ALFRED METRAUX

Alfred Métraux : L’ethnologue qui fit de la sorcière un objet de science et du métis un être pleinement humain

On ne saurait écrire l’histoire intellectuelle de l’Amérique latine au XXe siècle sans Alfred Métraux. Pendant trente-cinq ans, cet homme à la fois suisse, argentin, parisien et américain arpenta les forêts amazoniennes, les plateaux andins, les campagnes haïtiennes et les falaises de l’île de Pâques avec la même rigueur obstinée, reconstituant les religions, les mythes et les organisations sociales de peuples que personne avant lui n’avait étudiés avec autant de profondeur. Il fut aussi, à l’UNESCO, l’un des artisans de la première déclaration scientifique internationale niant toute base biologique aux théories raciales. Un homme de terrains et de combats, dont la mort précoce par sa propre main, à soixante ans, reste l’une des blessures discrètes de l’anthropologie du siècle dernier.

Lausanne, Mendoza et l’entre-deux

Alfred Métraux naît le 5 novembre 1902 à Lausanne, en Suisse, dans une famille bourgeoise. Son père, le docteur Émile Métraux, est un chirurgien de renom qui exerce à Mendoza, en Argentine, la capitale du vin au pied des Andes. L’enfant grandit entre ces deux mondes : les hivers scolaires en Europe, les séjours argentins où il découvre, à travers son père et ses patients, l’Amérique hispanique, ses paysages infinis et ses populations métissées. Cette double appartenance, jamais entièrement européen, jamais entièrement américain, deviendra la matrice de toute son œuvre.

Il fait ses humanités classiques au gymnase de Lausanne, puis part à Paris pour une formation qui le mènera aux sommets de l’ethnologie française. À l’École nationale des chartes, il se lie pour la vie avec Georges Bataille et Michel Leiris : deux esprits inclassables qui croisent sa trajectoire à plusieurs reprises et avec lesquels il partage une fascination pour les religions et les rituels jugés « primitifs » par les standards occidentaux. Il étudie ensuite les langues orientales, puis l’ethnologie à l’École pratique des Hautes Études sous Marcel Mauss et au Musée de l’Homme sous Paul Rivet. Il soutient sa thèse de doctorat à la Sorbonne en 1928 sur La religion des Tupinamba, les peuples tupi-guaraní du littoral brésilien, disparus comme entité culturelle autonome mais dont les chroniques des missionnaires du XVIe siècle et XVIIe siècle avaient laissé des témoignages considérables. Cette thèse reste une référence fondamentale.

Tucumán et les peuples du Chaco

Dès 1928, la même année que sa soutenance, Métraux s’embarque pour l’Argentine et fonde l’Institut d’ethnologie de l’Université nationale de Tucumán : première institution de ce type dans le pays. Il y enseigne, organise des missions de terrain, forme des étudiants et publie ses premières enquêtes sur les peuples du Gran Chaco : la vaste plaine subtropicale qui couvre le nord de l’Argentine, le Bolivie et le Paraguay. Les Matako (Wichi), les Toba, les Chiriguano : autant de sociétés que peu de chercheurs avaient analysées avec rigueur. Métraux y construit sa méthode : ne rien présupposer, tout observer, respecter la cohérence interne de chaque système de croyances.

L’île de Pâques : la Polynésie contre le mythe américaniste

En 1934-1935, Paul Rivet lui confie la direction de la mission française à l’île de Pâques. Métraux y passe plusieurs mois à étudier la langue, les mythes, les traditions orales et les traces matérielles de la civilisation pascuane. Son ouvrage L’Île de Pâques (1935, réédité en 1941) et son Ethnology of Easter Island (1940) tranchent une question controversée : les Pascuans sont polynésiens, culturellement et physiquement, et non pas d’origine américaine comme certains le soutenaient. Douze ans plus tard, Thor Heyerdahl relancera la thèse américaniste avec son expédition Kon-Tiki (1947). Métraux, avec d’autres, s’y oppose fermement, et les études génétiques ultérieures lui donneront largement raison sur le fond polynésien, tout en reconnaissant des contacts secondaires avec l’Amérique du Sud.

Le Handbook et la synthèse amazonienne

De 1942 à 1947, Métraux travaille pour le Smithsonian Institution à Washington, où il contribue massivement au monumental Handbook of South American Indians en 7 volumes dirigé par Julian Steward. Sur ces centaines de chapitres décrivant les peuples indigènes des Amériques du Sud, Métraux en rédige plus que tout autre contributeur : sur les Tupinamba, les peuples du Chaco, les groupes amazoniens, les civilisations andines. C’est un travail de synthèse encyclopédique qui demeure, soixante ans plus tard, une source de référence incontournable pour tout chercheur travaillant sur l’Amérique du Sud précolombienne et coloniale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, depuis les États-Unis, il use de ses réseaux pour aider des collègues français menacés par l’Occupation à trouver refuge en Amérique. Il joue ainsi un rôle déterminant dans l’émigration américaine de Claude Lévi-Strauss, avec qui il entretient une relation ambivalente d’estime et de rivalité intellectuelle discrète.

L’UNESCO, la race et le vaudou haïtien

En 1947, Métraux rejoint l’UNESCO à Paris, où il dirigera le Département des sciences sociales. Sa mission la plus importante dans cette institution est la coordination de la Déclaration sur la race de 1950 : premier document officiel international affirmant qu’il n’existe pas de fondement scientifique aux théories de supériorité raciale, et que la notion même de « race » telle qu’utilisée dans la politique nazi ou ségrégationniste n’a aucune validité biologique. Cette déclaration, réaffirmée en 1951, influence profondément le mouvement des droits civiques et le droit international dans les décennies suivantes.

La même période le conduit en Haïti, en 1948-1950, accompagné de son ami Michel Leiris. Il y effectue une enquête ethnographique de terrain sur le vaudou : cette religion syncrétique née de la rencontre de traditions africaines (principalement fon et yoruba) et du catholicisme colonial. Son ouvrage Le Vaudou haïtien (1958) est son chef-d’œuvre le plus lu. Contre les représentations fantasmagoriques de l’époque, sorcellerie, zombies, « sauvagerie » , Métraux présente le vaudou comme un système religieux cohérent et complexe, avec sa propre théologie, sa liturgie, ses prêtres (houngans et mambos), ses dieux (loas), ses rites de possession. Il montre comment ce système articule des héritages africains avec le catholicisme des maîtres de plantation, créant une synthèse originale irréductible à l’un ou l’autre de ses éléments. Ce livre ouvre la voie à toute l’anthropologie des religions afro-américaines.

La mort dans la lumière de Paris

Alfred Métraux mourut le 11 avril 1963 à Paris, d’une overdose de somnifères. Il avait 60 ans. La dépression qui l’avait assailli dans ses dernières années était connue de ses proches, mais son suicide laissa néanmoins stupéfaits ceux qui connaissaient sa vitalité intellectuelle. Il travaillait encore, son Les Incas venait de paraître (1961), ses carnets de voyage allaient être publiés posthumément sous le titre Itinéraires (1978).

Son œuvre, disséminée entre la Suisse, l’Argentine, les États-Unis et la France, reste l’une des plus riches jamais consacrées aux peuples d’Amérique latine et des Caraïbes : une œuvre de savant, d’humaniste et, à l’UNESCO, d’activiste discret contre le racisme scientifique.


Grandes dates de la vie de Alfred Métraux

  • 5 novembre 1902 : Naissance à Lausanne, Suisse
  • ~1910-1920 : Enfance partagée entre la Suisse et Mendoza (Argentine) où son père exerce (8-18 ans)
  • ~1922-1928 : Formation à Paris : École des chartes (Bataille, Leiris), Mauss, Rivet, Sorbonne (20-26 ans)
  • 1928 : Doctorat sur La religion des Tupinamba ; fonde l’Institut d’ethnologie de Tucumán (26 ans)
  • 1928-1934 : Travaux sur les peuples du Gran Chaco argentin et bolivien (26-32 ans)
  • 1934-1935 : Mission à l’île de Pâques (32 ans)
  • 1935 : L’Île de Pâques, les Pascuans sont polynésiens (33 ans)
  • 1940 : Ethnology of Easter Island (Bishop Museum, Honolulu) (38 ans)
  • 1942-1947 : Smithsonian Institution ; contributions massives au Handbook of South American Indians (40-45 ans)
  • ~1943-1944 : Aide Claude Lévi-Strauss à s’exiler aux États-Unis (41 ans)
  • 1947 : Rejoint l’UNESCO ; Département des sciences sociales (45 ans)
  • 1950 : Co-rédige la Déclaration UNESCO sur la race (première déclaration internationale antiraciste scientifique) (48 ans)
  • 1948-1950 : Terrains en Haïti avec Michel Leiris (46-48 ans)
  • 1958 : Le Vaudou haïtien, somme sur le vaudou comme religion structurée (56 ans)
  • 1961 : Les Incas (59 ans)
  • 11 avril 1963 : Décès à Paris, par overdose de somnifères (60 ans)
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