sa promesse de campagne, sa marque dans l’histoire. Pour porter le projet, il réunit à nouveau Oscar Niemeyer, chargé de l’architecture des bâtiments publics, et l’urbaniste Lúcio Costa, dont le plan en forme d’oiseau ou d’avion, le plano piloto, remporte en 1957 le concours international de conception de la ville. Roberto Burle Marx dessine les espaces verts et les jardins.

Les travaux commencent en février 1957 dans le cerrado du Goiás, cette vaste savane du Brésil central, à plus de mille kilomètres de Rio de Janeiro. En trois ans et quelques mois, quelque trente mille travailleurs, les candangos, venus en majorité du Nordeste, défrichent, construisent, bétonnent. Beaucoup vivent dans des conditions précaires, que les autorités tardent à régulariser. Leur sueur nourrit les palais de verre et de béton blanc qui émergent du plateau.

Le 21 avril 1960, Brasília est inaugurée. Les bâtiments du Congrès national, du Palais du Planalto, de la Cour suprême, la cathédrale métropolitaine avec sa couronne de nervures de béton : une capitale entière, sortie du néant en quarante et un mois. L’événement est mondial. Aucun pays n’avait construit une capitale de cette ampleur, ex nihilo, au XXe siècle.

Le revers de la médaille

La croissance est réelle : le PNB brésilien progresse de 7,8 % par an entre 1957 et 1960, l’industrie automobile s’installe à São Paulo, les infrastructures routières et énergétiques se multiplient. Mais le financement de ces ambitions repose sur les emprunts étrangers et la planche à billets. L’inflation bondit de 43 % ; la dette nationale s’alourdit de 1,5 milliard de dollars. L’opposition ne manquera pas de reformuler le slogan : cinquenta anos de inflação em cinco, cinquante ans d’inflation en cinq. Kubitschek a lancé le Brésil sur la voie de l’industrialisation, mais aussi sur celle d’une dépendance structurelle aux capitaux étrangers et d’une instabilité monétaire chronique.

Le 31 janvier 1961, son successeur Jânio Quadros prend ses fonctions. Kubitschek transmet le pouvoir dans le respect des règles constitutionnelles, ce qui n’est pas une mince affaire dans un Brésil où les coups d’État rythment régulièrement la vie politique.

L’exil et la mort suspecte

Kubitschek reste actif dans l’opposition. En 1961-1963, il est sénateur. Mais le 1er avril 1964, les militaires renversent le président João Goulart. Kubitschek, jugé trop proche du camp démocrate et populiste, voit son mandat sénatorial supprimé et ses droits politiques suspendus pour dix ans. Il s’exile en Europe et aux États-Unis, observant depuis l’étranger la dictature qui s’installe dans son pays.

Il revient au Brésil dans les années 1970 et envisage un retour en politique. Le 22 août 1976, sa voiture sort de la route près de Resende, dans l’État de Rio de Janeiro. Il meurt dans l’accident. Il avait soixante-treize ans.

Pendant des décennies, sa mort passe pour un tragique accident. Mais en décembre 2013, la Commission de la vérité de la ville de São Paulo, chargée d’instruire les crimes de la dictature militaire (1964-1985), conclut après avoir rassemblé plus de quatre-vingt-dix pièces à conviction que Kubitschek a été assassiné sur ordre du régime. Les circonstances précises restent débattues, une autre commission concluant en 2014 à l’absence de preuve décisive , mais l’hypothèse de l’assassinat politique reste aujourd’hui largement évoquée par les historiens brésiliens.

En 1987, Brasília est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO. La ville de béton et de rêve que cet enfant de Diamantina a fait surgir du cerrado continue, soixante-cinq ans après son inauguration, d’incarner à la fois la démesure du Brésil et la foi obstinée de ses bâtisseurs.

Grandes dates de la vie de Juscelino Kubitschek

  • 12 septembre 1902 : Naissance à Diamantina, Minas Gerais (0 an)
  • 1927 : Diplôme de médecin à Belo Horizonte (24 ans)
  • 1934 : Élu député fédéral pour le PSD (31 ans)
  • 1940 : Nommé préfet de Belo Horizonte ; première collaboration avec Oscar Niemeyer (37 ans)
  • 31 janvier 1951 : Prise de fonctions comme gouverneur du Minas Gerais (48 ans)
  • 3 octobre 1955 : Élu président du Brésil avec 35,6 % des voix (53 ans)
  • 21 avril 1960 : Inauguration de Brasília, nouvelle capitale fédérale (57 ans)
  • 31 janvier 1961 : Fin de mandat ; transmission pacifique du pouvoir à Jânio Quadros (58 ans)
  • 1er avril 1964 : Coup d’État militaire : mandat sénatorial supprimé, droits civiques suspendus (61 ans)
  • 1964–1967 : Exil en Europe et aux États-Unis (61–64 ans)
  • 22 août 1976 : Décès dans un accident de voiture près de Resende, Rio de Janeiro (73 ans)
  • Décembre 2013 : La Commission de la vérité de São Paulo conclut à un assassinat commandité par la dictature militaire
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