DIEGO VELAZQUEZ

Diego Velázquez de Cuéllar : Le gouverneur de Cuba que Cortés envoya dans la tombe

Il fut l’un des conquérants les plus efficaces et les plus méthodiques du premier demi-siècle colonial espagnol : dix-sept ans à tisser sa toile à Hispaniola, une conquête de Cuba menée en trois ans, sept villes fondées, une île organisée, une fortune bâtie. Puis, en un seul geste d’insubordination de l’homme qu’il avait nommé et auquel il faisait confiance, tout s’effondra. Diego Velázquez de Cuéllar fut le gouverneur qui organisa la conquête du Mexique sans en récolter un seul ducat, et qui mourut amer, dans l’île qu’il avait lui-même construite, pendant que son subalterne rebelle entrait dans l’histoire.

De Cuéllar à l’Hispaniola

Diego Velázquez de Cuéllar naît vers 1465 à Cuéllar, bourgade de la province de Ségovie en Castille. Il appartient à la petite noblesse provinciale, les hidalgos sans grande fortune dont l’ambition ne trouve à s’exercer que dans les guerres ou les aventures lointaines. Il fait un bref passage dans les armées espagnoles en Italie.

En septembre 1493, il embarque sur le deuxième voyage de Christophe Colomb : la grande flotte de dix-sept navires et 1 500 hommes qui fonde la première colonie permanente européenne dans les Amériques, à la Navidad puis à La Isabela, sur l’île d’Hispaniola. Pendant dix-sept ans, il y fait son éducation coloniale : il réprime impitoyablement les soulèvements des Taïnos Arawaks, accumule une fortune conséquente en or et en esclaves, et gravit les échelons de l’administration. Il devient l’homme de confiance du gouverneur Nicolás de Ovando (1502-1509), puis sert sous Diego Colomb, fils de Christophe, lorsque celui-ci prend la direction de La Española. Sa réputation est celle d’un administrateur compétent, dur mais efficace, doté d’un sens aigu du rapport de forces.

Cuba : la conquête et la mort de Hatuey

En 1511, Diego Colomb lui confie la mission de conquérir Cuba, l’île voisine encore non soumise. Velázquez débarque avec une petite force militaire, quelques centaines d’hommes, sur la pointe orientale de l’île, là où se fondera la ville de Baracoa. Parmi ses lieutenants se trouve un jeune homme ambitieux qu’il vient de recruter : Hernán Cortés.

La conquête de Cuba se heurte d’emblée à une résistance organisée par Hatuey, un cacique taïno qui avait fui l’Hispaniola pour prévenir les Cubains de ce qui les attendait. Hatuey rassemble des guerriers et mène une guérilla dans les forêts de l’est. Il est finalement capturé. La scène qui suit est documentée par Bartolomé de las Casas, qui en tire son horreur des méthodes de conquête : les Espagnols condamnent Hatuey au bûcher. Avant qu’on y allume le feu, un moine franciscain lui propose le baptême pour sauver son âme. Hatuey demande si des Espagnols habitent le Paradis. Le moine répond que oui. « Je ne veux pas aller là où il y a des Espagnols », dit le cacique. Il refuse le baptême et meurt dans les flammes.

Hatuey est devenu le premier héros national de Cuba, symbole de résistance indigène à la colonisation.

Les sept villes et le gouverneur modèle

Entre 1511 et 1514, Velázquez fonde méthodiquement les sept premières villes (villas) de Cuba, qui constitueront pour des siècles l’armature urbaine de l’île :

Baracoa (1511), Bayamo (1513), Trinidad (1514), Sancti Spíritus (1514), La Havane (1514-1515), Puerto Príncipe (1514, aujourd’hui Camagüey) et Santiago de Cuba (1514), qui devient rapidement la capitale.

Nommé premier gouverneur de Cuba, Velázquez distribue les encomiendas, organise l’extraction de l’or, qui s’avère décevante , encourage l’élevage et l’agriculture et construit une économie coloniale fonctionnelle. Santiago devient une ville prospère, dotée de maisons en pierre, d’une cathédrale, de marchés actifs. Il se marie en premières noces avec María de Cuéllar, qui meurt peu après les noces, puis reste veuf.

Mais l’or de Cuba s’épuise vite. Pour maintenir la dynamique et sa position, Velázquez doit regarder plus loin.

Les expéditions exploratoires et la découverte du Mexique

En 1517, il finance et organise l’expédition de Francisco Hernández de Córdoba, qui explore les côtes de la péninsule du Yucatán et revient avec des rapports stupéfiants : une civilisation immense, des villes en pierre, de l’or, des temples. Córdoba lui-même meurt des blessures reçues au combat avec les Maya. En 1518, une seconde expédition sous Juan de Grijalva confirme l’existence de l’empire aztèque et revient avec de l’or mexicain.

Velázquez comprend qu’une troisième expédition, plus grande, pourrait lui rapporter une fortune et une gloire sans précédent. Il nomme Hernán Cortés à sa tête.

Cortés : de secrétaire à ennemi

Cortés est l’homme de Velázquez. Il était arrivé à Cuba en 1511, avait été son secrétaire, son alcade, son homme de confiance. Velázquez lui avait même accordé une encomienda généreuse et l’avait lié à sa famille en encourageant son mariage avec Catalina Juárez, belle-sœur d’un de ses proches. Mais entre les deux hommes, la méfiance n’a jamais complètement disparu : quelques années plus tôt, Velázquez avait fait arrêter Cortés à deux reprises pour complot, et Cortés avait échappé à la détention à chaque fois.

En novembre 1518, la suspicion l’emporte. Velázquez revoque la nomination de Cortés à la tête de l’expédition. Trop tard. Cortés a déjà recruté ses hommes, chargé ses navires, et le 10 février 1519, il appareille de Santiago avec onze vaisseaux et environ 530 soldats : en totale désobéissance aux ordres de son supérieur.

La désobéissance est un crime. Mais Cortés sait qu’une victoire en absout de tout.

La chute

Velázquez réagit en 1520 en envoyant Pánfilo de Narváez avec une force de 900 hommes : bien supérieure à celle de Cortés, pour l’arrêter. Le résultat est humiliant : Cortés, prévenu, attaque Narváez par surprise à Cempoala (Veracruz), le capture et retourne son armée entière à son profit. Narváez passe deux ans prisonnier.

Pendant ce temps, les cargaisons d’or aztèque arrivent à Séville, et Cortés envoie directement au roi Charles Quint des lettres fastueuses, ses fameuses Cartas de Relación, dans lesquelles il justifie sa désobéissance par le service rendu à la Couronne. Charles V, ébloui par les richesses du Mexique, renonce à punir Cortés et ordonne à Velázquez de ne pas s’y opposer.

En 1521, Velázquez est suspendu de son gouvernorat. Cortés est nommé gouverneur de la Nouvelle-Espagne. Velázquez est restauré en 1523 lorsque Cortés lui-même tombe provisoirement en disgrâce, mais la victoire est amère. Il meurt à Santiago de Cuba en 1524, épuisé, humilié, ayant organisé la plus grande conquête de l’histoire espagnole sans en tirer la moindre gloire.


Grandes dates de la vie de Diego Velázquez de Cuéllar

  • c. 1465 : Naissance à Cuéllar, province de Ségovie, Castille
  • septembre 1493 : Embarque sur le deuxième voyage de Christophe Colomb (28 ans env.)
  • 1494-1511 : Dix-sept ans à Hispaniola ; aide du gouverneur Ovando ; fortune et pouvoir (29-46 ans env.)
  • 1511 : Conquête de Cuba ; exécution de Hatuey ; fondation de Baracoa (46 ans env.)
  • 1511-1514 : Fonde les sept premières villes de Cuba, dont Santiago (capitale) et La Havane (46-49 ans env.)
  • ~1514 : Nommé premier gouverneur de Cuba (49 ans env.)
  • 1517 : Expédition de Hernández de Córdoba : découverte de la péninsule du Yucatán et des preuves de l’Empire aztèque (52 ans env.)
  • 1518 : Expédition de Grijalva : confirmation du Mexique riche ; nomination de Cortés (53 ans env.)
  • novembre 1518 : Révoque la nomination de Cortés (53 ans env.)
  • 10 février 1519 : Cortés appareille en désobéissance ; Velázquez impuissant (54 ans env.)
  • 1520 : Envoie Narváez arrêter Cortés ; Narváez est battu et capturé (55 ans env.)
  • 1521 : Suspendu de ses fonctions de gouverneur (56 ans env.)
  • 1523 : Restauré comme gouverneur (58 ans env.)
  • 1524 : Décès à Santiago de Cuba (59 ans env.)

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