Rubens BARRICHELLO

Rubens Barrichello — Le loyal du paddock

Né le 23 mai 1972 à São Paulo, Brésil


Il a disputé 322 Grands Prix en dix-neuf saisons, record de longévité de son époque, et n’a jamais été champion du monde. Certains y voient une injustice ; d’autres, une carrière gâchée au service d’un coéquipier hors norme. La vérité de Rubens Gonçalves Barrichello — dit Rubinho, le « petit Rubens » — est plus nuancée et plus belle que ces deux lectures : c’est l’histoire d’un homme qui aimait la course au point de continuer lorsque tout lui donnait des raisons d’arrêter, et qui a laissé des traces dans l’histoire de la Formule 1 que peu de champions peuvent égaler.

Famille et origines

Barrichello naît le 23 mai 1972 à São Paulo. Sa famille est d’origine italienne côté paternel — ses ancêtres viennent de la région de la Vénétie — et portugaise côté maternel. Le détail touchant : son père et son grand-père paternel s’appellent tous deux Rubens, et le pilote partage le même jour d’anniversaire que son père. C’est de là que vient son surnom : Rubinho, « le petit Rubens ». Dans un pays où les surnoms servent à distinguer les générations, le sien finit par le définir tout entier.

Karting et la figure tutélaire de Senna

Barrichello commence à piloter en karting à neuf ans. Il remporte plusieurs titres dans les championnats pauliste et brésilien, et s’impose rapidement comme l’un des jeunes talents les plus prometteurs du pays. Dans cette ascension, une figure se penche sur lui : Ayrton Senna, qui parraine et soutient sa progression. C’est le début d’une relation profonde, presque filiale, entre les deux pilotes brésiliens — une relation dont le drame de l’été 1994 va révéler toute la profondeur.

En 1989, Barrichello passe aux formules monoplaces en Europe, faisant ses armes en Formule 3 britannique avant de s’imposer comme l’un des pilotes les plus doués de sa génération.

Formule 1 : les débuts chez Jordan (1993–1996)

Barrichello fait ses débuts en Formule 1 en 1993 avec l’écurie Jordan. Il a vingt ans et se révèle immédiatement compétitif, sortant régulièrement la voiture dans des positions qui dépassent ses moyens techniques.

Imola 1994 : le week-end de tous les drames

Le Grand Prix de Saint-Marin 1994 à Imola reste l’un des week-ends les plus sombres de l’histoire du sport automobile. Pour Barrichello, il commence le vendredi lors des essais libres : sa Jordan percute un vitre à la chicane Variante Bassa à 225 km/h, le projetant dans le mur de pneus avec une décélération mesurée à 95 g. Il perd connaissance. Dans l’ambulance, sa langue obstrue ses voies respiratoires. C’est le Dr Sid Watkins, médecin délégué de la FIA, qui intervient et lui sauve la vie. Barrichello s’en sort avec le nez cassé et un poignet foulé.

Senna, apprenant l’accident, quitte sa Williams et se rend au centre médical. Lorsque Barrichello reprend conscience, c’est le visage de Senna qu’il découvre penché sur lui. Ce soir-là, Senna téléphone à sa compagne Adriane Galisteu et fond en larmes en relatant l’accident de son protégé. Le lendemain, Roland Ratzenberger meurt pendant les qualifications. Le surlendemain, Senna lui-même perd la vie dans la course, au Tamburello. Barrichello assiste à la mort de son mentor. Il a vingt-deux ans.

Stewart GP (1997–1999)

De 1997 à 1999, Barrichello rejoint la nouvelle écurie Stewart Grand Prix, fondée par l’ex-champion Jackie Stewart. Le projet est ambitieux mais les ressources limitées. Il décroche tout de même des points réguliers et confirme sa réputation de pilote rapide et fiable, attirant l’attention de la Scuderia Ferrari.

Ferrari et la décennie Schumacher (2000–2005)

En 2000, Barrichello rejoint Ferrari aux côtés de Michael Schumacher. C’est le début de six saisons qui vont le placer au centre des plus grandes polémiques du sport automobile de l’ère moderne.

Hockenheim 2000 : les larmes d’une vie entière

Le 30 juillet 2000, au Grand Prix d’Allemagne à Hockenheim, Barrichello remporte sa première victoire en Formule 1 — à son 123e Grand Prix. Les circonstances sont romanesques : une fuite d’huile lors des essais du samedi l’a contraint à utiliser la voiture de Schumacher en qualifications, le reléguant en 18e position sur la grille. La course est chaotique, mêlant pluie, voiture de sécurité et stratégie pneumatique audacieuse — Barrichello et Ferrari décident de rester en pneus slicks quand la pluie revient, tandis que les McLaren de Häkkinen et Coulthard rentrent aux stands. Il s’impose avec 7 secondes d’avance.

Sur le podium, il pleure. Depuis Ayrton Senna en Australie en 1993, aucun Brésilien n’avait gagné en Formule 1. Sept ans. Il brise cette attente. Ce moment-là transcende la course elle-même.

Autriche 2002 : l’humiliation imposée

Le 12 mai 2002, au Grand Prix d’Autriche sur le A1 Ring, se déroule l’une des scènes les plus controversées de l’histoire du sport automobile. Barrichello mène la course et s’apprête à franchir la ligne en vainqueur lorsque Ferrari lui ordonne via radio de laisser passer Schumacher. Barrichello résiste d’abord. Des menaces internes de l’équipe finissent par plier sa volonté. Il s’efface dans le dernier virage du dernier tour. Schumacher gagne pour moins de deux dixièmes de seconde.

Sur le podium, Schumacher, visiblement gêné, tente de réparer l’affront en hissant lui-même Barrichello sur la première marche et en lui remettant le trophée du vainqueur. La foule siffle. La FIA condamne Ferrari, Schumacher et Barrichello à une amende totale d’un million d’euros, et décide, à la fin de la saison, d’interdire les ordres d’équipe à compter de 2003.

Le paradoxe est cruel : Schumacher a cette saison-là le double du score de Barrichello au championnat. Les ordres d’équipe étaient inutiles. Barrichello avait tout simplement été en tête quand il n’aurait pas dû l’être.

Les titres manqués : 2002 et 2004

Barrichello termine vice-champion du monde en 2002 (77 points, contre 144 pour Schumacher) et en 2004 (114 points, contre 148 pour Schumacher). Ces deux saisons sont parmi les plus dominées de l’histoire de la Formule 1, Ferrari raflant les deux titres constructeurs par des marges écrasantes. Barrichello accumule 55 podiums en 85 courses dans les couleurs rouges, un bilan qui témoigne d’une régularité remarquable mais aussi d’un rôle structurellement subordonné.

Honda et Brawn GP : le dernier éclat (2006–2009)

En 2006, Barrichello quitte Ferrari pour rejoindre l’écurie Honda. Les années Honda sont difficiles, marquées par des monoplaces non compétitives. Mais en 2009, après le rachat de l’écurie par son directeur technique Ross Brawn pour former Brawn GP, la donne change radicalement.

La Brawn BGP 001, née d’une solution aérodynamique révolutionnaire (le fameux double diffuseur), est la voiture la plus rapide du plateau en début de saison. Barrichello remporte deux victoires : au Grand Prix d’Europe à Valence — sa 10e victoire en carrière, et le 100e succès d’un pilote brésilien en Formule 1 —, puis au Grand Prix d’Italie à Monza, ce qui sera sa 11e et dernière victoire. Il termine le championnat 3e avec 77 points, derrière son coéquipier Jenson Button, champion du monde cette année-là.

Williams et la retraite (2010–2011)

Barrichello passe ses deux dernières saisons chez Williams, sans podium. Il dispute son dernier Grand Prix en 2011 et raccroche définitivement à trente-neuf ans, avec le statut de 4e pilote le plus expérimenté de l’histoire de la Formule 1 — 322 Grands Prix, derrière Fernando Alonso, Kimi Räikkönen et Lewis Hamilton.

Le bilan d’une vie de course

11 victoires (9 pour Ferrari, 2 pour Brawn GP), 14 poles positions, 17 meilleurs tours, 68 podiums. Ce total de podiums constitue le record absolu pour un pilote n’ayant jamais été champion du monde. Deux fois vice-champion (2002, 2004). Cinq titres constructeurs avec Ferrari (2000 à 2004). 19 saisons de Formule 1 entre 1993 et 2011.

Il est aussi, avec Senna, l’une des deux grandes figures du sport automobile brésilien de son époque : là où Senna incarnait le génie foudroyant, Barrichello a incarné la persévérance, la loyauté et la durée. Ces qualités-là, dans un sport qui broie les hommes, méritent leur propre forme de grandeur.

Retour en haut