GARRINCHA

GARRINCHA

GARRINCHA

Garrincha, L’Ange aux jambes tordues

Né le 28 octobre 1933 à Pau Grande (Magé), État de Rio de Janeiro, Brésil Décédé le 20 janvier 1983 à Rio de Janeiro


La médecine lui avait interdit le football. Ses jambes, tordues en sens contraires, auraient dû l’en empêcher. La pauvreté de Pau Grande aurait dû l’y laisser. Rien de tout cela n’eut lieu. Manoel Francisco dos Santos : dit Garrincha : devint l’un des deux ou trois plus grands footballeurs que l’histoire du jeu ait jamais produits, en transcendant chaque obstacle avec la désinvolture d’un enfant qui joue. Sa vie toute entière a ce caractère paradoxal : elle commence par le miracle, et se termine par la tragédie.

Pau Grande : l’enfant-oiseau

Garrincha naît le 28 octobre 1933 à Pau Grande, une bourgade ouvrière du district de Magé, dans l’État de Rio de Janeiro. Son père enregistre par erreur la date du 18 octobre sur l’acte de naissance. Cette petite inexactitude est à l’image d’une vie qui commencera toujours par déjouer ce qu’on lui prescrit.

La famille est d’ascendance africaine et amérindienne, modeste, marquée par l’alcoolisme du père, un héritage que Garrincha, malgré lui, transmettra à sa propre vie. Sa sœur Rosa, un soir, remarque que le garçon est aussi petit et vif qu’une garrincha, le nom nordestino d’une espèce de moineau, un petit oiseau brun de rien du tout. Le surnom remplace immédiatement le prénom.

Un corps que les médecins ont condamné

Garrincha naît avec des malformations congénitales multiples. Sa jambe droite est 6 centimètres plus courte que la gauche. Sa jambe gauche tourne vers l’extérieur, sa jambe droite vers l’intérieur. Il souffre de scoliose et de strabisme. À l’âge de l’enfance, un médecin le certifie officiellement infirme, inapte au sport. Un autre recommande une intervention chirurgicale pour lui permettre de marcher normalement.

Garrincha refuse l’opération. Il préfère jouer au football.

Ce que la médecine ne comprendra qu’après coup, c’est que ces jambes asymétriques et tordues sont précisément ce qui fait de lui le dribbleur le plus dévastateur de son époque. Sa démarche déconcertante, son centre de gravité imprévisible, ses changements de direction fulgurants, tout cela naît de ce corps que l’on avait jugé cassé.

Botafogo : douze ans de magie (1953–1965)

En 1953, Garrincha est recruté par le Botafogo de Fuelta Redonda, le grand club de Rio de Janeiro. L’histoire de son recrutement est déjà légendaire : lors d’une séance d’essai, il humilie successivement plusieurs joueurs de l’équipe première. Le directeur technique hésite, le gamin a les jambes tordues, que va-t-il faire des adversaires ? Il le signe quand même.

Le 19 juillet 1953, lors de son premier match en équipe première contre le Bonsucesso, Garrincha inscrit un hat-trick. La suite de sa relation avec Botafogo dure douze ans : 581 matches, 232 buts, trois titres de Campeonato Carioca. Il est, pour des millions de cariocas, bien plus qu’un joueur de football, il est une façon d’être, une légèreté face au monde, la preuve que la joie est une forme de génie.

Son jeu repose sur le dribble. Pas le dribble utilitaire qui cherche à progresser, le dribble comme art, comme humiliation calculée de l’adversaire, parfois répétée trois fois sur le même défenseur dans la même phase de jeu, sous les éclats de rire du public. Le journaliste Nelson Rodrigues le surnomme « l’Allégresse du Peuple ».

1958 et 1962 : deux couronnes du monde

Suède 1958

Garrincha participe à la Coupe du Monde 1958 en Suède avec le Brésil, aux côtés d’un jeune prodige de dix-sept ans nommé Pelé. Le Brésil remporte le titre, son premier de l’histoire. Garrincha est nommé dans l’équipe-type du tournoi.

Un chiffre résume leur complicité : sur l’ensemble de leurs carrières, le Brésil n’a jamais perdu un seul match lorsque Garrincha et Pelé jouaient ensemble. En 40 rencontres communes, le bilan est invaincu.

Chili 1962 : l’homme-équipe

La Coupe du Monde 1962 au Chili est le sommet absolu de la carrière de Garrincha. Pelé se blesse lors du deuxième match du tournoi et ne rejoue plus. Garrincha, vingt-huit ans, prend le jeu du Brésil sur ses épaules, ou plutôt sur ses jambes tordues.

Il est simplement le meilleur joueur du monde pendant ces trois semaines chiliennes. Il inscrit 2 buts contre l’Angleterre en quart de finale (victoire 3-1), puis 2 autres buts contre le Chili en demi-finale (victoire 4-2). En finale contre la Tchécoslovaquie : qu’il joue avec une forte fièvre , le Brésil s’impose 3-1 et décroche son deuxième titre mondial.

Bilan individuel du tournoi : 4 buts, partagé avec cinq autres joueurs pour le titre de meilleur buteur. Garrincha reçoit le Ballon d’Or (meilleur joueur du tournoi) et le Soulier d’Or (meilleur buteur). Il devient ainsi le premier et unique joueur de l’histoire à remporter simultanément le titre de champion du monde, le prix du meilleur joueur et celui du meilleur buteur dans le même tournoi.

La seule défaite : Budapest 1966

En tout, Garrincha dispute 60 sélections avec la Seleção brésilienne. Le Brésil ne perd qu’un seul match en sa présence : face à la Hongrie, lors de la Coupe du Monde 1966 en Angleterre. C’était son dernier match international. Pelé, blessé, ne joue pas ce jour-là, et le record d’invincibilité des deux ensemble reste intact.

La chute : alcool, pauvreté, mort

La fin de la carrière de Garrincha est une descente aussi brutale que son ascension avait été miraculeuse. Il ne gère pas sa fortune, elle est dilapidée ou capturée par d’autres. Il boit. L’alcoolisme, hérité de son père, ronge lentement tout ce qui reste.

En avril 1969, sa voiture est impliquée dans un accident qui coûte la vie à sa belle-mère, Dona Rosario. Garrincha aurait été au volant en état d’ivresse. On lui prête une tentative de mettre fin à ses jours dans la période qui suit.

Il est hospitalisé huit fois au cours de l’année 1982. Il ne lui reste rien : pas d’argent, pas de carrière, peu de liens. Le 20 janvier 1983, à l’âge de 49 ans, il meurt à Rio de Janeiro dans un coma éthylique, des suites d’une cirrhose du foie. Il est enterré à Pau Grande, là où tout avait commencé.

L’héritage

Garrincha reste, avec Pelé, la figure tutélaire du football brésilien du XXe siècle, et peut-être la plus aimée, car la plus humaine dans ses failles. Il n’était pas le plus rapide, ni le plus fort, ni le plus complet. Il était simplement, pendant une décennie, le joueur que personne sur terre ne savait arrêter. Et il jouait comme s’il ne le savait pas lui-même.

 

 

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