
José Martí : « L’apôtre qui sacrifia sa vie pour l’indépendance de Cuba »
L’enfant de La Havane coloniale
José Julián Martí Pérez naît le 28 janvier 1853 au 41, rue Paula, à La Havane, Cuba. Son père, Mariano Martí Navarro, est un agent de police originaire de Valence, en Espagne. Sa mère, Leonor Pérez Cabrera, vient des Îles Canaries. José est l’aîné de huit enfants. La famille est modeste : ses sœurs cousent pour subvenir aux besoins du foyer ; José aide son père dans ses tâches administratives.
En 1865, à douze ans, il entre à l’école où enseigne Rafael María Mendives, poète et patriote cubain, qui devient son mentor. Mendives paie lui-même les frais de scolarité que la famille ne peut assumer, encourage la vocation littéraire du garçon et nourrit son éveil politique. À quinze ans, Martí publie ses premiers poèmes dans des journaux locaux. À seize ans, il fonde un périodique : La Patria Libre. Cuba est encore une colonie espagnole ; contester cet ordre est un acte dangereux.
La prison, le bagne, l’exil
En octobre 1868, Carlos Manuel de Céspedes déclenche la guerre des Dix Ans, première insurrection armée cubaine contre l’Espagne. Le jeune Martí sympathise ouvertement avec les insurgés. En 1869, à seize ans, il est arrêté pour avoir écrit une lettre accusant un camarade d’avoir trahi la cause. Condamné à six ans de travaux forcés, il est envoyé dans les carrières de pierre de La Havane. Il y passe six mois, suffisants pour briser sa santé , avant que l’intercession de son père n’obtienne une commutation : il est assigné à résidence dans une ferme, puis déporté en Espagne en 1871, à dix-sept ans.
À Madrid, il publie immédiatement El presidio político en Cuba (Le Bagne politique à Cuba), pamphlet décrivant avec précision les conditions qu’il vient de vivre. Puis il s’inscrit à l’Université centrale de Madrid, transfère à l’Université de Saragosse, où il obtient ses diplômes en droit et en philosophie en 1874. L’Espagne lui a donné des outils intellectuels ; elle n’a pas entamé sa conviction que Cuba doit être libre.
L’errant des Amériques
Pendant la décennie suivante, Martí mène une vie d’exilé perpétuel, traversant les Amériques sans jamais pouvoir s’installer durablement à Cuba. Il séjourne en France, en Angleterre, puis au Mexique à partir de 1875, où il enseigne, écrit dans la presse et participe au débat intellectuel du pays. Il passe en Guatemala en 1877, où il est nommé professeur à l’Université nationale, enseignant la littérature, l’histoire et la philosophie.
En décembre 1877, à Mexico, il épouse Carmen Zayas-Bazán, Cubaine comme lui. La guerre des Dix Ans s’achève en 1878 sur une amnistie générale. Martí rentre à Cuba avec sa femme ; leur fils José Francisco : surnommé Pepito : y naît le 22 novembre 1878.
Mais dès 1879, Martí reprend ses activités révolutionnaires. Arrêté à nouveau, il est déporté en Espagne pour la deuxième fois. Il gagne ensuite New York, passe quelques mois au Venezuela, puis s’installe définitivement à New York en 1881. Il y restera quatorze ans : les années les plus fécondes et les plus décisives de sa vie.
New York : la forge d’un continent
Dans la métropole américaine, Martí mène une existence intense et multiple. Il enseigne, donne des conférences, exerce comme consul de plusieurs pays latino-américains, et surtout écrit, pour des dizaines de journaux à travers l’Amérique latine. Ses chroniques sur la vie américaine, les gratte-ciel, Walt Whitman, les lynchages, la politique de Washington, sont lues de Mexico à Buenos Aires. Il est l’un des premiers intellectuels latino-américains à observer les États-Unis de l’intérieur avec un œil à la fois fasciné et critique.
En 1882, il publie Ismaelillo, recueil de poèmes dédié à son fils Pepito, dont il est séparé. Ce petit livre inaugure le modernisme latino-américain : une poésie nouvelle, musicale, imagée, qui rompt avec le romantisme usé. En 1891, il publie les Versos Sencillos (Vers simples), son recueil le plus populaire, dont plusieurs strophes donneront naissance à la chanson Guantanamera, devenue l’une des plus connues du monde hispanique.
La même année 1891, il rédige l’essai Nuestra América (Notre Amérique), texte fondateur de la pensée politique latino-américaine. Il y appelle les peuples du sous-continent à se définir à partir de leur propre réalité, métisse, indigène, créole , à refuser les modèles importés d’Europe ou des États-Unis, et à se méfier du colosse du Nord dont il perçoit avec lucidité les ambitions impériales. L’indépendance de Cuba, écrit-il, doit empêcher l’expansion des États-Unis sur le reste du continent. Ce texte anticipe d’un siècle le débat sur l’impérialisme américain en Amérique latine.
Le Parti révolutionnaire et le retour aux armes
Le 10 avril 1892, Martí fonde à New York le Parti révolutionnaire cubain (Partido Revolucionario Cubano). Il refuse le titre de président : il veut être délégué, serviteur de la cause, pas son maître. Pendant trois ans, il collecte des fonds parmi la diaspora cubaine, ouvriers des fabriques de cigares de Tampa et de Key West, intellectuels, exilés de toutes conditions , organise les réseaux, coordonne les chefs militaires, prépare minutieusement le déclenchement de la guerre.
Le 24 février 1895, l’insurrection éclate à Cuba. Martí, qui se trouve en République dominicaine, prépare son débarquement. Le 1er avril, il part de Montecristi avec le général Máximo Gómez et quelques compagnons. Le 11 avril 1895, ils débarquent clandestinement sur la plage de Playitas, à la pointe orientale de Cuba.
Dos Ríos : la mort choisie
Martí n’est pas un militaire. Gómez lui demande expressément de rester à l’arrière-garde pendant les combats, sa valeur est politique et symbolique, sa mort serait une catastrophe pour le mouvement. Mais le 19 mai 1895, lors de la bataille de Dos Ríos, Martí désobéit. Il charge à cheval vers les lignes espagnoles, accompagné seulement de son aide de camp Ángel de la Guardia. Les soldats espagnols l’abattent de trois balles. Il tombe de son cheval. Il a quarante-deux ans.
La veille, il avait commencé une lettre à son ami Manuel Mercado : lettre restée inachevée, devenue son testament politique : dans laquelle il écrivait que son devoir était d’empêcher, par l’indépendance de Cuba, que les États-Unis ne s’étendent sur les Antilles et ne fondent avec cette force supplémentaire leur domination sur les peuples d’Amérique.
L’Apôtre immortel
José Martí n’a pas vu l’indépendance de Cuba, celle-ci sera proclamée en 1898, après la guerre hispano-américaine, mais sous une tutelle américaine qui aurait sans doute confirmé ses pires craintes. Il n’a pas vécu pour voir son île libre. Et pourtant, nulle figure n’est plus présente à Cuba que la sienne : son portrait figure dans chaque école, son nom sur d’innombrables rues et places, son visage sur les billets de banque. Castro le revendique comme père spirituel de la révolution ; les opposants à Castro le revendiquent comme père de la démocratie cubaine. Chaque camp s’en empare, signe que Martí a transcendé les camps.
Poète fondateur, journaliste visionnaire, organisateur politique, mort les armes à la main à quarante-deux ans : peu de destins dans l’histoire de l’Amérique latine combinent avec cette densité la plume et le combat.
Grandes dates de la vie de José Martí
- 28 janvier 1853 : Naissance à La Havane, Cuba
- 1865 : Rencontre Rafael María Mendives, son mentor (12 ans)
- 1869 : Arrêté pour soutien aux insurgés ; condamné aux travaux forcés (16 ans)
- 1871 : Déporté en Espagne ; publie El presidio político en Cuba (17 ans)
- 1874 : Diplômes en droit et philosophie à l’Université de Saragosse (21 ans)
- 1877 : Professeur à l’Université nationale de Guatemala (24 ans)
- Décembre 1877 : Mariage avec Carmen Zayas-Bazán (24 ans)
- 22 novembre 1878 : Naissance de son fils José Francisco (Pepito) (25 ans)
- 1879 : Arrêté à nouveau à Cuba ; déporté pour la deuxième fois (26 ans)
- 1881 : S’installe définitivement à New York (28 ans)
- 10 avril 1892 : Fonde le Parti révolutionnaire cubain à New York (39 ans)
- 11 avril 1895 : Débarquement à Playitas, Cuba (42 ans)
- 19 mai 1895 : Tué à la bataille de Dos Ríos (42 ans)
