PEDRO DE VALDIVIA

Pedro de Valdivia : Le conquistador d’Estrémadure qui bâtit le Chili et mourut par l’homme qu’il avait formé

Il s’était battu aux côtés de Pizarro contre Almagro, avait traversé le désert le plus aride du monde, fondé des villes dans une terre que tout le monde jugeait ingrate, et gouverné pendant douze ans un territoire immense au bout du monde connu. Son destin s’arrêta un jour de Noël, dans un marécage du sud du Chili, entre les mains d’un homme qu’il avait lui-même appris à se battre. Pedro de Valdivia est le fondateur du Chili colonial, et l’une des victimes les plus symboliques de la résistance indigène du continent américain.

L’Estrémadure, les guerres d’Italie et le Nouveau Monde

Pedro Gutiérrez de Valdivia naît vers 1497 en Estrémadure, la province pauvre du centre-ouest espagnol qui a fourni à la conquête du Nouveau Monde une disproportionnée de ses guerriers, Pizarro, Almagro, Cortés, Hernando de Soto en sont tous originaires. Valdivia est issu d’une famille d’hidalgo modeste ; il s’engage tôt dans l’armée et participe aux guerres d’Italie et de Flandre, acquérant une solide réputation militaire et la maîtrise de l’artillerie.

Il arrive en Amérique vers 1534, d’abord au Venezuela, puis au Pérou, où il rejoint Francisco Pizarro dans la phase la plus chaotique de la conquête. En 1538, il se distingue à la bataille de Las Salinas : où Pizarro écrase Almagro, comme Maestre de Campo, second commandant de l’armée pizarriste. Sa bravoure et sa compétence lui valent la confiance totale de Pizarro.

Pourquoi le Chili ?

En 1539, Valdivia demande à Pizarro la permission de conquérir le Chili. Le projet suscite peu d’enthousiasme : Almagro en était revenu bredouille et brisé trois ans plus tôt, sans un gramme d’or. Pizarro accorde sa bénédiction, mais peu d’hommes veulent s’y engager volontairement. Valdivia recrute à peine 150 Espagnols : et un nombre important d’auxiliaires indigènes, pour une expédition vers une terra qu’on sait pauvre et peuplée de guerriers redoutables.

Parmi les rares volontaires figurent une femme exceptionnelle : Inés de Suárez, native de Plasencia, en Estrémadure. Venue dans les Amériques à la recherche de son mari (mort en chemin), elle est devenue la compagne de Valdivia et fera figure de co-fondatrice du Chili. Elle chevauche, combat, soigne, et prend des décisions militaires dans les moments critiques.

La traversée et la fondation de Santiago

L’expédition quitte Cuzco en janvier 1540 et emprunte la route côtière vers le sud, traversant le désert d’Atacama : le même vide minéral qu’Almagro avait contourné par les Andes. La traversée est épuisante mais Valdivia gère l’eau et les étapes avec méthode. Après plusieurs mois de marche, la colonne descend dans la vallée centrale du Chili, fertile, arrosée par le Mapocho, peuplée de Picunches.

Le 12 février 1541, Valdivia fonde officiellement Santiago de la Nueva Extremadura : Santiago du Chili, sur une colline dominant le fleuve Mapocho, face à la cordillère enneigée des Andes. La ville est tracée en damier selon les ordonnances royales : une place centrale, des îlots réguliers, une église, un cabildo. La nature environnante est magnifique. Mais les Mapuches, ou Araucaniens, comme les Espagnols les appellent, ne l’entendent pas ainsi.

Inés de Suárez et la nuit du 11 septembre 1541

Sept mois après la fondation, la ville est attaquée. Le 11 septembre 1541, une armée mapuche conduite par le chef Michimalonco encercle Santiago. Valdivia est absent, parti en reconnaissance. La défense repose sur une poignée d’Espagnols et sur Inés de Suárez.

Ce qui se passe est entré dans la légende. Les Espagnols retiennent sept chefs mapuches prisonniers. Inés de Suárez, face à la pression de l’assaut, propose d’exécuter les captifs et de jeter leurs têtes par-dessus les palissades pour jeter la panique dans les rangs ennemis. Les hommes hésitent. Inés ordonne, ou accomplit elle-même, selon les versions, les exécutions. Les têtes volent dans la mêlée. Les Mapuches, troublés, se retirent. Santiago tient.

La ville a survécu mais est en grande partie incendiée. Valdivia et ses hommes se retrouvent sans provisions, sans or, sans rien. Ils tiennent quand même.

La construction d’un réseau colonial

Pendant les douze années suivantes, Valdivia construit méthodiquement le squelette du Chili espagnol :

  • La Serena (1544), deuxième ville, dans le Nord
  • Concepción (1550), à l’embouchure du Biobío, porte de l’Araucanie
  • Valdivia (1552), nommée d’après lui-même, au-delà du Biobío
  • La Imperial, Villarrica, Los Confines : une chaîne de forts et de villes dans le territoire mapuche

Nommé gouverneur et capitaine général du Chili par la Couronne, Valdivia est au sommet de sa puissance. Mais il s’enfonce de plus en plus dans les terres des Mapuches, peuple que nulle armée n’a encore réussi à soumettre durablement.

Lautaro : le page qui tuera son maître

Parmi les jeunes Mapuches capturés et réduits à servir les Espagnols se trouve un garçon nommé Lautaro, né vers 1534. Il devient le palefrenier et le page de Valdivia, chargé de soigner ses chevaux. C’est ainsi qu’il observe pendant des années les formations de cavalerie espagnole, apprend à monter, comprend la tactique des lances, des arquebuses, des chevaux. Ces connaissances sont mortelles entre des mains ennemies.

À un moment non précisément daté (vers 1551-1552), Lautaro s’échappe et rejoint son peuple. Sous l’autorité du grand toqui (chef de guerre) Caupolicán, il enseigne aux guerriers mapuches comment contrer la cavalerie, creuser des fosses, former des rangs de piquiers, combattre en rotations successives pour épuiser les chevaux. Il transforme une armée guerrière en une force militaire stratège.

Tucapel : la mort le jour de Noël

En décembre 1553, Valdivia part inspecter ses forts au sud du Biobío. Il arrive au fort de Tucapel pour le trouver en flammes, les Mapuches l’ont déjà détruit. Il décide d’engager le combat plutôt que de battre en retraite.

Le 25 décembre 1553, la bataille de Tucapel tourne au désastre. Lautaro a mis en place son plan : les guerriers mapuches, organisés en vagues, épuisent la cavalerie par des attaques répétées. Les chevaux s’embourbent. La ligne espagnole s’effondre. Valdivia tente de fuir ; son cheval s’enlise dans un terrain marécageux. Il est capturé.

Ce qui se passa ensuite est raconté différemment par toutes les chroniques. Les récits les plus fiables s’accordent sur une exécution rituelle par les Mapuches vainqueurs. Certains chroniqueurs parlent d’un coup de massue, d’autres d’un sacrifice rituel avec extraction du cœur. Une légende populaire, probablement apocryphe, rapporte qu’on lui fit avaler de l’or fondu en lui disant : « Tu voulais de l’or ? Voilà de l’or. » Les historiens contemporains pensent qu’il mourut sous les coups, sans doute dans un rituel cérémoniel. Son corps ne fut jamais formellement identifié.

Pedro de Valdivia avait environ 56 ans.

Lautaro, lui, continua la résistance pendant trois ans encore, avant d’être tué au combat en 1557. Caupolicán fut exécuté par les Espagnols en 1558. La guerre mapuche ne prit officiellement fin qu’en 1883 : trois siècles plus tard.


Grandes dates de la vie de Pedro de Valdivia

  • c. 1497 : Naissance en Estrémadure, Espagne
  • ~1520s : Service militaire en Italie et en Flandre (20-30 ans env.)
  • ~1534 : Arrive en Amérique (Venezuela, puis Pérou) (37 ans env.)
  • 6 avril 1538 : Bataille de Las Salinas : combat aux côtés de Pizarro contre Almagro (41 ans env.)
  • janvier 1540 : Quitte Cuzco pour l’expédition au Chili avec ~150 Espagnols et Inés de Suárez (43 ans env.)
  • 12 février 1541 : Fonde Santiago de la Nueva Extremadura (Santiago du Chili) (44 ans)
  • 11 septembre 1541 : Attaque mapuche sur Santiago ; défense tenue par Inés de Suárez (44 ans)
  • 1544 : Fonde La Serena, deuxième ville du Chili (47 ans env.)
  • 1550 : Fonde Concepción, au nord de l’Araucanie (53 ans env.)
  • 1552 : Fonde Valdivia, La Imperial, Villarrica (55 ans env.)
  • ~1551-1552 : Lautaro, son page mapuche, s’échappe et prépare la résistance (54 ans env.)
  • 25 décembre 1553 : Bataille de Tucapel : défaite totale ; Valdivia capturé et exécuté par les Mapuches sous Lautaro (56 ans env.)
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