ARMAND RECLUS

Armand Reclus : L’officier de marine qui traça le canal de Panama et le vit mourir entre ses mains

Il fut le premier Européen à mesurer scientifiquement le tracé qui, trente-cinq ans plus tard, permettrait aux navires de traverser de l’Atlantique au Pacifique sans faire le tour du cap Horn. Il cartographia les jungles du Darién au péril de sa vie, convainquit un congrès international d’adopter son projet, vit Ferdinand de Lesseps s’en emparer et le mener à la catastrophe, démissionna avant le naufrage et vécut assez longtemps pour voir les Américains, avec des écluses, pas à niveau comme il l’avait préconisé, réaliser en 1914 ce qu’il avait rêvé en 1876. Armand Reclus est l’oublié glorieux du canal de Panama.

Orthez et la constellation Reclus

Élie Armand Ébenézer Reclus naît le 13 mars 1843 à Orthez, dans les Basses-Pyrénées (aujourd’hui Pyrénées-Atlantiques). Son père, Jacques Reclus, est pasteur calviniste, figure intellectuelle et morale d’une famille qui va produire une génération d’hommes remarquables. Les frères Reclus forment en effet une véritable constellation :

Élie Reclus (1827-1904), ethnographe et anarchiste ; Élisée Reclus (1830-1905), le plus célèbre d’entre eux, géographe de génie, auteur de la monumentale Nouvelle Géographie universelle en dix-neuf volumes, participant à la Commune de Paris, ami de Bakounine, dont le nom reste associé à la géographie sociale et à l’anarchisme ; Onésime Reclus (1837-1916), géographe qui invente le mot « francophonie » ; et Paul Reclus (1847-1914), chirurgien. Armand est l’officier de la fratrie, le seul à embrasser une carrière militaire.

Il sort major de sa promotion de l’École navale impériale en 1862, ce qui, dans la France du Second Empire, est la meilleure ouverture possible vers les mers du monde. Il sert dans le Pacifique et participe aux opérations coloniales françaises en Indochine. Mais c’est vers l’Amérique que son destin le porte.

Le rêve du canal et la mission Wyse

En 1869, l’inauguration du canal de Suez par Ferdinand de Lesseps électrise le monde. Si l’Égypte a été percée, pourquoi pas l’Amérique centrale ? Depuis Humboldt, le projet d’une voie interocéanique hante les géographes et les hommes d’affaires. La question est : par où passer ? Par le Nicaragua, par le Darién, par Panama ? Plusieurs routes sont envisagées.

En 1876, la Société de géographie de Paris mandate l’officier de marine Lucien Napoléon-Bonaparte Wyse : petit-neveu du maréchal Marmont, homme d’action et de réseau, pour explorer l’isthme américain et déterminer le meilleur tracé. Wyse choisit Armand Reclus comme second. Le 7 novembre 1876, les deux hommes appareillent sur le Lafayette à la tête d’une équipe scientifique internationale.

Deux expéditions dans l’enfer vert

La première expédition (novembre 1876 – avril 1877) pénètre dans le Darién : la région la plus sauvage de l’isthme, à la frontière entre Panama et la Colombie actuelle, couverte de forêts tropicales denses traversées par des rivières torrentueuses et habitées de populations autochtones méfiantes. Trois membres de l’équipe meurent, fièvre jaune, malaria, accidents dans les rapides. Reclus prend des mesures topographiques incessantes, dessine des cartes, note les altitudes, évalue les volumes de rocher à extraire.

La deuxième expédition (novembre 1877 – mai 1878) approfondit les reconnaissances. Reclus frôle lui-même la mort à plusieurs reprises, fièvre, noyade évitée de justesse, embuscades. Mais il accumule des données d’une précision sans précédent sur plusieurs tracés possibles. Sa conclusion est nette : la route de Panama : plus courte, traversant l’isthme à son point le plus étroit entre Panama City et Colón, est préférable à celle du Darién, malgré la Culebra, cette bosse rocheuse au centre de l’isthme qu’il faudrait creuser profondément.

En 1878, Wyse et Reclus négocient la concession Salgar-Wyse avec le gouvernement de Colombie (dont Panama est alors une province) : la France obtient le droit exclusif de construire le canal pour quatre-vingt-dix-neuf ans. Le travail de terrain est accompli. Restent les décisions politiques.

Paris 1879 : la victoire du projet

En mai 1879, le Congrès international de géographie réunit à Paris 136 délégués du monde entier pour trancher : quel tracé ? Quel type de canal ? Reclus présente le projet Wyse-Reclus : un canal à niveau de la mer (canal à niveau), sans écluses, sur le tracé Panama. L’idée est séduisante, Suez est à niveau, et de Lesseps, qui préside le congrès avec tout son prestige, est un ardent défenseur de ce concept. Le projet est adopté.

Mais une décision fatale est prise simultanément : c’est Ferdinand de Lesseps : qui n’a pas mis un pied dans la jungle de l’isthme, qui n’a fait aucune mesure, qui a soixante-quatorze ans, qui prend la direction du projet. Reclus, l’homme de terrain, est marginalisé dès l’origine.

Les travaux et la démission

La Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama est créée en 1880. Le premier coup de pioche officiel est donné le 1er janvier 1881. Reclus est nommé directeur des travaux sur le chantier. Il s’installe à Panama et commence à mesurer l’ampleur réelle du problème.

Ce qu’il voit l’alarme profondément. Le Culebra Cut : la tranchée qu’il faut ouvrir à travers la colline centrale, est bien plus difficile que prévu : le sol est instable, les glissements de terrain incessants, les volumes à excaver considérables. Le fièvre jaune et la malaria déciment les ouvriers jamaïcains et colombiens. L’organisation est chaotique. Et surtout, le projet de canal à niveau exige des excavations que les ingénieurs évaluent comme deux à trois fois supérieures aux prévisions initiales de de Lesseps.

Le 1er juillet 1882, Armand Reclus démissionne. Il est le premier des grands ingénieurs du projet à le faire, préfigurant une série de départs qui allaient désorganiser le chantier. Il rejoindra brièvement la Marine nationale avant de la quitter définitivement en 1885.

Le scandale et les morts

Il a bien fait de partir. Le projet de de Lesseps tourne au désastre. Entre 1881 et 1889, la compagnie dépense environ 1,4 milliard de francs (l’équivalent de plusieurs milliards d’euros d’aujourd’hui). Environ 22 000 ouvriers meurent, la grande majorité de maladies tropicales, en premier lieu la fièvre jaune et le paludisme, dont les causes (le moustique Aedes aegypti) ne seront identifiées qu’en 1900. En 1889, la compagnie fait faillite. Suit le scandale de Panama : l’un des plus grands de la Troisième République, avec ses pots-de-vin versés à des parlementaires, ses obligations vendues à des épargnants ruinés, ses condamnations retentissantes : de Lesseps, son fils Charles et Gustave Eiffel sont poursuivis.

Les États-Unis reprennent le projet en 1904 après avoir soutenu l’indépendance de Panama vis-à-vis de la Colombie. Ils choisissent un canal à écluses : la solution que Reclus avait déconseillée mais qui s’imposait face à l’impossibilité pratique du canal à niveau. Le canal de Panama est inauguré le 15 août 1914.

Vignes de Tunisie et longue vie

Armand Reclus, retiré depuis longtemps de toutes ces affaires, s’est installé en Tunisie : protectorat français depuis 1881, pour gérer un grand domaine viticole. Il y produit du vin qui lui vaut une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1889, la même année où la compagnie de son ancien projet s’effondre en France.

Il rentre en France en 1911 et s’installe à Sainte-Foy-la-Grande, en Gironde. Armand Reclus meurt le 9 janvier 1927, à 83 ans, dernier survivant de tous les frères Reclus. Il avait vécu assez longtemps pour voir son tracé réalisé, par d’autres, autrement, avec treize ans de retard sur ses espoirs de 1879.


Grandes dates de la vie de Armand Reclus

  • 13 mars 1843 : Naissance à Orthez, Basses-Pyrénées
  • 1862 : Major de promotion de l’École navale impériale (19 ans)
  • ~1862-1876 : Service naval : Pacifique, Indochine (19-33 ans)
  • 7 novembre 1876 : Départ sur le Lafayette avec Lucien Wyse pour la première expédition au Darién (33 ans)
  • novembre 1876 – avril 1877 : Première expédition : Darién ; 3 morts ; premières cartes (33-34 ans)
  • novembre 1877 – mai 1878 : Deuxième expédition ; frôle la mort ; choisit la route de Panama (34-35 ans)
  • 1878 : Concession Salgar-Wyse signée avec la Colombie (35 ans)
  • mai 1879 : Congrès international de géographie à Paris : le projet Wyse-Reclus est adopté (36 ans)
  • 1880-1882 : Dirige les travaux de percement sur le chantier de Panama (37-39 ans)
  • 1er juillet 1882 : Démissionne du chantier, alerté par l’ampleur du désastre (39 ans)
  • 1885 : Quitte la Marine nationale ; s’installe en Tunisie (vignoble) (42 ans)
  • 1889 : Médaille d’or à l’Exposition universelle pour ses vins tunisiens ; la Compagnie du canal fait faillite (46 ans)
  • 1911 : Retour en France (68 ans)
  • 15 août 1914 : Inauguration du canal de Panama par les Américains, sur son tracé, avec des écluses (71 ans)
  • 9 janvier 1927 : Décès à Sainte-Foy-la-Grande, dernier des frères Reclus (83 ans)
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