Teófilo Cubillas — El Nene, génie éternel du football péruvien
Né le 8 mars 1949 à Puente Piedra, Lima, Pérou
Il y a des joueurs que l’on mesure à leurs titres, et d’autres que l’on mesure à la façon dont ils ont fait vibrer le monde. Teófilo Juan Cubillas Arizaga appartient à cette deuxième catégorie. Double auteur de cinq buts en Coupe du Monde — un exploit unique dans l’histoire, répété à deux tournois d’intervalle —, champion d’Amérique du Sud, il est unanimement reconnu comme le plus grand footballeur qu’ait jamais produit le Pérou, et l’un des milieux offensifs les plus élégants du football sud-américain du XXe siècle.
Puente Piedra : une enfance de rue
Teófilo Cubillas naît le 8 mars 1949 à Puente Piedra, un district agricole au nord de Lima. Sa famille est modeste : son père Isaac conduit les véhicules de la ferme où travaillent ses parents, sa mère Juana est cuisinière. Isaac, homme de principes, insiste pour que ses sept enfants reçoivent une éducation. Mais sur les terres de Puente Piedra, c’est d’abord un ballon de football que Teófilo trouve entre ses pieds.
Il fait ses premières armes au club de quartier Huracán Boys, jusqu’au jour où un match contre le géant de Lima Alianza change tout : les recruteurs du club remarquent le gamin, et Cubillas intègre la formation alianiciste. Il a seize ans.
Alianza Lima : El Nene fait sa loi (1966–1972)
Cubillas fait ses débuts en Primera División péruvienne à dix-sept ans, avec Alianza Lima. Dès sa première saison, il est le meilleur buteur du tournoi avec 19 buts. L’explosion est telle que les supporteurs et la presse lui décernent le surnom d’El Nene — l’Enfant — qui restera toute sa vie. Non par espièglerie, mais parce que ce joueur, avec son sourire et sa légèreté apparente, semblait jouer en s’amusant là où les autres travaillaient.
Son style est celui d’un meneur de jeu offensif d’exception : technique pure, dribble court, frappe des deux pieds, sens du but et vision du jeu hors normes. À vingt et un ans, il est convoqué pour la Coupe du Monde.
Mexique 1970 : la révélation mondiale
La Coupe du Monde 1970 au Mexique révèle Cubillas au monde entier. Le Pérou est une nation de football respectée en Amérique du Sud, mais peu connue à l’international. Cubillas va changer cette perception en l’espace de quatre matches.
Il inscrit 5 buts en autant de rencontres :
- 1 but contre la Bulgarie (victoire 3-2)
- 2 buts contre le Maroc (victoire 3-0)
- 1 but contre l’Allemagne de l’Ouest (défaite 1-3)
- 1 but contre le Brésil en quart de finale (défaite 2-4)
Le Pérou s’incline face au futur champion, mais Cubillas termine troisième buteur de la compétition et reçoit le prix du meilleur jeune joueur du tournoi. Il a vingt et un ans. Pelé, impressionné, déclare : « Ne vous inquiétez pas, j’ai déjà un successeur, et c’est Teófilo Cubillas. »
FC Porto et l’Europe (1972–1977)
La performance de 1970 ouvre les portes de l’Europe. En 1972, Cubillas traverse l’Atlantique pour rejoindre le FC Porto au Portugal. En cinq saisons, il inscrit 66 buts en 110 matches, s’imposant comme le meilleur joueur étranger de l’histoire du club à cette époque. Porto remporte la Coupe du Portugal lors de la saison 1976-77. Cubillas, lui, est au cœur du jeu du club.
La fugue de la Copa América 1975
L’un des épisodes les plus romanesques de sa carrière survient pendant la Copa América 1975. Porto refuse de libérer Cubillas pour la compétition — sauf si le club gagne son match du week-end précédent. Porto perd. L’autorisation est refusée.
Cubillas choisit son pays. Un ami le conduit en secret à l’aéroport de Porto. Il s’envole pour le Venezuela. À son arrivée à Caracas, on lui annonce qu’il ne peut pas jouer sans autorisation officielle de son club. Depuis le Venezuela, il appelle Porto, explique, supplie, promet d’accepter toutes les conséquences. Porto finit par accepter. Cubillas joue.
Le Pérou remporte le titre : en finale à Caracas, au Stade Olympique, il bat la Colombie grâce à un but de Hugo Sotil. Cubillas, élu meilleur joueur du tournoi, rentre au Portugal le lendemain. Il s’attend à être sanctionné, peut-être licencié. Le président du club l’attend à l’aéroport — et le félicite pour le titre et pour son amour du pays. C’est la deuxième et dernière Copa América remportée par le Pérou à ce jour.
Retour en Pérou et Argentine 1978 : cinq buts encore
De retour à Alianza Lima en 1977, Cubillas forme avec Hugo Sotil, César Cueto et José Velásquez l’un des ensembles les plus brillants de l’histoire du club. Alianza remporte les titres nationaux de 1977 et 1978.
Mais c’est la Coupe du Monde 1978 en Argentine qui va confirmer définitivement son statut de légende mondiale. À vingt-neuf ans, Cubillas réédite l’exploit de 1970 : 5 buts en un seul tournoi.
- Contre l’Écosse : 2 buts (71e et 77e minute) — victoire du Pérou 3-1. Son deuxième but sur coup franc, enroulé à l’extérieur du pied droit par-dessus le mur, entre dans les archives de la FIFA comme l’un des plus beaux coups francs de l’histoire du tournoi.
- Contre l’Iran : 3 buts (dont deux penalties, aux 36e et 39e minutes, et un troisième à la 79e) — hat-trick.
Il termine deuxième meilleur buteur du tournoi, derrière l’Argentin Mario Kempes. Seule une poignée de joueurs dans l’histoire du football mondial a inscrit 5 buts ou plus dans deux Coupes du Monde différentes : Cubillas est de ceux-là.
Fort Lauderdale Strikers et la fin de carrière (1979–1983)
En 1979, Cubillas rejoint les Fort Lauderdale Strikers dans la NASL (North American Soccer League), le championnat américain qui accueille alors les grandes stars mondiales en fin de carrière. Il y passe cinq saisons et inscrit 59 buts en championnat. Il participe ensuite à la Coupe du Monde 1982 en Espagne avec le Pérou, à trente-trois ans.
Sa carrière internationale s’achève avec 26 buts en 81 sélections.
L’héritage
Teófilo Cubillas est le joueur péruvien le plus célèbre de l’histoire. Son bilan en Coupe du Monde — 10 buts au total sur trois tournois (1970, 1978, 1982), dont deux fois 5 buts en un seul tournoi — le place dans une catégorie à part. Intronisé au International Football Hall of Fame dans la catégorie Decano (Ancien) en avril 2026, il est reconnu par la FIFA et les historiens du football comme l’un des dix meilleurs joueurs sud-américains de tous les temps.
Pour le Pérou, il reste la figure tutélaire d’une époque dorée — les années 1970 — où la Blanquirroja a fait trembler les plus grandes nations du monde.

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