JUAN VELASCO ALVARADO

Juan Velasco Alvarado : Le général des pieds nus qui voulut refaire le Pérou

Il est né dans la misère d’une ville provinciale du nord du Pérou, a cirė les chaussures des bourgeois pour survivre, s’est faufilé clandestinement sur un navire pour rejoindre Lima et a fini par diriger son pays pendant sept ans, le soumettre à la révolution sociale la plus radicale de son histoire et recevoir en retour le renversement de ses propres généraux. Juan Velasco Alvarado incarne une trajectoire sans équivalent dans l’Amérique latine du XXe siècle : un homme du peuple qui, parvenu au sommet du pouvoir, tenta de réaliser par décret ce que les révolutionnaires civils n’avaient jamais osé.

De Piura à Lima : une ascension clandestine

Juan Francisco Velasco Alvarado naît le 16 juin 1910 à Piura, ville côtière du nord du Pérou, dans une famille modeste. Son père, Manuel José Velasco, exerce comme aide médical ; sa mère, Clara Luz Alvarado, élève onze enfants. Velasco décrira plus tard son enfance comme une période de « pauvreté digne », gagnant quelques sous en cirant des chaussures dans les rues de Piura.

En 1929, il embarque clandestinement sur un navire à destination de Lima. À son arrivée, il falsifie son âge pour s’enrôler comme officier dans l’armée, mais arrive trop tard aux épreuves de sélection. Il s’engage alors comme simple soldat le 5 avril 1929. Un an plus tard, il passe le concours d’entrée à l’Escuela Militar de Chorrillos et obtient le meilleur score de tous les candidats. En 1934, il en sort avec mention, premier de sa promotion. De soldat de rangs, il est devenu officier par la seule force de son mérite.

La suite de sa carrière est celle d’un ascension lente et méthodique. Il gravit les échelons pendant trois décennies, accumulant une réputation de compétence et de nationalisme intransigeant. En 1968, il est commandant en chef des forces armées sous le président Fernando Belaúnde Terry.

La « page arrachée » et le coup du 3 octobre 1968

Le déclencheur immédiat du coup d’État est un scandale pétrolier. L’International Petroleum Company (IPC), filiale de la Standard Oil américaine, exploite depuis des décennies les champs pétrolifères de La Brea y Pariñas dans des conditions que les nationalistes péruviens jugent léonines. En 1968, Belaúnde négocie un accord avec l’IPC, mais la page 11 du contrat, contenant les conditions financières clés, est introuvable. Le scandale de la « página once » embrase l’opinion publique.

Le 3 octobre 1968, Velasco renverse Belaúnde dans un coup d’État sans effusion de sang et proclame le Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada. Six jours plus tard, le 9 octobre 1968, il nationalise l’IPC et s’empare de ses installations. Le geste est symbolique autant qu’économique : le Pérou reprend souveraineté sur son sous-sol face à une compagnie étrangère honnie depuis des générations. L’accueil populaire est enthousiaste.

Une révolution « ni capitaliste ni communiste »

Velasco ne se réclame ni du marxisme ni du libéralisme. Sa doctrine, qu’il baptise « humanisme social », emprunte à gauche et à droite dans un syncrétisme délibéré. Il le résume lui-même : le Pérou construira une société « ni capitaliste ni communiste ».

Les réformes s’enchaînent à un rythme soutenu. En juin 1969, le Décret-loi 17716 lance la réforme agraire : les grandes haciendas, qui concentrent les terres depuis l’époque coloniale, sont expropriées et redistribuées à des coopératives de travailleurs agricoles et à des communautés paysannes. L’anthropologue Enrique Mayer la qualifie de « réforme agraire la plus radicale d’Amérique latine », comparable selon lui à l’abolition de l’esclavage dans ses effets sur les Andes. Le gouvernement nationalise ensuite le système bancaire, les chemins de fer, les services publics, l’industrie de la farine de poisson (dont le Pérou est alors le premier exportateur mondial), les mines de cuivre de Toquepala et les mines de fer.

Sur le plan culturel, Velasco revendique l’héritage indigène avec une intensité sans précédent dans l’histoire péruvienne. Il érige Túpac Amaru II : le cacique qui avait mené la grande révolte anticoloniale de 1780-1781 : en figure tutélaire du régime. Le Plan Inca, annoncé le 28 juillet 1974 pour le 153e anniversaire de l’indépendance, fixe les objectifs de développement national sur vingt ans. En 1972, une réforme de l’éducation introduit l’enseignement bilingue pour les populations indigènes. En 1975, le gouvernement fait du quechua une langue officielle du Pérou, à égalité avec l’espagnol : le Pérou devient ainsi le premier pays d’Amérique latine à accorder ce statut à une langue autochtone.

Le contrôle des médias et les limites du régime

Velasco n’est pas un démocrate. En 1974, le gouvernement réquisitionne les grands quotidiens de Lima, El Comercio, La Prensa, Expreso, et les confie à des organisations paysannes, ouvrières ou professionnelles alignées sur le régime. Les voix critiques, à droite comme à gauche, sont muselées. La marine, plus conservatrice, s’oppose ouvertement aux réformes. Les tensions internes à la junte s’accumulent, tandis que l’économie commence à donner des signes d’essoufflement : les nationalisations ont alourdi l’appareil d’État sans générer les revenus espérés, et la dette extérieure gonfle.

La maladie et la chute

En 1973, Velasco est amputé de la jambe droite à la suite d’une embolie. Sa santé se dégrade rapidement ; ses proches et ses généraux évoquent des problèmes circulatoires affectant ses facultés cognitives. Il est de moins en moins capable d’assurer la direction quotidienne des affaires.

Le 29 août 1975, son propre Premier ministre, le général Francisco Morales Bermúdez, le renverse dans un coup d’État sans violence. Velasco, malade et affaibli, ne résiste pas. Morales Bermúdez proclame la « Deuxième Phase » de la révolution militaire, qui s’avérera être sa liquidation méthodique.

Juan Velasco Alvarado meurt le 24 décembre 1977 à Lima, à l’âge de 67 ans, sans avoir vu le démantèlement complet de son œuvre ni le retour à la démocratie que son successeur organisera en 1980. Son héritage reste profondément controversé au Pérou : réformateur visionnaire pour les uns, caudillo autoritaire ayant hypothéqué l’économie nationale pour les autres.


Grandes dates de la vie de Juan Velasco Alvarado

  • 16 juin 1910 : Naissance à Piura, dans une famille modeste de onze enfants (0 an)
  • 5 avril 1929 : S’engage comme simple soldat à Lima après avoir voyagé clandestinement depuis Piura (18 ans)
  • 1930 : Premier au concours d’entrée de l’Escuela Militar de Chorrillos (19 ans)
  • 1934 : Diplômé avec mention, premier de sa promotion (23 ans)
  • 3 octobre 1968 : Coup d’État sans effusion de sang contre Belaúnde Terry ; proclamation du Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada (58 ans)
  • 9 octobre 1968 : Nationalisation de l’International Petroleum Company (IPC) (58 ans)
  • juin 1969 : Décret-loi 17716 : réforme agraire radicale, expropriation des haciendas (58 ans)
  • 1972 : Réforme éducative bilingue pour les populations indigènes (61 ans)
  • 1973 : Amputation de la jambe droite suite à une embolie ; déclin de santé (62 ans)
  • 28 juillet 1974 : Annonce du Plan Inca pour le 153e anniversaire de l’indépendance (64 ans)
  • 1974 : Réquisition des grands quotidiens de Lima (63 ans)
  • 1975 : Le quechua devient langue officielle, à égalité avec l’espagnol (64 ans)
  • 29 août 1975 : Renversé par son Premier ministre Francisco Morales Bermúdez (65 ans)
  • 24 décembre 1977 : Décès à Lima (67 ans)
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