
Bartolomé de las Casas : Le conquistador repenti qui inventa les droits des peuples colonisés
Il fut d’abord comme les autres : encomendero, maître de terres et d’hommes réduits en servage, participant à des conquêtes sanglantes. Puis, à quarante ans, il lut un verset de la Bible qui le foudroya, libéra ses esclaves indigènes et passa le reste de ses jours, plus d’un demi-siècle, à porter devant les rois, les papes et les théologiens la cause des peuples que l’Espagne était en train d’exterminer. Bartolomé de las Casas est la première voix de l’histoire à dénoncer systématiquement le colonialisme comme un crime, et le premier juriste à argumenter l’égalité des droits entre les peuples colonisés et leurs colonisateurs.
Séville, le père de Colomb et l’Hispaniola
Bartolomé de las Casas naît vers 1484 à Séville : certaines sources anciennement citées donnent 1474, mais les historiens contemporains s’accordent sur 1484. Son père, Pedro de las Casas, est un marchand sévillan qui participe au deuxième voyage de Christophe Colomb en 1493 et revient avec un esclave indigène offert à son fils comme cadeau. L’anecdote dit quelque chose de l’époque : la normalité de l’asservissement, l’indifférence au droit des autres.
En 1502, à dix-huit ans, Bartolomé part pour Hispaniola (l’île partagée aujourd’hui entre Haïti et la République dominicaine) avec la flotte du gouverneur Nicolás de Ovando. Il y reçoit une encomienda, ce système colonial par lequel la Couronne attribue à un colon un territoire et les indigènes qui y vivent, tenus de travailler pour lui en échange d’une hypothétique « protection » et d’une instruction religieuse. Las Casas gère la sienne, travaille la terre grâce au labeur indigène, s’enrichit.
Il est ordonné prêtre vers 1507 : on dit qu’il fut le premier prêtre ordonné dans le Nouveau Monde. Mais l’ordination ne change rien à sa pratique : il continue d’exploiter ses Indiens.
Cuba, la conquête et la foudre de l’Ecclésiaste
En 1513, il participe à la conquête de Cuba sous les ordres de Diego Velázquez : campagne d’une brutalité exceptionnelle, marquée par des massacres de civils. Il en ressort avec une encomienda richissime sur la rivière Arimao, près de ce qui est aujourd’hui Cienfuegos, en partenariat avec son ami Pedro de la Rentería.
En 1514, alors qu’il prépare son sermon de Pentecôte, il lit un verset du livre de l’Ecclésiaste (Ben Sira 34:22) : « Celui qui offre un sacrifice pris sur le bien du pauvre est comme celui qui égorge le fils devant son père. » Le texte le frappe comme une révélation. Il comprend soudain que ce qu’il fait, ce que tout Espagnol fait dans les Indes, est un crime devant Dieu. Il prononce le sermon le plus important de sa vie dans l’église du Saint-Esprit de Cuba : il condamne l’encomienda, libère tous ses Indiens et renonce à sa fortune.
Il a quarante ans. Il lui reste cinquante-deux ans à vivre, et il les consacre entièrement à une cause unique.
Les Dominicains, les échecs et la persévérance
Rentré en Espagne en 1515, il plaide sa cause devant le roi Ferdinand II, puis devant le régent cardinal Cisneros. On lui permet d’expérimenter des colonies modèles fondées sur la persuasion plutôt que la coercition, à Cumaná (Venezuela) en 1521 : l’expérience tourne au désastre, sabotée par les colonisateurs environnants et les révoltes indigènes qui en résultent.
Las Casas entre alors au couvent dominicain d’Hispaniola en 1522, prend ses vœux et passe plusieurs années à étudier, à rassembler des témoignages et à écrire. Il rédige une Historia de las Indias monumentale et un traité sur la seule méthode légitime de conversion : la persuasion pacifique, sans armes ni contrainte. En 1537, il met cette théorie en pratique au Vera Paz (Guatemala), où il convertit des communautés mayas par la seule parole, exploit si improbable que le roi le cite en exemple.
Les Lois Nouvelles et la Brève Relation
En 1540, las Casas retourne en Espagne avec un objectif précis : convaincre l’Empereur Charles Quint de réformer le système colonial. Il présente à la Cour un texte d’une violence sans précédent : la Brevísima relación de la destrucción de las Indias, « Très brève relation de la destruction des Indes ». Il y décrit méthodiquement, région par région, île par île, les massacres, les tortures, les chiens dressés à dévorer les humains, les pendaisons en séries, les enfants jetés aux flammes, les millions de morts.
L’effet est immédiat. En 1542, Charles V promulgue les Leyes Nuevas, Lois Nouvelles : qui théoriquement abolissent l’esclavage indigène et restreignent l’encomienda. Las Casas est nommé premier évêque de Chiapas (1544), poste dont il use pour refuser l’absolution à tout colon détenant des Indiens en servitude. Les colons le haïssent. Il démissionne en 1545 et rentre définitivement en Espagne, épuisé, mais inchangé dans ses convictions.
Le Débat de Valladolid : les Indiens sont-ils des hommes ?
En 1550, l’Empereur suspend provisoirement toutes les nouvelles conquêtes et convoque à Valladolid un débat théologique d’une portée historique : la Controversia de Valladolid doit trancher la question de la légitimité de la conquête et du statut des peuples indigènes.
En face de las Casas se dresse Juan Ginés de Sepúlveda, humaniste et philosophe aristotélicien, qui argumente en quatre points : les indigènes sont des « esclaves par nature » selon Aristote ; ils commettent des crimes contre la loi naturelle (sacrifices humains, cannibalisme) ; la guerre est nécessaire pour les convertir ; et la conquête est un acte de bienfaisance civilisatrice.
Las Casas répond point par point pendant des jours entiers, lecture de mémoires colossaux à l’appui, démontrant que les indigènes sont des êtres rationnels, souverains chez eux, capables de recevoir la foi par la persuasion. Il affirme que nulle puissance terrestre, pas même la papauté, ne peut autoriser la dépossession violente d’un peuple libre.
Le débat ne débouche sur aucun verdict officiel. Les Lois Nouvelles sont progressivement vidées de leur substance sous la pression des colons. Mais la pensée de las Casas a posé les fondements du droit international et des droits de l’homme : ses arguments seront repris deux siècles plus tard par les théoriciens du droit naturel.
La contradiction de l’esclavage africain
Las Casas porte une ombre dans son héritage. Dans ses premières années d’activisme, il avait proposé, pour soulager les indigènes du travail forcé, d’importer des esclaves africains à leur place, une substitution qui reflétait l’inégalité de sa compassion initiale. Plus tard dans sa vie, il écrit avec amertume qu’il « se repent et se juge coupable par inadvertance » d’avoir contribué, même indirectement, à l’aggravation de la traite des Noirs. Il condamnera finalement l’esclavage africain avec la même vigueur que l’esclavage indigène, mais le mal était fait, et l’histoire a retenu la contradiction.
La Brève Relation, la Légende Noire et la mort
La Brevísima relación est publiée en 1552 à Séville. Elle est immédiatement traduite en français, néerlandais, anglais, allemand, et utilisée par les ennemis protestants de l’Espagne comme preuve de la barbarie catholique, ce qu’on appellera la Leyenda Negra (Légende Noire). Las Casas voulait réformer l’Espagne de l’intérieur ; il lui offrit malgré lui une arme de propagande anti-espagnole.
Bartolomé de las Casas meurt en juillet 1566 au couvent dominicain Nuestra Señora de Atocha à Madrid, à environ 82 ans. Il travaillait encore.
Son œuvre, sept volumes d’Historia de las Indias publiés posthumément, des centaines de mémoires juridiques, pose les bases du droit international, de la théorie des droits indigènes et de la critique du colonialisme. Francisco de Vitoria s’en inspire pour fonder le droit des gens ; cinq siècles plus tard, les Nations Unies et les tribunaux pénaux internationaux parlent encore la langue qu’il a inventée.
Grandes dates de la vie de Bartolomé de las Casas
- ~1484 : Naissance à Séville (les sources divergent : certaines indiquent 1474)
- 1493 : Son père revient du deuxième voyage de Colomb avec un esclave indigène (9 ans env.)
- 1502 : Part pour Hispaniola ; reçoit une encomienda (18 ans env.)
- ~1507 : Ordonné prêtre, l’un des premiers prêtres ordonnés dans le Nouveau Monde (23 ans env.)
- 1513 : Participe à la conquête de Cuba (29 ans env.)
- 1514 : Conversion : libère ses Indiens, renonce à son encomienda (30 ans env.)
- 1515 : Retour en Espagne ; plaide devant Ferdinand II et le cardinal Cisneros (31 ans env.)
- 1522 : Entre dans l’Ordre dominicain (38 ans env.)
- 1537 : Traité Del único modo ; expérience de Vera Paz au Guatemala (53 ans env.)
- 1542 : Présente la Brevísima relación à Charles V ; promulgation des Lois Nouvelles (58 ans env.)
- 1544-1545 : Évêque de Chiapas ; conflits avec les colons ; démission (60 ans env.)
- 1550-1551 : Controverse de Valladolid contre Sepúlveda (66 ans env.)
- 1552 : Publication imprimée de la Très brève relation de la destruction des Indes (68 ans env.)
- juillet 1566 : Décès au couvent d’Atocha, Madrid (82 ans env.)
