Gregorio Conrado Álvarez : Le dernier dictateur de la « Suisse de l’Amérique latine »
L’Uruguay était, avant 1973, l’exception démocratique du continent sud-américain : État-providence précoce, partis politiques enracinés, presse libre, forte classe moyenne. Il fallait un homme déterminé pour briser cette tradition. Gregorio Conrado Álvarez fut cet homme, d’abord dans l’ombre, en tant qu’architecte de la répression, puis en pleine lumière, comme dernier président de la dictature civico-militaire qui écrasa le pays pendant douze ans. Il mourut en 2016, à 91 ans, après avoir passé sept ans en prison pour crimes contre l’humanité, et dans une indifférence presque totale de ses compatriotes.
L’officier de Montevideo
Gregorio Conrado Álvarez Armelino naît le 26 novembre 1925 à Montevideo. Il entre à l’académie militaire uruguayenne en 1940, à quinze ans. Sa carrière est régulière, sans éclat particulier, jusqu’aux années 1960 : en 1962, il commande la police montée de Montevideo. C’est la décennie suivante qui le propulse au cœur du pouvoir.
L’Uruguay des années 1960-1970 est secoué par la montée des Tupamaros : le Movimiento de Liberación Nacional-Tupamaros (MLN-T), guérilla urbaine marxiste fondée par Raúl Sendic, qui pratique enlèvements, braquages de banques et opérations spectaculaires contre l’oligarchie. En 1971, Álvarez est promu général et prend la tête de l’ESMACO (Estado Mayor Conjunto), l’état-major conjoint créé précisément pour coordonner la lutte antisubversive. En 1972, sous la direction de l’armée, les Tupamaros sont militairement écrasés : leurs dirigeants sont emprisonnés, leur réseau démantelé. La guérilla est vaincue.
Le coup du 27 juin 1973 : après la victoire
L’ironie de l’histoire uruguayenne est là : le coup d’État qui instaure la dictature intervient après la défaite des Tupamaros, non pour la contenir. Le prétexte sécuritaire est obsolète ; c’est la logique du pouvoir militaire qui prend le dessus.
Le 27 juin 1973, le président élu Juan María Bordaberry dissout le parlement par décret, avec l’appui et sous la pression des généraux. Ce coup d’État civico-militaire, formule consacrée par les historiens uruguayens, instaure un régime dans lequel les forces armées détiennent le pouvoir réel. Álvarez y joue un rôle central : secrétaire du Conseil national de sécurité (COSENA) dès 1973, il est l’un des grands ordonnateurs de la répression qui suit.
En 1976, quand Bordaberry est à son tour écarté par les militaires pour avoir osé proposer la suppression définitive des partis politiques, trop extrême même pour les généraux , l’armée gouverne désormais sans paravent civil. Álvarez est commandant en chef des forces armées de 1978 à 1979.
La machine à réprimer
Sous la dictature uruguayenne, la répression est massive et méthodique. L’Uruguay détient, à son pic, le triste record mondial du plus grand nombre de prisonniers politiques par habitant. Des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées, interrogées, torturées. Les syndicats sont interdits, la presse censurée, les partis suspendus, les universitaires purgés.
Environ 180 Uruguayens périssent : la plupart aux mains des services argentins dans le cadre de l’Opération Condor, le réseau de coopération répressive entre les dictatures du Cône Sud. Des réfugiés uruguayens qui avaient fui en Argentine sont retrouvés, enlevés, torturés et renvoyés ou exécutés. Le chiffre des morts est relativement contenu par rapport à l’Argentine ou au Chili, mais un tiers de la population uruguayenne s’exile, l’un des taux les plus élevés d’Amérique latine, signe du degré d’étouffement du pays.
Le référendum de 1980 : la gifle du peuple
Le 1er septembre 1981, Álvarez est nommé président par le Conseil national de sécurité. Il est désormais le visage officiel du régime. Mais celui-ci est déjà fragilisé par un épisode humiliant.
Le 30 novembre 1980, les militaires avaient organisé un référendum constitutionnel destiné à institutionnaliser leur pouvoir en habillant la dictature d’une nouvelle constitution sur mesure. Le résultat est un choc : 57,2 % des Uruguayens votent NON. Le régime, convaincu de son emprise sur la société, n’avait pas prévu que les urnes pourraient se retourner contre lui. Le vote marque le début de la lente désagrégation de la légitimité militaire.
Álvarez continue néanmoins la répression, notamment contre les syndicats ouvriers, s’aliénant même une partie de l’armée. En janvier 1984, une grève générale de vingt-quatre heures paralyse le pays, la première depuis 1973. La résistance civile est revenue.
Le Pacte du Club Naval et la sortie par la porte de service
La transition vers la démocratie se négocie dans un bâtiment symboliquement peu flatteur pour l’image militaire. Le 3 août 1984, le Pacte du Club Naval est signé entre les forces armées et les principaux partis politiques. Les militaires acceptent le retour à la Constitution de 1967 et des élections libres ; en échange, ils obtiennent une amnistie de fait pour les violations des droits de l’homme commises pendant la dictature, clause qui sera formalisée en 1986 par la Ley de Caducidad sous le gouvernement civil de retour.
Le 25 novembre 1984, des élections présidentielles se tiennent. Le candidat colorado Julio María Sanguinetti l’emporte. Álvarez démissionne le 12 février 1985. Le pouvoir civil est restauré le 1er mars 1985, après douze ans de dictature.
La justice, enfin
Protégé pendant deux décennies par la Ley de Caducidad, Álvarez semblait devoir mourir libre. Mais la loi d’amnistie est progressivement grignotée par les tribunaux et les votes populaires. En décembre 2007, il est mis en examen. Le 22 octobre 2009, un tribunal uruguayen le condamne à 25 ans de prison pour sa responsabilité dans la mort ou la disparition de 37 Uruguayens dans le cadre de l’Opération Condor. Il a 83 ans. Lors de son procès, il nie avoir eu connaissance des enlèvements et des disparitions.
Il purge sa peine dans un établissement pénitentiaire militaire jusqu’à ce que son état de santé conduise à son placement en résidence surveillée.
Gregorio Conrado Álvarez meurt le 28 décembre 2016 à Montevideo, à 91 ans. L’agence MercoPress titre sobrement que l’Uruguay accueille sa disparition dans « l’indifférence ». Aucune cérémonie officielle. Aucun hommage d’État. Le dernier dictateur de la « Suisse de l’Amérique latine » s’en va comme il avait gouverné : sans jamais avoir rendu de comptes à la hauteur de ce qu’il avait fait.
Grandes dates de la vie de Gregorio Conrado Álvarez
- 26 novembre 1925 : Naissance à Montevideo
- 1940 : Entrée à l’académie militaire uruguayenne (15 ans)
- 1962 : Chef de la police montée de Montevideo (37 ans)
- 1971 : Promu général ; chef de l’ESMACO, organe antisubversif contre les Tupamaros (46 ans)
- 1972 : Les Tupamaros sont militairement écrasés sous la direction de l’armée (47 ans)
- 27 juin 1973 : Coup d’État civico-militaire ; Bordaberry dissout le parlement ; Álvarez secrétaire du COSENA (48 ans)
- 1978-1979 : Commandant en chef des forces armées uruguayennes (53 ans)
- 30 novembre 1980 : Référendum constitutionnel : 57,2 % votent NON, premier revers majeur du régime (55 ans)
- 1er septembre 1981 : Nommé président de la République par le COSENA (56 ans)
- 3 août 1984 : Signature du Pacte du Club Naval ; transition démocratique négociée (59 ans)
- 12 février 1985 : Démission ; fin de la dictature civico-militaire (60 ans)
- 22 octobre 2009 : Condamné à 25 ans de prison pour 37 meurtres et disparitions (83 ans)
- 28 décembre 2016 : Décès à Montevideo (91 ans)
