
Voici l’article sur Manuel Marulanda :
Manuel Marulanda : « Tirofijo », le paysan indestructible qui dirigea les FARC pendant quarante-quatre ans
Il commença comme paysan libéral terrorisé par les milices conservatrices, devint un guérillero communiste, survécut à des dizaines d’offensives militaires et gouverna la guérilla la plus ancienne du continent américain pendant quarante-quatre ans, jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque dans la jungle colombienne. L’histoire de Manuel Marulanda Vélez : de son vrai nom Pedro Antonio Marín Marín, surnommé « Tirofijo » (Tir-sûr), est indissociable de la tragédie colombienne du XXe siècle.
Le fils du Quindío et la grande violence
Pedro Antonio Marín Marín naît le 13 mai 1930 à Génova, dans le département du Quindío, région de culture caféière au cœur de la Colombie. Il est le fils de paysans modestes, dans un pays où la terre est l’enjeu de toutes les violences.
Le tournant de sa vie survient le 9 avril 1948, lorsque le chef du Parti libéral Jorge Eliécer Gaitán est assassiné à Bogotá. Le pays explose : c’est le « Bogotazo », insurrection populaire spontanée qui dégénère en guerre civile entre Libéraux et Conservateurs. La période connue sous le nom de La Violencia, environ 200 000 morts entre 1948 et 1958 : embrase les campagnes. Dans le Quindío et les régions voisines, les « pájaros », escadrons de la mort conservateurs, chassent, torturent et massacrent les paysans libéraux.
Marín, militant libéral, prend les armes avec d’autres paysans pour se défendre. C’est dans le creuset de cette violence qu’il migre idéologiquement vers le Parti communiste colombien (PCC), dont les cellules rurales organisent des « zones de résistance » paysannes armées dans les Andes et les plaines. Il choisit alors un nom de guerre en hommage à Manuel Marulanda Vélez, dirigeant syndical communiste assassiné à Bogotá en 1951 pendant La Violencia, geste de mémoire autant que de rupture avec son identité civile.
Marquetalia et la naissance des FARC
Au début des années 1960, plusieurs communautés paysannes communistes se sont établies dans des zones reculées du pays, terres sans maître, colonisées par des familles fuyant la violence. Marquetalia, petit hameau perché dans les montagnes du Tolima, est l’une d’elles. Marulanda y est le chef d’une cinquantaine de familles et d’un groupe armé de quelques dizaines d’hommes.
Le gouvernement colombien, sur pression des États-Unis (en pleine guerre froide et sous influence de la doctrine contre-insurrectionnelle), décide d’en finir avec ces enclaves qu’il qualifie de « républiques indépendantes ». Le 27 mai 1964, environ 1 000 soldats appuyés par des avions et des hélicoptères lancent l’assaut contre Marquetalia, défendue par moins de 50 guérilleros.
Marulanda et ses hommes ne se rendent pas. Ils combattent, se retirent, disparaissent dans la jungle. Cet épisode, la « Operación Marquetalia », devient le mythe fondateur des FARC : la poignée de paysans armés qui résiste à l’armée colombienne et à la puissance américaine. Quelques mois plus tard, en septembre 1964, les survivants et leurs alliés tiennent leur première conférence et constituent le Bloc du Sud. En mai 1966, lors de la deuxième conférence, ils se dotent d’un nom définitif : Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia, Ejército del Pueblo (FARC-EP). Marulanda en est le commandant suprême. Son mentor idéologique est Jacobo Arenas, intellectuel marxiste qui mourra dans la jungle en 1990.
La longue marche : des Andes à la coca
Pendant les deux premières décennies, les FARC restent une organisation agraire modeste, quelques centaines, puis quelques milliers de combatants, ancrés dans les régions rurales abandonnées par l’État. Leur programme est classiquement marxiste : réforme agraire, lutte contre les oligarchies terriennes, renversement de l’ordre capitaliste.
Le tournant décisif intervient à la fin des années 1970 et dans les années 1980 avec l’explosion de la culture de la coca et de l’industrie de la cocaïne. Les FARC, pragmatiques, taxent les producteurs de coca et les trafiquants qui opèrent dans leurs zones de contrôle, « gramaje », la dîme du narcotrafic. Sans adhérer formellement aux cartels (Medellín d’Escobar, puis Cali), ils tirent des revenus colossaux de l’économie de la drogue. Cette manne finance une expansion vertigineuse : au milieu des années 1990, les FARC comptent entre 15 000 et 20 000 combatants, contrôlent de larges pans du territoire national, s’en prennent aux infrastructures pétrolières, aux militaires et pratiquent les enlèvements à grande échelle comme source de financement.
La chaise vide du Caguán
En 1998, le président Andrés Pastrana tente le pari de la négociation. Il accorde aux FARC une zone démilitarisée de 42 000 km² autour de San Vicente del Caguán : une superficie comparable à la Suisse, dans l’espoir d’ouvrir un dialogue de paix.
Le 7 janvier 1999, lors de la cérémonie inaugurale des négociations, Pastrana attend Marulanda devant les caméras du monde entier. Marulanda ne vient pas. La « silla vacía », la chaise vide, devient l’une des images les plus emblématiques de l’histoire politique colombienne : le symbole d’une guérilla qui ne veut pas vraiment la paix, ou d’un commandant qui ne fait confiance à personne.
Les négociations traînent, s’embourbent, tandis que les FARC profitent de la zone démilitarisée pour se réarmer, entraîner de nouveaux recrues et développer la culture de coca. Le 20 février 2002, après le détournement d’un avion par les FARC et l’enlèvement du sénateur Jorge Gechem Turbay, Pastrana rompt les négociations et reprend le contrôle militaire du Caguán. Trois jours plus tard, les FARC enlèvent Ingrid Betancourt.
L’élection d’Álvaro Uribe en 2002 marque le début d’une offensive militaire de grande ampleur, soutenue par le Plan Colombia américain. Les FARC subissent des pertes importantes, leurs territoires se réduisent, leurs finances sont partiellement taries. Marulanda, vieillissant, se déplace d’abri en abri dans la jungle.
La mort dans la forêt
Manuel Marulanda meurt le 26 mars 2008, d’une crise cardiaque, selon les informations fournies par le ministre colombien de la Défense Juan Manuel Santos. Sa mort n’est annoncée publiquement par l’armée colombienne que le 24 mai 2008 et confirmée par les FARC le 25 mai. Il avait entre 77 et 78 ans : les sources divergent légèrement sur sa date de naissance exacte. Il était encore commandant suprême des FARC, dans la jungle, jusqu’à son dernier souffle.
Il est remplacé à la tête des FARC par Alfonso Cano, l’idéologue de l’organisation. Cano sera tué en novembre 2011 par l’armée colombienne. Son successeur, Timochenko (Rodrigo Londoño), signera finalement les accords de paix de 2016 avec le président Juan Manuel Santos, le même Santos qui, en 2008, avait annoncé la mort de Marulanda.
Grandes dates de la vie de Manuel Marulanda
- 13 mai 1930 : Naissance de Pedro Antonio Marín Marín à Génova, Quindío
- 9 avril 1948 : Assassinat de Gaitán ; Bogotazo ; début de La Violencia (17 ans)
- ~1951 : Adopte l’alias « Manuel Marulanda Vélez » en hommage à un syndicaliste communiste assassiné (21 ans)
- 27 mai 1964 : Opération Marquetalia : assaut de l’armée ; les guérilleros s’échappent (34 ans)
- septembre 1964 : Première Conférence ; fondation du Bloc du Sud (34 ans)
- mai 1966 : Deuxième Conférence ; naissance officielle des FARC-EP (36 ans)
- fin des années 1970 : Les FARC commencent à taxer l’économie de la coca (fin 40 ans)
- 1990 : Mort de Jacobo Arenas, co-fondateur et idéologue des FARC (60 ans)
- 7 janvier 1999 : « Silla vacía » : Marulanda absent à l’ouverture des négociations du Caguán avec Pastrana (68 ans)
- 20 février 2002 : Rupture des négociations du Caguán ; reprise des hostilités (71 ans)
- 26 mars 2008 : Décès d’une crise cardiaque dans la jungle colombienne (77 ans)
- 24-25 mai 2008 : Annonce et confirmation publiques de sa mort
