Diego de Almagro : Le bâtard de Castille qui traversa les Andes et mourut trahi
Il ne savait ni lire ni écrire, ne connaissait pas son père et n’avait aucun avenir dans l’Espagne hiérarchisée du XVIe siècle. Il devint pourtant l’un des conquistadors les plus audacieux de son époque, co-fondateur de la conquête du Pérou et premier Européen à pénétrer le territoire du Chili actuel à travers une traversée des Andes qui tient de l’épopée mortelle. Il mourut étranglé sur l’ordre de son ancien associé, trahit par l’homme qu’il avait lui-même libéré quelques mois plus tôt. Diego de Almagro incarne la face sombre et tragique de la conquête : celle des vaincus de la victoire.
L’enfant illégitime d’Almagro
Diego de Almagro naît vers 1475-1479 dans le village d’Almagro, province de Ciudad Real, en Castille, dont il tirera son nom d’emprunt, son nom de naissance est parfois omis des documents, signe de son statut d’enfant illégitime. Son père, Juan de Montenegro, ne le reconnut jamais officiellement ; sa mère, Elvira Gutiérrez, était une femme de condition modeste. Le garçon grandit sans éducation formelle, sans lettres, sans héritage. Dans l’Espagne du début du XVIe siècle, pour un bâtard illettré de province, les Amériques représentent la seule issue possible.
Il s’embarque pour les Indes probablement avant 1514 et s’établit à Panama lors de la fondation de la ville. Soldat habile, gestionnaire compétent, il acquiert des terres et des esclaves indigènes et commence à s’imposer dans la colonie. Une femme indigène, Ana Martínez, lui donne un fils illégitime comme lui : Diego de Almagro el Mozo : « le Jeune », dont l’histoire se souviendra pour d’autres raisons.
L’association avec Pizarro
C’est à Panama qu’Almagro noue le partenariat qui définira sa vie. En 1524, il conclut un accord officiel avec Francisco Pizarro et un prêtre argenté du nom d’Hernando de Luque pour conquérir les terres riches dont les rumeurs circulent au sud. La société est simple : Luque finance, Pizarro commande sur le terrain, Almagro assure les renforts et la logistique depuis Panama. Les bénéfices seront partagés équitablement.
Les deux premières expéditions (1524-1525, puis 1526-1527) sont des aventures épuisantes le long des côtes de l’actuelle Colombie et de l’Équateur. Lors de la première, Almagro perd un œil gauche dans une escarmouche avec des indigènes, blessure qu’il portera jusqu’à sa mort. Lors de la seconde, Pizarro s’accroche sur l’île de Gallo avec une poignée de volontaires (« Los Trece de la Fama », les Treize de la Gloire) pendant qu’Almagro retourne chercher des renforts à Panama.
En 1529, la Couronne accorde à Pizarro, et à Pizarro seul, la Capitulación de Toledo : il est nommé gouverneur de la future province péruvienne. Almagro reçoit un titre nettement inférieur, gouverneur de Tumbes, promu plus tard gouverneur de Nueva Toledo (le Chili futur). La blessure est ancienne, mais le germe de la trahison finale est déjà semé.
Cajamarca et la mort d’Atahualpa
La troisième expédition, décisive, débute en 1531. Pizarro débarque au Pérou avec une poignée d’hommes pendant qu’Almagro rassemble des renforts. Le 16 novembre 1532, Pizarro capture l’Inca Atahualpa à Cajamarca, l’un des actes fondateurs de la conquête hispanique d’Amérique du Sud. Almagro arrive à Cajamarca au début de 1533 et participe au tribunal militaire qui condamne Atahualpa à mort. L’Inca est exécuté le 29 août 1533.
Les deux associés entrent ensuite à Cuzco, la capitale inca, qu’ils pillent méthodiquement. L’or et l’argent sont fondus, partagés selon une hiérarchie qui lèse constamment Almagro. Les tensions entre les deux hommes s’aggravent.
La descente aux enfers : l’expédition au Chili
Pour apaiser les tensions, et peut-être pour l’éloigner , on attribue à Almagro la mission d’explorer et de conquérir les terres au sud du Pérou. Il quitte Cuzco le 3 juillet 1535 à la tête d’environ 500 Espagnols, une centaine d’esclaves africains et entre 10 000 et 15 000 auxiliaires indigènes.
L’expédition prend la route du Collao, longe le lac Titicaca, traverse ce qui est aujourd’hui la Bolivie, descend par les provinces du nord-ouest de l’Argentine (Jujuy, Salta, Catamarca) et aborde la traversée des Andes par le col San Francisco, face à Copiapó, en mars 1536. La traversée est un désastre humain : à plus de 4 000 mètres d’altitude, le froid nocturne atteint des températures létales, les provisions manquent, les chevaux meurent en masse. Des centaines d’indigènes, peu accoutumés au froid des hautes terres, périssent. Plusieurs Espagnols ne survivent pas.
Almagro atteint la vallée de Copiapó en avril 1536, puis celle d’Aconcagua en juin. Il continue vers le sud, jusqu’à la région de ce qui est aujourd’hui Santiago, peut-être au-delà. Mais ce qu’il trouve ne ressemble en rien aux cités d’or promises : des communautés indigènes agricoles vivant dans une sobre sobriété. Pas d’or, pas de temples somptueux, pas de richesses. Les Mapuche résistent.
En septembre 1536, Almagro décide de rentrer. Il choisit cette fois la route du désert d’Atacama : le désert le plus aride de la planète, pour éviter les Andes. Cette traversée, paradoxalement, se passe mieux : Almagro gère l’eau et les étapes avec méthode et perd peu d’hommes dans ce vide de pierre et de sable.
Le retour, Hernando Pizarro et la trahison
Il rentre au Pérou en avril 1537 pour trouver Cuzco assiégée par les forces de Manco Inca : le soulèvement général des Incas contre l’occupation espagnole. La situation est chaotique. Le 8 avril 1537, Almagro s’empare de Hernando Pizarro : frère de Francisco, et de la ville de Cuzco. Il tient la clef de la situation.
Des négociations s’ouvrent avec Francisco Pizarro. Un accord est conclu : Almagro libère Hernando, les deux parties s’engagent à régler leurs différends par arbitrage. Almagro fait confiance. C’est sa dernière erreur.
Las Salinas et la mort dans le cachot
Francisco Pizarro ne respecte aucune des clauses. Le 6 avril 1538, ses forces, commandées par Hernando Pizarro, que Almagro avait libéré, affrontent les troupes d’Almagro à la bataille de Las Salinas, à quelques kilomètres de Cuzco. Les Pizarristes sont mieux armés, mieux reposés. Almagro est battu et capturé.
C’est Hernando Pizarro qui préside le tribunal militaire qui le condamne. La sentence est sans appel. Le 8 juillet 1538, Diego de Almagro est étranglé par le garrote dans sa cellule du fort de Cuzco, puis son corps est traîné sur la place publique où il est décapité pour exposition.
Il avait entre 60 et 63 ans.
Son fils, Diego de Almagro el Mozo, vengera son père le 26 juin 1541 en assassinant Francisco Pizarro dans son palais de Lima.
Grandes dates de la vie de Diego de Almagro
- c. 1475-1479 : Naissance à Almagro, Ciudad Real, Castille, enfant illégitime
- ~1514 : Arrive à Panama ; s’établit comme colon et soldat (35-39 ans env.)
- 1524 : Société de conquête avec Pizarro et Luque (48 ans env.)
- 1524-1525 : Première expédition vers le sud ; premières explorations de la côte (49 ans env.)
- 1526-1527 : Deuxième expédition ; perd un œil gauche dans une escarmouche (51 ans env.)
- 1529 : Capitulation de Tolède : Pizarro nommé gouverneur ; Almagro lésé (54 ans env.)
- 1531-1533 : Conquête du Pérou ; arrive à Cajamarca début 1533 ; mort d’Atahualpa (56-57 ans env.)
- 3 juillet 1535 : Quitte Cuzco pour l’expédition au Chili avec ~500 Espagnols et 10 000+ indigènes (59 ans env.)
- mars-avril 1536 : Traversée des Andes par le col San Francisco ; atteint le Chili (60 ans env.)
- septembre 1536 : Décide de rentrer ; traversée du désert d’Atacama (60 ans env.)
- 8 avril 1537 : Rentre à Cuzco ; capture Hernando Pizarro (61 ans env.)
- 6 avril 1538 : Défaite à la bataille de Las Salinas contre les forces de Francisco Pizarro (62 ans env.)
- 8 juillet 1538 : Exécuté par garrote dans sa cellule à Cuzco ; corps décapité en public (62-63 ans)
